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La Réunion

Z’oreils échaudés

Le jeudi 17 décembre 1992.

Les 3 et 4 décembre derniers, des affrontements violents ont eu lieu entre des jeunes Réunionnais et la police dans les quartier de Sainte-Clothilde et du Moufi, près du Chaudron, à Saint-Denis-de-la-Réunion. Regard sur les événements.



Ainsi donc, à 18 mois d’intervalle, le Chaudron brûle de nouveau, ce quartier chaud dans la capitale de ce « département français le plus éloigné de Paris ». Événement prévisible et prévu par les observateurs locaux. Il y a un an et demi, des émeutes avaient éclaté suite à l’arrêt forcé des émissions de Télé Free-Dom, station télé privée, indépendante et populiste. Les « événements du chaudron », comme on les appelle depuis, avaient alors donné un sérieux avertissement à ceux qui se nomment eux-mêmes les « décideurs » et les « responsables » : les politicards.

Quelques chiffres : le taux de chômage flirte avec les 40 % de la population active : l’illettrisme concerne un tiers de la population (comme par hasard. principalement des Réunionnais d’origine et chômeurs) ; 8,7 % de la population touche le RMI (soit un taux 10 fois plus élevé qu’en métropole) ; 100 000 nouveaux habitants ont débarqué sur l’île en dix ans. La crise est profonde. Après cette première explosion de violence, le fric public et métropolitain a coulé à flots. Subitement, on s’est rendu compte qu’il y avait un problème de logement. L’État a lancé un plan de construction de 10 000 logements par an. Le gouvernement s’est engagé à un alignement des prestations sociales sur les taux en vigueur en métropole d’ici à 1995 (SMIC, RMI et allocations familiales sont là-bas inférieures d’un tiers au niveau métropolitain ; les allocs ont été relevées de 25 % d’un coup fin juillet).

Malgré tout ça, le 22 mars dernier, Camille Sudre, président de Télé Free-Dom, est devenu président de la Région. Au début, cela a bien effarouché un peu les milieux économiques (comprenez : les bourgeois). Mais ceux-ci se sont vite aperçus que cet ersatz de leader populaire endort le peuple par de faux espoirs sans gêner les affaires. La Région est désormais dirigée par un triumvirat : Sudre, l’ancien pirate, le populiste, l’idole des foules, le très charismatique et manichéen « homme en blanc » ; Vergés, le frère de l’autre, n’ 1 du Parti communiste réunionnais (indépendant du PCF), qui a plus que tout autre le don de transformer une défaite électorale en victoire politique ; et enfin Lagourgue, le président sortant, homme de droite, qui a vendu son crédit auprès du patronat pour conserver un strapontin au pouvoir.

Cette jolie triplette permet à tout un chacun de poursuivre ses petites magouilles dans son coin. Les rares communes qui ne sont pas en cessation de paiement ou sous gestion directe de la préfecture sont sérieusement épinglées par la cour des comptes régionale. Parfois, elles cumulent les trois. Chaque semaine, la presse déterre un scandale, immobilier ou trafic d’influence, une des rares pour lesquels on a oublié de graisser un patte ou de renvoyer un ascenseur pour qu’il reste aux oubliettes.

L’effet Sudre a fait long feu : les électeurs se sont rendus compte que leur vie n’avait pas fondamentalement changé depuis le 22 mars. Celui-ci avait promis d’obtenir l’égalité sociale d’ici 1993. Avec ses deux compères, il est revenu de Paris la besace vide et la queue basse : Béré n’avait lâché que 2 % d’augmentation en plus de celle de la métropole. « Si on ne veut pas m’entendre à Paris, je démissionnerai », avait-il juré… Par ailleurs, les règlements de comptes politiques se succèdent au sein de l’équipe Free-Dom. Le bon docteur Sudre (oui, il est toubib ; mais il n’a jamais pratiqué. Symbolique, non ?) aime les colistiers-kleenex : il les jette après usage.

Le malaise social a donc continué de grandir à la Réunion. Chômeurs, les Réunionnais d’origine craignent maintenant de se voir parqués dans les Hauts. Ils parlent de réserve d’Indiens… tandis que les côtes seraient réservées aux z’oreils [1], à l’activité économique et touristique. L’argent de la France et de l’Europe (par l’intermédiaire du FEDER [2]) a induit un « développement » artificiel et malsain. Par exemple : la canne à sucre est indexée sur le cours de la betterave sucrière, ce qui permet de maintenir une agriculture non rentable, pour le principal profit des gros planteurs. Les autres, les petits, n’ont ni une surface ni un rendement suffisant pour survivre. Sous des prétextes sociaux, on favorise ainsi à long terme l’exode rural. De plus, la Réunion est maintenant dépendante d’un modèle de consommation occidental qui s’appuie sur des importations de la métropole. Pourtant, tout pousse sur l’île ; les climats sont variés. Il serait possible d’engager un développement propre, ce qu’ont déjà largement entamé les îles voisines. La disparition de l’argent métropolitain, dépensé en importations de la métropole, d’Afrique du Sud, en subventions et prébendes, obligerait donc l’île a entreprendre un combat pour l’auto-suffisance à un stade inférieur à celui de ses voisines, pourtant bien plus pauvres qu’elle… De l’art de la métropole de se rendre indispensable.

Bertrand Dekoninck
D’après informations transmises par Xavier Delecroix (Sainte-Clothilde - La Réunion)


[1Nom donné aux métropolitains.

[2Fonds européen de développement économique régional.





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