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Grève PTT-Lille

L’Envers du décor

Le jeudi 17 novembre 1988.

Jeudi 3 novembre, à midi, un groupe de grévistes autour d’un « chaudron » ardent, une banderole flottant au vent froid venu de l’est, un centre de tri postal… Lezennes. Le soir de ce même jour, les médias annonçaient la reprise du travail après l’obtention de 1 250 F de prime (elles sont fractionnées sur six mois et non renouvelables) ; 21 emplois sur 38 demandés (seulement 11 emplois réels ont été obtenus, les 10 autres étant des emplois qui ont été maintenus alors que l’on menaçait de les supprimer) ; les retraits de grève se feront de la façon suivante : un jour de salaire en moins pour 10 temps d’arrêt, au-delà de 10 jours de grève, deux jours de salaire seront retirés ; et, pour finir, deux lundis devaient être comptés en déplacement horaire de travail, en revanche rien pour l’amnistie des personnels sanctionnés. Néanmoins, l’interview accordée au Monde libertaire par Jean-Louis, militant cégétiste, et Philippe, militant cédétiste, dans ce centre de tri, ne perd pas de son intérêt.

Jocelyne Perry (Gr. Benoît-Broutchoux, Lille)



— « Monde libertaire » : Comment a débuté ce mouvement qui aura duré presque un mois ?
— Jean-Louis D : La grève a commencé exactement le 8 octobre au matin dans une des brigades de nuit. Elle a commencé parce que le personnel avait accumulé un mécontentement assez important sur un ensemble de points comme les salaires, les conditions de travail et les effectifs. Le facteur déclenchant fut la mise en place, le 8 octobre au matin, de deux personnels auxiliaires, des gens qu’on utilise de façon précaire, de 3 h à 6 h du matin, dans des conditions inadmissibles pour nous, et dans des conditions intolérables pour eux, à savoir : 3 h pour un billet de 100 F.
Ce fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, mais les raisons fondamentales, qui ont été tout de suite débattues dans les assemblées de grève, ont porté sur la revendication d’un salaire minimal à 6 000 F, l’attribution d’une augmentation de salaire de 1 000 F, le treizième mois, la question de l’attribution d’effectifs, les questions liées à l’amnistie pour un certain nombre de personnels sanctionnés ces derniers temps.
— ML : On a parlé de mouvement dur, de lutte déterminée. Peut-on parler d’organisation fédéraliste ?
— J-L D : À proprement parler, il y a plus qu’un noyau dur, parce que le noyau fait presque tout le fruit, puisque c’est entre 70 % et 80 % des gens qui sont en grève. Ce sont les assemblées générales qui sont souveraines et décident. Ce sont les délégués syndicaux reconnus qui participent et organisent correctement la lutte, selon les critères voulus par le personnel. Ce dernier participe à toutes les prises de décisions par vote à main levée. C’est ce qui fait que cette lutte ést une lutte déterminée. Elle a des objectifs précis, elle fait appel à tous et dans la plus large démocratie ouvrière directe, si l’on peut dire.
Les assemblées générales mandatent systématiquement les camarades des sections syndicales locales CGT et CFDT pour négocier en leur nom. Ceci étant, nous ne prenons pas de décisions à la place des gens, nous revenons les consulter. On se réunit à chaque prise de service, c’est-à-dire à 6 h, 13 h et 20 h. Les personnes de la brigade qui ont fini restent pour participer à l’assemblée générale qui suit. C’est un débat inter-brigade qui a lieu, et il y a une grande unité du personnel. Donc, pour toute proposition nouvelle, il nous faut consulter 700 personnes et plus qui gravitent sur 24 h. Nous tiendrons bon sur la question de la consultation, parce que c’est ce qui fait la force du mouvement.
— ML : Quelles ont été les pressions patronales ?
— J-L D : Les patrons sont descendus dans la rue ; ils ont mis en œuvre des manipulations visant à faire arrêter la grève : on a vu des patrons payer des gens en heures supplémentaires pour venir manifester devant le centre de tri. D’autres pressions se sont faites jour dans les médias : on a su que l’AFP envoyait sa dépêche vers 23 h 30 dans tous les organes de presse écrite, parlée ou autres, donnant l’orientation du ministère. Des journalistes, alors, devaient modifier des articles assez objectifs à l’arrivée de cette dépêche, écrire l’inverse de ce qu’ils avaient vu et étaient obligés de signer.
On est dans un conflit où les pressions sont multiples, où l’administration a utilisé certains syndicats pour essayer de casser le mouvement. Dans les premiers jours de la grève, on a eu affaire à FO ; le personnel a résisté. Ensuite, il y a eu une tentative de division, quand la structure départementale CFDT est venue enlever le mandat de ses propres responsables locaux. Ceci afin qu’ils renoncent et quittent le mouvement, parce qu’ils avaient eu l’honnêteté de reconnaître que les revendications étaient portées par l’ensemble du personnel. Le débat a tranché ; les grévistes ont soutenu l’attitude des délégués CFDT, maintenant ainsi l’unité la plus large.
— ML : Philippe L., tu es délégué CFDT au centre de tri de Lezennes, peux-tu nous parler de l’« affaire CFDT » ?
— P L : La structure départementale est bien venue enlever nos mandats et aussi nous empêcher de tenir le piquet de grève. Les camarades de la CFDT et moi-même ne sommes pas prêts à taire ce qui s’est passé. C’est au congrès qui aura lieu prochainement que nous comptons débattre de cette affaire. Je ne cacherai pas que certains sont prêts à déchirer leur carte si les positions prises au congrès ne les satisfont pas, sans toutefois abandonner une lutte syndicale dont les structures seront pensées le temps venu. Néanmoins, il n’est pas question que nous allions grossir les rangs de la CGT, car ce qui fait la force de la boîte, c’est cette inter-syndicale CFDT-CGT.





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