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Le problème Orwell

Le jeudi 10 avril 2014.

D’abord, je dois signaler que mon intention dans ce petit texte n’est pas d’entamer la défense de la figure de Michéa mais, dans la mesure où Alexis (du Groupe George Orwell) établit une sorte de comparaison entre ce dernier et l’auteur de 1984, il me semble nécessaire de faire quelques précisions qui aideront peut-être à approfondir cette polémique [1].

Ce que je me propose de mettre ici en relief ce sont certains aspects de la figure de George Orwell, pour ainsi questionner, ou relativiser, cette célèbre paire gauche/droite qui semble si chère à l’auteur de l’article.

Pour dissiper d’emblée les doutes j’annonce qu’Orwell est pour moi une des figures intellectuelles et politiques les plus incontournables du XXe siècle, à côté de Aldous Huxley, Lewis Mumford, Simone Weil, Gustave Landauer, Günter Anders, Douglas MacDonald ou Ignazio Silone. Orwell représente pour moi la tendance la plus lucide de la pensée libre du siècle passé, celle qui lie la question sociale à la critique de la foi progressiste. Pourtant, mon admiration et respect pour Orwell n’empêchent pas de me faire constater ses contradictions, ses faiblesses et ses paradoxes.

S’approprier un auteur comme Orwell ne me semble pas forcement abusif, à condition d’assumer la complexité du personnage et de ne pas l’obliger à entrer de gré ou de force dans le lit de Procuste de nos attentes idéologiques.

Quand Alexis affirme de l’auteur qu’il a choisi comme illustre parrain que celui-ci, à la différence de Michéa, « s’est toujours placé à gauche », qu’entend-il par là ?

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la mort d’Orwell, et le temps et le contexte politique dans lequel il est intervenu ont bien sûr changé. Nombreux sont les lecteurs qui aujourd’hui s’adressent aux livres les plus connus et lus d’Orwell sans s’interroger sur la dimension publique et polémique du personnage.

À mon avis, affirmer l’appartenance d’Orwell « à la gauche », sans plus de précisions, c’est déjà demander de nous une complicité discutable. C’est tenter d’éviter le débat, ou de trancher la question, sans vouloir justement savoir ce qui se cache derrière ce label si usé et manipulé. C’est enfin appeler une sorte de joker, ou de mot magique, qui nous mettrait à l’abri et qui servirait de bannière de ralliement aux nôtres. Quand tout est remis en question, il y a au moins des mots rassurants qui servent à nous identifier face à ce qui nous fait peur. Il faut dire qu’à l’époque Orwell fut souvent critiqué par des personnes que l’on considère normalement comme de gauche, bien sûr, les staliniens, mais aussi les syndicalistes, travaillistes, socialistes plus ou moins honnêtes, anarchistes, pacifistes, etc. Orwell pouvait être quelqu’un d’énormément polémique et souvent il amenait ses attaques et critiques d’une manière pas tout à fait agréable et respectueuse. D’ailleurs, il n’était pas un militant du « ghetto radical ». Pendant des années il a travaillé pour la BBC, qui n’était pas exactement une « radio libre ». Il était un écrivain qui cherchait aussi une reconnaissance publique et qui, pour des raisons diverses, avait un rapport avec des grandes figures de la littérature comme, par exemple, T. S. Eliot, éminent écrivain, conservateur et monarchiste, considéré aujourd’hui par certains comme un réactionnaire. La vie mondaine d’un écrivain engagé de cette époque peut paraître bizarre au militant radical de maintenant, mais tout cela faisait partie de l’ambiance où naissaient nombre d’œuvres politiques remarquables.

Orwell était souvent sans pitié envers les « gens de gauche », qu’il considérait, d’après ses propres critères, comme excentriques : socialistes en sandales, barbus, végétariens, naturistes, objecteurs de conscience, anarchistes… Il allait même jusqu’à parler d’une gauche « pédé ». On imagine l’effet que tout ça pourrait avoir sur le milieu radical d’aujourd’hui ! On peut penser que lui se considérait, bien sûr, comme quelqu’un de « gauche » mais la plus grande partie de ses polémiques étaient dirigées vers des gens du milieu socialiste, compagnons de route, intellectuels progressistes, anarchistes, etc. [2]. Ses livres les plus célèbres, La Ferme des animaux, 1984 et Hommage à la Catalogne, sont surtout une récusation de l’arnaque ou trahison de la gauche, ou comme, Burnet Bolloten le disait, The Grand camouflage. La droite libérale et la social-démocratie ont adopté une bonne partie de l’héritage orwellien comme une démonstration implacable du danger totalitaire implicite dans le projet communiste. Bien sûr, comme dans le cas de Camus, ils ont pris soin d’ignorer d’autres aspects plus incommodes et subversifs de la vie et des écrits d’Orwell. De manière symétrique, beaucoup de lecteurs « de gauche » font une lecture filtrée des écrits d’Orwell pour prendre ce qui leur convient le mieux.

