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Éditorial

« Germinal »

briquet mondain et mouvement ouvrier
Le jeudi 30 septembre 1993.

Les anciens mineurs ne seraient-ils bons qu’à jouer les figurants, les sans-grade, les laissés-pour-compte ? Que dire en effet du rôle que leur a fait jouer le Conseil régional Nord/Pas-de-Calais lors de l’avant-première de Germinal lundi 27 septembre au Palais des Congrès ? Était-ce vraiment à ces anciennes gueules noires exploitées par le système de faire une haie d’honneur aux personnalités du show-biz et du monde politico-médiatique ? Quelle indécence que cet hommage du prolétaire au nanti ! Comment des ouvriers ont-ils pu intérioriser à ce point le statut d’infériorité que la société leur confère ? Fallait-il pousser l’impudeur jusqu’à proposer au gratin réuni ce soir-là à Lille (Toscan du Planter, Catherine Deneuve, Michel Charasse…) un « cocktail inspiré du briquet (casse-croûte) du mineur » ? Comment Marie-Christine Blandin a-t-elle pu laisser passer une chose pareille ? La mémoire des mineurs à laquelle elle fait référence ne serait-elle qu’un prétexte à une bonne opération publicitaire ? Rappelons, à ce propos, que la région n’a pas lésiné
sur les moyens puisqu’un TGV spécial était affrété de Paris et qu’un budget d’un million de francs avait été débloqué pour l’occasion…

Ces observations étant faites, essayons de mettre en lumière le problème que pose Germinal au mouve-ment ouvrier.

Que Zola, écrivain bourgeois et grand pourfendeur de la Commune de Paris, se plaise à décrire la condition ouvrière, c’est son droit ! Que Berri, pur produit du cinéma français et de son système de production capitaliste, en fasse autant, c’est également son droit I Mais notre respect de la liberté d’expression exige la réciprocité. Or, il faut bien constater que la classe ouvrière, déjà privée des capitaux économiques et politiques, n’a pas les moyens d’une expression culturelle autonome.

Il ne s’agit pas ici de demander à Berri, lui qui exploite la nostalgie et l’émotion bien légitime des anciens mineurs, de reverser les bénéfices de son film au mouvement ouvrier (mieux encore, de créer une coopérative de production et de distribution
cinématographique). Il s’agit plutôt, pour le mouvement ouvrier aujourd’hui, de s’interroger sur ses propres capacités à gérer sa mémoire. En effet, parler de transformation sociale, de citoyenneté, d’autogestion et laisser à d’autres le soin de mettre en scène l’histoire ouvrière, est à la fois une contradiction et une preuve de faiblesse. D’ailleurs, Zola, lui-même, n’est pas le « sociologue » objectif qu’il prétendait être. Ses personnages sont caricaturaux et ses représentations culturelles de la classe ouvrière sont celles d’un bourgeois bien pensant. Bref, en matière de littérature comme de cinéma ou de lutte politique et sociale, il est temps que le mouvement ouvrier renoue avec la célèbre formule de la 1ère Internationale : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Éric Dussart (individuel FA - Lille)


N.B. : lire page 8, rubrique « Rendez-vous », conférence-débat à Lille, le samedi 2 octobre, au sujet du mineur Benoît Broutchoux.





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