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Au carrefour de la biologie et de la psychologie

Henri Laborit, un chercher libertaire

Le jeudi 1er juin 1995.

La rencontre de Henri Laborit et des anarchistes fut un choc. Gérard Caramaro (1), qui fit avec lui cinq émissions sur Radio Libertaire (2), parle d’un « coup de foudre réciproque », comme si celles-ci avaient révélé (au sens photographique) ce qui avait imprégné sa vie. Plus même, il découvrit dans L’Entraide de Kropotkine (3), des idées qui vont à l’encontre du néo-darwinisme qu’il récusait ; idées qu’il avait exposées dans un livre majeur : L’Inhibition de l’action. Il se disait même « plus anarchiste que les anarchistes », dans la mesure où la connaissance qu’il avait du fonctionnement humain (connaissance aussi des limites, des préjugés, des jugements de valeur qui tissent la vie psychique) le rendaient, d’une certaine façon, plus « libre ». Cette lucidité l’amenait, par exemple, à refuser la compétitivité et à préférer l’autogestion pour lutter contre les dominances inhérentes au jeu social.

Le style de l’homme qu’il fut, mais aussi sa façon de travailler, de chercher (et de découvrir), illustrent bien les idées qu’il développe dans La Nouvelle grille, par exemple (4), et qui furent l’une de ses préoccupations majeures : permettre le déploiement de l’inventivité en s’opposant aux dogmes, en s’attaquant aux systèmes fermés, susciter la créativité de chacun (idée anarchiste de fond). En effet, chirurgien de la marine, plutôt que de se cantonner, de s’isoler, dans sa technique, il se préoccupe à la fois des accidents liés aux chocs opératoires et de la souffrance des hommes.

Il découvre l’effet remarquable de certaines molécules (la chlorpromazine). Il est ainsi à l’origine d’un bond en avant de la médecine (études sur le stress et l’inhibition, introduction de l’hibernation artificielle, fondements de l’agressologie, etc.) et d’une révolution de la psychiatrie (introduction des neuroleptiques. On peut d’ailleurs regretter qu’il en soit resté à une notion restrictive du langage, ce qui lui a fait rejeter la psychanalyse, et que les « psy. » aient négligé ses travaux sur l’inhibition. Il y avait là une remarquable piste pour aborder les phénomènes psychosomatiques, et préciser la fonction du langage. Le récent Congrès international consacré au stress traumatique (CNIT, mai 95) a montré qu’on en est encore au même point....

Le film de Resnais, Mon oncle d’Amérique, reprenant ses idées, précise bien qu’il faut « désinhiber l’inhibition de l’acte » pour prévenir le stress et les réactions qui peuvent mettre la vie en péril. Certes, les rats ne sont pas des hommes en ceci qu’ils ne parlent pas et que la notion d’acte n’a pas chez eux le même sens…

Mais ses pairs ne lui pardonneront ni sa marginalité intensive, ni d’être sorti des circuits officiels de pensée (Un chirurgien opère, il ne fait pas de la biologie, ni de la psychiatrie ; un biologiste ne réfléchit pas sur la société, le pouvoir, la liberté, l’autogestion). Ils ne se déplaceront pas exprès à Stockholm, dit-on, pour qu’on ne lui attribue pas le prix Nobel… L’interdit de penser est l’une des choses les mieux distribuées en ce monde. Mais, pourquoi y obéit-on si facilement ?

Enfin, plutôt que retracer les grandes étapes de sa vie, je voudrais souligner deux points majeurs de sa pensée, qui questionnent l’anarchisme.

Toute idée, dit-il, qui ne serait pas universelle, valable pour l’ensemble de l’humanité, est une idée nulle, qui ne saurait faire progresser. Elle ne peut que générer des hiérarchies, des dominances, des guerres. On ne saurait mieux dire par les temps qui courent.

Et puis, cette autre idée, qu’il faudrait discuter (il l’aborde dans L’Éloge de la fuite, l’un de ses livres préférés), selon laquelle il ne sert à rien de trop vouloir se battre contre le pouvoir et ses rouages, contre la société pervertie par l’argent, contre les gens finalement comme tout le monde… Mieux vaut, peut-être en faisant semblant de s’intégrer, privilégier la création, l’invention, qui ne peuvent surgir que dans les bords, les marges, en faisant un pas de côté par rapport au lien social, quel qu’il soit.