Dans ce sens, il est conseillé de lire le livre de George Woodcock, The Crystal Spirit, A study of George Orwell (1966). Woodcock, comme on le sait, était un écrivain libertaire, ami de Vernon Richards et ami aussi d’Orwell pendant ses dernières années de vie. Dans la partie III du livre The revolutionary patriot. Conservatism and Rebellion in Orwell’s World-View, Woodcock, qui était un sincère admirateur d’Orwell, analyse justement les aspects les plus faibles et contradictoires de notre auteur, d’un point de vue politique et philosophique. On y voit le côté à la fois populiste et conservateur que les lecteurs gauchistes ont des réticences à assumer. L’obsession d’Orwell pour trouver les racines du socialisme dans l’amour de la patrie le conduit souvent à des impasses et formulations impossibles. Son effort pour différencier le nationalisme du patriotisme n’est pas toujours convaincant et on se demande si, dans le fond, sa recherche peut aboutir à quelque chose d’utile [3]. Woodcock n’hésite pas à parler d’Orwell comme quelqu’un à la fois conservateur et radical et le compare à Bernanos et Péguy.

N’oublions pas un des pires textes d’Orwell, Le Lion et la Licorne, écrit comme un effort de propagande sous la pression de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce texte, par exemple, Orwell, de manière provocatrice, proposait la conservation de la monarchie comme un élément permettant l’union du peuple anglais.

Ses positions sur l’impérialisme soulevaient aussi des réactions controversées. Selon Woodcock, la posture d’Orwell sur l’impérialisme pouvait être résumée ainsi : « L’impérialisme est mauvais, mais presque tous ceux qui s’y opposent sont motivés par de mauvaises raisons. Les anti-impérialistes sont souvent plus négligeables que les impérialistes. »

Et comment oublier l’exaltation que faisait Orwell de la « common decency » des ouvriers ? La vision qu’Orwell avait du bonheur ouvrier n’était pas vraiment encourageante. Dans le meilleur des cas, il ressemble à ces portraits de Ken Loach, très complaisants, où les ouvriers sont toujours sains, simples et honnêtes. Comme Loach, avec ses images sympas du moment du lunch ouvrier, Orwell semble dire que la culture ouvrière possède toutes les vertus et aucun vice, c’est le milieu capitaliste qui génère toute la corruption et la chute. En fait, sa critique de l’éducation intellectuelle face à la culture ouvrière spontanée a quelque chose de vitaliste, entre D. H. Lawrence et Jack London. Comme le signale Woodcock, dans The Road to Wigan Pier, Orwell néglige l’enseignement intellectuel face aux vraies connaissances de la vie ouvrière. Dans son travail, pensait-il, le jeune va apprendre ce qu’est la vie réelle, et non « perdre son temps avec des stupidités (stupid rubbish) comme l’histoire et la géographie ».

Par ailleurs, Orwell faisait l’éloge du vitalisme des classes travailleuses et de leur capacité reproductrice. Il défendait, bien sûr, la famille traditionnelle et il s’opposait à tout type de mesure contraceptive. Orwell pensait que l’avortement était un signe de dégénération morale. Dans son texte The English People il s’inquiète de savoir comment faire pour augmenter le nombre des naissances et faire croître la population anglaise. Il en arrive à proposer des taxes pour les familles sans enfants ! Et il suggère que des mesures plus sévères contre l’avortement seraient nécessaires. Woodcock dit : « Ce sont, probablement, les propositions les plus réactionnaires qu’Orwell ait jamais faites […]. Cela nous montre l’Orwell le plus autoritaire, mais il nous montre aussi un aspect de sa pensée qu’on ne peut pas ignorer. »

Quant à sa vision de l’organisation politique de la société, Orwell était loin d’être un anarchiste. Il ne s’est jamais manifesté clairement contre l’existence d’un État et, comme le signale Woodcock, certaines de ses revendications, comme la taxation des riches et des personnes sans enfants, font forcément appel à la création d’une sorte de bureaucratie étatique. Woodcock ajoute : « Dans l’ensemble, il n’y avait rien d’énormément révolutionnaire dans les propositions d’Orwell pour une société socialiste ; beaucoup de choses qu’il avait suggérées n’étaient que des réformes libérales qui se sont réalisées depuis dans des pays qui ne se considèrent pas du tout socialistes. »

Woodcock ferme son chapitre en signalant que la contribution à la politique d’Orwell était surtout dans la recherche de la vérité et la reconnaissance des dangers qui menacent la liberté. Dans un sens profond et moral. Mais, bien sûr, ça ouvre un terrain de discussion assez large et les propositions orwelliennes peuvent trouver un contrepoint à partir de sa propre philosophie.

Dans ce texte, évidemment, on a insisté sur les aspects les plus polémiques d’Orwell.

Ce qui nous intéresse ici c’est de montrer comment la filiation d’Orwell à une soi-disant « gauche » est sans doute une question problématique. Orwell était-il vraiment un homme de « gauche » ? Et si cette question n’avait aucune importance ?

