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L’Espagne et le donquichottisme

novembre 1955.

En l’an 1085, pendant les guerres de reconquête, Alphonse VI, roi remuant qui eut cinq femmes dont trois Françaises, prit la mosquée de Tolède aux Arabes. Averti que cette victoire avait été rendue possible par une trahison, il fit rendre la mosquée à ses adversaires, puis reconquit par les armes Tolède et la mosquée. La tradition espagnole fourmille de traits semblables qui ne sont pas seulement des traits d’honneur, mais, plus significativement, des témoignages sur la folie de l’honneur.

À l’autre extrémité de l’histoire espagnole, Unamuno, devant ceux qui déploraient les faibles contributions de l’Espagne à la découverte scientifique, eut cette réponse incroyable de dédain et d’humilité : « C’est à eux d’inventer ». Eux étaient les autres nations. Quant à l’Espagne, elle avait sa découverte propre que, sans trahir Unamuno, on peut appeler la folie de l’immortalité.

Dans ces deux exemples, aussi bien chez le roi guerrier que chez le philosophe tragique, nous rencontrons à l’état pur le génie paradoxal de l’Espagne. Et ce n’est pas étonnant qu’à l’apogée de son histoire, ce génie paradoxal se soit incarné dans une œuvre elle-même ironique, d’une ambiguïté catégorique, qui devait devenir l’évangile de l’Espagne et, par un paradoxe supplémentaire, le plus grand livre d’une Europe intoxiquée pourtant de son rationalisme. Le renoncement hautain et loyal à la victoire volée, le refus têtu des réalités du siècle, l’inactualité enfin, érigée en philosophie, ont trouvé dans Don Quichotte un ridicule et royal porte-parole.

Mais il est important de noter que ces refus ne sont pas passifs. Don Quichotte se bat et ne se résigne jamais. « Ingénieux et redoutable », selon la vieille traduction française, il est le combat perpétuel. Cette inactualité est donc active, elle étreint sans trêve le siècle qu’elle refuse et laisse sur lui ses marques. Un refus qui est le contraire d’un renoncement, un honneur qui plie le genou devant l’humilité, une charité qui prend les armes, voilà ce que Cervantes a incarné dans son personnage en le raillant d’une raillerie elle-même ambiguë, celle de Molière à l’égard d’Alceste, et qui persuade mieux qu’un sermon exalté. Car il est vrai que Don Quichotte échoie dans le siècle et les valets le bernent. Mais cependant, lorsque Sancho gouverne son île, avec le succès que l’on sait, il le fait en se souvenant des préceptes de son maître dont les deux plus grands sont d’honneur : « Fais gloire, Sancho, de l’humilité de ton lignage ; quand on verra que tu n’en as pas honte, nul ne songera a t’en faire rougir », et de charité : « ... Que lorsque les opinions seraient en balance, qu’on eût plutôt recours à la miséricorde ».

Nul ne niera que ces mots d’honneur et de miséricorde ont aujourd’hui la mine patibulaire. On s’en méfie dans les boutiques d’hier ; et, quant aux bourreaux de demain, on a pu lire sous la plume d’un poète de service un beau procès du Don Quichotte considéré comme un manuel de l’idéalisme réactionnaire. En vérité, cette inactualité n’a cessé de grandir et nous sommes parvenus aujourd’hui au sommet du paradoxe espagnol, à ce moment où Don Quichotte est jeté en prison et son Espagne hors de l’Espagne.

Certes, tous les Espagnols peuvent se réclamer de Cervantes. Mais aucune tyrannie n’a jamais pu se réclamer du génie. La tyrannie mutile et simplifie ce que le génie réunit dans la complexité. En matière de paradoxe, elle préfère Bouvard et Pécuchet à Don Quichotte qui, depuis trois siècles, n’a pas cessé lui aussi d’être exilé parmi nous. Mais cet exilé, à lui seul, est une patrie que nous revendiquons pour nôtre.

Nous célébrons donc, ce matin, trois cent cinquante années d’inactualité. Et nous les célébrons avec cette partie de l’Espagne qui, aux yeux des puissants et des stratèges, est inactuelle. L’ironie de la vie et la fidélité des hommes ont ainsi fait que ce solennel anniversaire est placé parmi nous dans l’esprit même du quichottisme. Il réunit, dans les catacombes de l’exil, les vrais fidèles de la religion de Don Quichotte. Il est un acte de foi en celui que Unamuno appelait déjà Notre Seigneur Don Quichotte, patron des persécutés et des humiliés, lui-même persécuté au royaume des marchands et des polices. Ceux qui, comme moi, partagent depuis toujours cette foi, et qui même n’ont point d’autre religion, savent d’ailleurs qu’elle est une espérance en même temps qu’une certitude. La certitude qu’à un certain degré d’obstination la défaite culmine en victoire, le malheur flambe joyeusement et que l’inactualité elle-même, maintenue et poussée à son terme, finit par devenir l’actualité.

Mais il faut pour cela aller jusqu’au bout, il faut que Don Quichotte, comme dans le rêve du philosophe espagnol, descende jusqu’aux enfers pour ouvrir les portes aux derniers des malheureux. Alors, peut-être, en ce jour où selon le mot bouleversant du Quichotte « la bêche et la houe s’accorderont avec l’errante chevalerie », les persécutés et les exilés seront enfin réunis, et le songe hagard et fiévreux de la vie transfiguré dans cette réalité dernière que Cervantes et son peuple ont inventée et nous ont léguée pour que nous la défendions, inépuisablement, jusqu’à ce que l’histoire et les hommes se décident à la reconnaître et à la saluer.

Albert Camus


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