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Sept tués silencieux dans l’histoire coloniale

« 1953, un 14 juillet sanglant », Maurice Rajsfus
Le jeudi 24 avril 2003.

Que s’est-il passé le 14 juillet 1953 ? Qui en a entendu parler de ce crime oublié, dissimulé, dans la longue liste des exactions du colonialisme perpétrées par les autorités françaises, alors que les Algériens n’avaient de cesse de revendiquer pour la reconnaissance de leurs droits ?

Au moment où une nouvelle forme d’impérialisme se banalise au nom de la démocratie, ou simplement au nom des intérêts des plus forts et de leurs visées expansionnistes, sans parler de « croisade contre l’axe du mal », il est important de revenir sur notre histoire coloniale.

Si l’année de l’Algérie permet ce retour sur des faits occultés, on peut aussi s’interroger sur la responsabilité des autorités françaises après l’indépendance de l’Algérie en 1962, et sur le soutien de celles-ci à des gouvernements répressifs.

La logique de cent-trente années de déni des droits de la population algérienne ne s’est pas effacée d’un trait de plume lors des accords d’Évian. Elle a induit des conflits au sein même de la société algérienne. Le traitement par les médias de la guerre faite aux civils algériens depuis le début des années 1990, l’occultation des revendications sociales et politiques, le rapport à la « culture musulmane », le refus d’ouvrir les archives de la guerre d’Algérie pour ne pas analyser les racines des problèmes, amènent à se poser la question de la nature du colonialisme après l’indépendance.

À l’époque de l’Algérie française, existait-il seulement le simple désir de regarder les « Arabes » comme des citoyens français ? Aujourd’hui, ces jeunes issus de la « troisième génération » sont-ils maintenant vus comme aptes à s’intégrer à la société française ? la chasse au faciès existe toujours. Quel est le sens des récentes gesticulations du gouvernement à propos des droits religieux ? L’intégration ne dépend pas de l’islam, qui est encore une autre façon d’enfermer les individus, mais du règlement des problèmes économiques.

1953, un 14 juillet sanglant : un nouvel épisode d’une histoire occultée. Il est question ici de mémoire, des horreurs de la guerre coloniale menée aussi sur le territoire français. Le 14 juillet 1953, la police a répondu aux revendications d’indépendance des Algériens : « Place de la Nation, les forces de l’ordre chargent violemment. Les Algériens résistent, des policiers tirent alors dans le tas, tuant six jeunes ouvriers algériens et un métallurgiste français. »

Les massacres sont récurrents dans l’histoire coloniale. Dès le début, c’est une suite de meurtres au nom de la « République une et indivisible ». L’objectif était de « faire suer le burnous » et d’étouffer toute résistance, avec l’aval de la gauche républicaine : la colonisation, c’était « un devoir et même un droit des peuple civilisés vis-à-vis des peuples encore inorganisés et arriérés ».

Avant le 17 octobre 1961, il y avait eu le 8 mai 1945 à Sétif. Maurice Rajsfus nous remet en mémoire ces faits, avec une précision d’enquêteur et d’historien. Ce livre s’ajoute à d’autres travaux. Depuis La Police de Vichy : les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo, 1940-1944, depuis Les Silences de la police (en collaboration avec Jean-Luc Einaudi), ou La Police hors-la-loi : des milliers de bavures sans ordonnances depuis 1968, jusqu’à 1953, un 14 juillet sanglant, Rajsfus décrit le processus de la répression policière et dénonce les abus, les dérapages, les bavures, les exactions d’une institution sans problème de conscience. L’État ordonne et les policiers obéissent, et parfois en rajoutent.

14 juillet 1953, un épisode banal du colonialisme. Mais, aujourd’hui, est-on sorti du colonialisme ? Les mentalités ont-elles évolué depuis cette époque où les idéaux de la Résistance étaient déjà loin, en pleine guerre coloniale en Indochine ? La guerre d’Algérie allait suivre avec l’utilisation systématique de la torture, continuation cynique et logique de l’horreur.

« Cinquante ans plus tard, la police consacre toujours une partie notable de ses activités à pourchasser, dans les cités, les jeunes issus de l’immigration algérienne. Ils sont tous français, comme ceux de 1953 d’ailleurs. Qu’importe. Il y a toujours différentes catégories de citoyens : les vrais Blancs et les autres. […] Régulièrement, des jeunes d’origine maghrébine sont tués dans ces banlieues ghettoïsées où ont été refoulées les familles venues d’ailleurs, que la France ne veut pas reconnaître comme citoyens à part entière. Il n’y a plus de raisons politiques profondes, comme en 1953, à cette répression permanente, mais la volonté meurtrière est identique. La haine du "bougnoule" est toujours tenace chez nos policiers, et la pratique brutale de rigueur. » Cinquante ans plus tard, le racisme tue encore.

Philomène Le Bastard


Maurice Rajsfus, 1953, un 14 juillet sanglant, Paris, Agnès Viénot éditions, Moisson rouge, 2003, 240 p., 14 euros. Maurice Rajsfus est à l’initiative de l’Observatoire des libertés publiques et de sa publication mensuelle Que fait la police ? (7-9, passage Dagorno, 75020 Paris).





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