Dans son excellent essai Orwell ou l’horreur de la politique, Simon Leys revient sur cette vision controversée de la figure de notre auteur. Leys critique justement les tentatives de récupération d’Orwell par la droite et par les néoconservateurs : « Cette annexion d’Orwell par la nouvelle droite reflète moins le potentiel conservateur de sa pensée que la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissée scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains. » D’accord, mais dans son livre Leys survole ces aspects plus conservateurs d’Orwell et n’entre pas vraiment dans la discussion, se limitant à une réaffirmation d’Orwell comme socialiste honnête. Il arrive à admettre qu’« Orwell avait souvent réservé ses traits les plus féroces pour ses propres compagnons », mais il ajoute plus bas : « C’est précisément parce qu’ il prenait l’idéal socialiste tellement au sérieux qu’il ne pouvait tolérer de le voir manipulé par des pitres et des escrocs. » Franchement, on doute qu’une telle défense puisse aider justement à profiter de ce qui est le plus valable de la contribution d’Orwell.

Selon certaines de ses opinions, Orwell pouvait être associé au nationalisme anglais, patriotisme, conservatisme, traditionalisme. Aujourd’hui, certaines de ses opinions auraient soulevé la colère des milieux d’extrême gauche, anarchistes, féministes, antimilitaristes, végétariens, etc. Et, sûrement, il aurait été traité de réactionnaire.

On ne nie pas, bien sûr, les convictions antifascistes, anti-impérialistes, antistaliniennes et même anticapitalistes chez Orwell. Son geste de partir à la guerre d’Espagne pour combattre le fascisme nous semble admirable. Mas rien de tout cela n’explique la vraie originalité et actualité d’Orwell. Beaucoup d’hommes et de femmes anonymes partirent en 1936 pour se battre contre le fascisme. Mais aujourd’hui, en laissant de côté les cas pathologiques, qui oserait défendre, de manière publique et explicite, le colonialisme, le fascisme ou le stalinisme ? Même la critique du capitalisme est devenue banale à notre époque. Serrer les lignes sur la « gauche » à cause de l’éternelle menace de l’extrême droite qui arrive nous fait oublier que dans la France actuelle ce n’est pas l’extrême droite qui gouverne, pas pour le moment, et que cela nous prive de pouvoir faire une critique sérieuse et sereine de la culture contestataire de « gauche », amplement majoritaire, de la « gauche » au pouvoir et, en général, de tout cet esprit progressiste assez critiqué par Orwell à son époque. Dans le fond, de quoi il s’agit ici ? En simplifiant la figure d’Orwell comme gauchiste et antifasciste, on oublie ce qui rend vraiment intéressante sa contribution, c’est-à-dire, sa critique de la modernisation et du progrès, son idée que la lutte pour la liberté et la justice est aussi une lutte contre les dogmes de la philosophie progressiste communs à la plus grande partie de la gauche et de la droite [4].

Pour nous il est évident que le questionnement sur Michéa est d’une importance mineure par rapport à ce que soulève le texte d’Alexis sur l’actualité des idéaux « de gauche ». Il me semble que dans son texte il s’accroche à un imaginaire politique dépassé en espérant avoir le regard politicaly correct sur Orwell

Par contre, on pense qu’il faut assumer les côtés conservateurs, voire même éventuellement réacs d’Orwell, assumer l’intégralité de ses écrits et opinions, même ces opinions qui dérangent, et essayer de valoriser les aspects que nous considérons, nous, les plus pertinents au moment actuel. On verra bien que l’Orwell le plus intéressant n’est forcément pas celui qu’une certaine orthodoxie de gauche persiste à préserver et qu’une certaine droite, plus ou moins extrême, essaie d’accaparer de manière opportuniste [5].

José Ardillo


[1En fait, je trouve l’article d’Alexis assez intéressant en ce qui concerne la critique de Michéa, et j’espère qu’il rencontrera des échos pour continuer le débat.

[2Il est vrai que, dans les situations de grave répression, Orwell n’hésitait pas à défendre les anarchistes. Mais ça n’empêchait pas sa méfiance face aux positions libertaires.

[3Woodcock ironise sur cette obsession orwellienne pour la patrie. Il se demande où peut aboutir ce patriotisme qui cherche la fidélité et l’appartenance au lieu d’origine. D’ailleurs il faut signaler que l’amour d’une certaine « identité anglaise » de la part d’Orwell, identité parfois fondée sur de petits éléments de la vie quotidienne comme le pudding et « the nice cup of tea », ne passe pas l’examen d’une analyse un tant soit peu rigoureuse de la formation de l’État-Nation. Ainsi, Orwell, à la fin de sa vie, découvre, en vivant en Écosse, que peut-être la question est plus compliquée que ce qu’il avait imaginé…

[4En ce sens, il faut admettre au moins que le premier livre de Michéa sur Orwell, Orwell anarchiste-tory (1995), était plus ajusté à la figure de notre auteur que la caractérisation d’un Orwell comme il faut, compagnon de gauche, sincère anticapitaliste, etc. Pour voir aussi ce côté heureusement antiprogressiste chez Orwell, il faut lire le texte, « Orwell contre le machinisme », de Javier Rodríguez Hidalgo, inclus dans le livre Los Amigos de Ludd, La Lenteur, 2009.

[5Marine Le Pen se revendique de Michéa, mais aussi d’Orwell.





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