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8 octobre 2001

Le Journal télévisé une zone militarisée

Le jeudi 18 octobre 2001.

Lorsque le bombardement de l’Afghanistan commença lundi soir (8 octobre), les généraux à la retraite se montrèrent alertes à leur poste sous les projecteurs des studios de télévision. Sur CNN, l’ancien commandant suprême de l’OTAN, Wesley Clark, faisait équipe avec le major général Don Shepperd pour expliquer les stratégies militaires ; ils faisaient partager leurs vues d’employés de AOL-Time Warner. Bien loin de là, les missiles volent et les bombes explosent — mais à Televisionland, on a le sens de l’équilibre. Le ton est calme, les correspondants sont pleins de retenue. Au bas de l’écran, des bulletins d’information défilent en compagnie d’invitations à en apprendre plus : « vues en 3-D d’un avion militaire américain sur CNN.com. ».

Dans les briefings du Pentagone, diffusés en direct, le secrétaire à la Défense présente une ressemblance étonnante avec un prédécesseur nommé Mc Namara. Mais le langage de Donald Rumsfeld est terriblement moderne, laissant entrevoir une guerre sans fin : « Dans cette bataille contre le terrorisme, il n’y a pas de balle d’argent [1] ». Mais il y aura beaucoup de bombes, de missiles et de balles. Comme d’habitude, on nous donne l’assurance que les frappes aériennes seront chirurgicales, et Rumsfeld fait écho à la métaphore : « Le terrorisme est un cancer pour l’humanité. »

Les rapports sur les bombardements sont truffés de références à des largages de nourriture. On nous a passé les détails. Mais il y eut abondance d’autosatisfaction à la télévision, ce nouveau champ de tir pour la propagande de guerre.

Dimanche soir (7 octobre), dans le « Larry King Live », un échantillon de sénateurs des deux partis a affirmé sa loyauté envers le président. Un membre de base du Parti républicain, membre du comité du sénat pour les Forces armées, ancien secrétaire de la Navy, tint à auréoler notre magnanimité. Le sénateur John Warner déclara : « C’est, je crois, la première fois dans l’histoire militaire contemporaine que des opérations sont menées contre le gouvernement d’un pays, et que, simultanément à l’offensive, d’autres troupes tentent de porter assistance aux innocentes victimes trop souvent prises dans la bataille. »

Quelques heures après la démonstration warnérienne de la sainteté américaine, le programme des Nations-Unies pour l’alimentation stoppa ses convois d’aide d’urgence vers l’Afghanistan à cause des bombardements. Dans le même temps, les ONG tirèrent la sonnette d’alarme. Une dépêche, publiée par mes collègues de l’Institut Pour l’information du public (www.accuracy.org) cite le président de l’organisation humanitaire Conscience internationale, Jim Jennings : « Le seul largage de nourriture en haute altitude ne peut d’aucune manière fournir l’aide suffisante et efficace dont on a un besoin urgent pour éviter une famine de masse. »

Le gouvernement américain a envoyé deux avions-cargo C 17 pour larguer des rations. Cela n’a pas impressionné Jennings, qui s’occupe d’aide humanitaire autour du monde depuis deux décennies. Dans un seul camp en Afghanistan, à Herat, « il y a 600’000 personnes au bord de la famine », dit il. « Si vous leur donnez une livre de nourriture par jour, le minimum pour simplement survivre, il faudrait cinq cents avions par mois pour fournir le seul camp de Herat, et l’Afghanistan est de la taille du Texas. L’administration a décidé que deux avions seraient utilisés pour l’aide alimentaire, pour tout l’Afghanistan. »

Officiellement, les cibles principales des bombardements sont les membres du réseau de Ben Laden. « Nous allons les affamer et les éradiquer », a dit Rumsfeld. Cette rhétorique doit être comprise, d’une façon qui n’est que trop appropriée, dans un contexte plus large. Il termina sa conférence de presse par un vibrant : « Nous ne nous laisserons par terroriser. »

« Avec cette dernière citation, tout est dit », commenta Brian Williams, présentateur sur MSNBC, un instant plus tard, avant de passer à l’« analyste militaire de la NBC », Bernard Trainor, un ancien général des Marines. À l’instar des autres ex-généraux qui cachetonnent sur les plateaux télés, Trainor utilise systématiquement le mot « nous » pour décrire les actions militaires des États-Unis (« Nous sommes désormais susceptibles de, etc. »). Les cartes high-tech et les graphiques vidéo pleuvent en abondance pendant ses explications de scenarii de war-games.

Les anciens diplomates aussi ont le droit de jouer. Sur NBC, Richard Holbrooke (un chouchou des médias qui a orchestré la préparation diplomatique des bombardements de la Yougoslavie en 1999) a discuté avec Tom Brokaw tout en rendant limpides les dynamiques géopolitiques à coups de flèches lumineuses sur des cartes toute scintillantes.

Traversant en permanence les écrans TV, des bribes de citations se brouillent mutuellement… Ben Laden affirmant que les croyants vont triompher, Bush déclarant « que Dieu continue à bénir l’Amérique », les talibans accusant les États-Unis d’attaques « terroristes »… Plus le temps passe, et plus les adversaires semblent parler chacun le langage de l’autre.

Les logos des écrans, pailletés de bleu-blanc-rouge, suent la fierté d’une nation qui réagit. CBS a opté pour « L’Amérique riposte », NBC et MSNBC préfèrent « L’Amérique : contre-offensive ». Par moments, MSNBC passe à un slogan de rechange : « Défense de la nation ».

Bombarder l’Afghanistan est supposé améliorer notre sécurité, ici aux USA. Pourtant, quelques heures après le début de l’offensive du 7 octobre, le FBI a demandé de monter le niveau d’alerte sur le territoire des États-Unis — précisément parce que le risque d’une nouvelle attaque mortelle dans ce pays a augmenté. Si la guerre c’est la paix, pourquoi un danger accru n’apporterait-il pas la sécurité accrue ?

Lundi après-midi, les télés montraient des bombardiers décollant de terrains d’aviation, en route pour l’Afghanistan. Les téléspectateurs de MSNBC on pu voir la tête des ogives portant l’inscription « NYPD » (New York Police Departement, n.d.t.) sur fond de drapeau américain.

Et ainsi, le processus de bourrage de crâne de l’imagerie patriotique est à peu près complet. Pendant des semaines, dans la foulée des épouvantables événements du 11 septembre, le public a étreint la bannière étoilée comme un symbole de douleur, de solidarité humaine, et d’amour de la patrie. Maintenant, l’omniprésent drapeau américain est utilisé à des fins militaires de destruction.

« La guerre sera longue », a promis George W. Bush ce lundi [8 octobre]. Selon tous les indices, les chaînes de télévision sont prêtes à prendre leur part dans l’opération militaire qu’on a appelé « Liberté immuable » (« Enduring freedom »). Mais loin du confort de Televisionland, beaucoup de gens auront à « endurer » notre liberté de tuer.

Norman Solomon


[1Allusion à celle qui tue les vampires définitivement, n.d.t.





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