Ce dernier point, encore une fois, mériterait d’être discuté ; une société anarchique ne devrait-elle pas être sans cesse dans la précarité, au bord d’une vacillation féconde dès lors susceptible de pousser tout un chacun à inventer la vie, dans quelque domaine que ce soit (5) ? La créativité, au contraire du fonctionnement, implique un sujet (opposé au fonctionnaire), un désir singulier. Et celui-ci est, je pense, profondément révolutionnaire, profondément anar-chiste. Il inclue nécessairement l’autre dans sa différence. Un monde unifié est un monde mort.

Henri Laborit était un joyeux vivant, un rêveur lucide, suffisamment détaché pour rire de lui même, tout en aimant qu’on l’aime… Mais il n’arrivait pas à comprendre que le monde soit un « immense charnier » fondé sur une chaîne de prédations et de destructions où l’on vit de la mort des autres (du virus à l’homme). Au fond, rien de moins « naturel » que la liberté, la justice, qui ne sont jamais définitives, mais toujours à construire, dans quelque société que l’on soit. En ce sens l’anarchie n’est-elle pas une création « humaine » par excellence, dans la mesure où elle en appelle toujours à une éthique du sujet (6) ?

Passionné par son travail, infatigable, il aimait passer des jours et des nuits sur son bateau, entre le ciel et l’abîme, dans cette marge d’éveil créatif, poète de sa vie…

Né en novembre 1914 à Hanoï, chirurgien de la marine, puis chercheur rattaché à l’hôpital Boucicaut de Paris (rappelons que son laboratoire fonctionnait grâce aux brevets sur les molécules découvertes par son équipe). Parmi ses découvertes : la Chlorpromazine (Largactyl), chef de file des neuroleptiques ; la Minaprine (Cantor), antidépresseur ; le GammaOH, anesthésiant aux usages divers…

Philippe Garnier


Notes

(1) C’est à partir de l’entretien que nous avons eu que j’ai rédigé ce texte trop petit, eu égard à l’importance de la richesse de H. Laborit. Qu’il en soit ici remercié.

(2) Les cassettes, passionnantes, sont en vente à la librairie du Monde Libertaire.

(3) Ce livre lui fut offert, en même temps qu’un ouvrage de Maurice Joyeux, par la librairie du Monde Libertaire.

(4) Cette réflexion mérite d’être discutée : une conception de l’anarchie qui la résumerait à la liberté, ou à la lucidité, serait pour le moins sommaire ! Il s’agit sans doute d’une boutade, mais elle prête le flanc aux critiques de J. Habermas sur Condorcet : « …poser comme allant de soi que les sciences déterminent également le perfectionnement moral de l’homme — croire à la possibilité de dissiper comme des illusions les formes de pensée non constituées en sciences, notamment les idées métaphysique, politiques ou religieuses — enfin croire à l’efficace sociale, pratique et empirique du savoir. » (Écrire la Science, Y. Jeanneret, PUF, p. 49).
Ce thème est au cœur du travail de notre commission « Science et anarchie ».

(5) Qu’on ne se méprenne pas ! Il ne s’agit pas, bien sur, de la précarité des personnes, mais de se donner les moyens d’empêcher le fonctionnement de prendre le pas sur le désir singulier. Le récent article de Muriel (Nantes) dans Le Monde Libertaire posait bien la question par rapport à la sexualité. La « liberté sexuelle » peut paradoxalement devenir un « fonctionnement » qui opère sans aucune subjectivation.

(6) C’est le contraire d’une morale, au sens courant : cela rejoint plutôt la « morale des morales » des anciens anars, ou encore un interdit, lié au fait que l’homme parle, de toute jouissance qui détruit le sujet. Par exemple, l’inceste.

N.B. : distinctions : prix Lasker en 1957 ; prix littéraire du Medec 95.

Parmi ses ouvrages : L’Homme et la ville (1971), La Nouvelle Grille, Éloge de la fuite (1974), L’Inhibition de l’action (1979), La Colombe assassinée (1983), Dieu ne joue pas aux dés (1987), La Vie antérieure (1989), L’Esprit du grenier (1992).

La plupart sont en vente à la librairie du Monde Libertaire.


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