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Gérard de Lacaze-Duthiers

juin 1958.

Nous étions tellement accoutumés à le rencontrer à tant de réunions, nous le voyions si souvent se dépenser sans compter que nous oubliions qu’il avait franchi le cap des 80 ans. Nous pensions le devoir rencontrer toujours… Il vient pourtant de nous quitter dans la nuit du 2 au 3 mai, après avoir du garder la chambre 3 semaines.

La dernière réunion qu’il ait présidée, la dernière peut-être à laquelle il ait assisté est celle des Amis de Han Ryner, le 16 mars. Sa compagne alors à l’hôpital, il n’avait pu être des nôtres quelques heures avant pour fêter, rue Suger, le 86e anniversaire de notre, de son vieil ami E. Armand, mais il avait tenu cependant à le venir saluer.

Resté lucide jusqu’au dernier jour, il était conscient de son état. N’est-ce pas pour rassurer ses proches qu’il disait : « Quel retard je vais avoir dans mon travail ? » Je le crois, car il a dissimulé, chaque fois qu’il le put, ses souffrances, qu’elles soient physiques ou qu’elles soient morales. À sa compagne, dès la première consultation, le médecin n’avait rien caché de la fatale issue. Lacaze, lui, ne crut devoir donner les premiers signes d’alarme que le dernier jour. Quelques instants avant de s’endormir pour un sommeil sans réveil, il avait dit : « C’est la fin, je suis foutu ».

Depuis quelques jours, je le savais bien malade, perdu. J’aurais aimé lui serrer la main une dernière fois, mais je savais aussi que les visites le fatiguaient beaucoup. Et il disait : « Je suis donc à l’article de la mort que tous les amis viennent me voir ? » Je ne devais le revoir que sur son lit de mort, le visage reposé. Il a été enterré au cimetière de Gentilly le mardi 6 mai, sous une pluie battante. « Cérémonie civile, avec la bénédiction du ciel », dit notre spirituel ami Henri Chassin au retour. De chaudes déclarations, des paroles toutes de sympathie - je ne peux pas vraiment écrire : « des discours » - ont été prononcés par Louis Simon au nom des Amis de Han Ryner, par Justin Olive au nom des Amis de Sébastien Faure, par André Maille au nom de Contre-courant et par Maurice Joyeux au nom de notre journal. Parmi les nombreux amis présents, nous avons reconnus Mmes Jeanne Humbert et May Picqueray, MM. Chassin, Bernard Salmon, Marcel Sauvage, Monclin, Joseph Maurelle, Louis Dalgara, Olivier Geslin, Alexandre Breffort, Germain Delatousche, Irénée Mauget et notre collaborateur Pierre-Valentin Berthier.

La place nous manque aujourd’hui pour saluer comme nous le devons notre cher Lacaze-Duthiers, pour dire combien sa disparition est pour nous irréparable. Son œuvre, sa silhouette étaient bien connues de nos lecteurs. relisez le bel article de notre ami Joyeux dans Le Monde libertaire de janvier 1957 ou les lignes que je lui ai consacrées dans Masques et visages de mars 1958, vous aurez un aperçu de cette œuvre d’un surprenant loyalisme. Avec Gérard de Lacaze-Duthiers disparait une des plus nobles figures de notre littérature, mais que l’on me permette d’oublier l’écrivain à qui nous consacrerons une page bientôt afin de dire quelques mots de l’ami.

Lacaze a toujours réservé le plus chaleureux accueil aux jeunes, je pourrais en témoigner. Je crois pouvoir le dire, une affection sincère, réciproque, nous unissait. Par quel miracle avait-il réussi à se faire, parmi les jeunes, de « vieux » amis ? Il avait ce don très rare et son secret a été élucidé : Irénée Mauget et Henri Chassin n’ont pas été les seuls à dire ou écrire que Lacaze était « le plus jeune de nous tous ». Il nous étonnait par sa vigueur intellectuelle, par une chaleur amicale peu ordinaire et que l’on ne rencontre jamais que chez des gars de 20 ans. Nous n’étions peut-être pas les moins surpris, nous qui avions cinquante ans - et plus ! - de moins que lui.

Lacaze, excuse-moi pour cet hommage qui ressemble bien peu à ce que j’aurais voulu faire et dont la sincérité sera le seul mérite. Excuse-moi aussi de ne plus te dire VOUS, mais je ne le pourrai pas en terminant ces lignes. Tu resteras vivant pour nous, vivant auprès de Han Ryner dont tu as tant regardé le masque au pied de ton lit, le dernier jour, de Han Ryner, que tu as imploré et avec qui tu avais déjà commencé l’entretien que vous poursuivez maintenant. Vivant auprès de Banville d’Hostel. Vivant auprès de Manuel Devaldès.

Maurice Joyeux, Maurice Laisant, Vincey et tous les camarades du Monde libertaire, auquel l’auteur de Culte de l’idéal, de Pour sauver l’esprit et de la Philosophie de la Préhistoire avait collaboré, assurent Mme de Lacaze-Duthiers de leur chaude sympathie.

Francis B. Conem


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