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Provo « forever »

Le jeudi 14 janvier 2010.

Il est positif qu’on ait republié cette année l’ouvrage d’Yves Frémion intitulé Provo, Amsterdam 1965-1967. La première édition date de 1982, basée sur une enquête de 1979. Il est intéressant aussi que la moitie du livre consiste en des traductions en français de documents, pamphlets de Provo et de quelques articles de la revue Provo, etc. En effet, qui sait lire le hollandais ? Ainsi, le mérite du texte est clair. De plus, il précise que Provo était le premier mouvement politique écologiste de l’histoire qui a élaboré quelques plans d’action : la lutte contre l’augmentation de CO2 par l’arrêt du trafic motorisé, par le plan vélos blancs (p. 126-132).

L’éditeur nous apprend que la nouvelle édition du texte est « revue et corrigée ». Si c’est le cas, on a oublié de nombreuses choses, parce qu’on trouve encore des erreurs et des imperfections dans le texte. Trop, je pense, en tant que libertaire hollandais. Je le regrette, mais pour un texte en français, cela ne peut pas passer inaperçu.

Une remarque générale vise le fondement du mouvement provo dans l’histoire de l’anarchisme hollandais. Bien que Frémion semble prêter attention à l’histoire par des références comme « héritage et influences » (p. 56-60) et « Héritage » (p. 61-62), celà reste trop maigre. De plus, là aussi on trouve une sévère erreur. Il nomme le peintre hollandais, futuriste urbain et ancien situationniste, Constant [1] : « Constant Anton Domela Nieuwenhuys, […], le fils du grand penseur anarchiste Ferdinand Domela Nieuwenhuys » (p. 21, 58). Erreur. Le nom de famille de Constant est « Nieuwenhuys » ; celui de Ferdinand est « Domela Nieuwenhuis ». Il n’y a pas de relation familiale. Cependant, le prénom du fils cadet de Ferdinand Domela Nieuwenhuis [2] est César [3] (qui se laissait nommer aussi César Domela). Il était, comme Constant, peintre, connue en France, où il a vécu des décennies à Paris. Frémion a confondu les choses, il me semble.

Chez Frémion, il semble que Provo tombe du ciel. Peut-être a-t-il lu la première phrase du prologue du livre de Roel van Duyn [4] intitulé Het Witte gevaar, een vademekum voor provoos (Le Danger blanc, un vade-mecum pour provos, Amsterdam 1967). Frémion connait ce livre. Roel van Duyn, un des fondateurs et des « théoriciens » de Provo, ouvre le prologue avec la phrase : « J’admets : Provo est inéligible ». Après le prologue, on trouve un chapitre sur la situation sociopolitique pendant les quelques années qui précèdent l’année 1965.

Cependant, déjà dans le deuxième chapitre (de vingt pages) du livre de van Duyn, il aborde l’ « anarchisme pré-provo en Hollande ». Dans ce chapitre, il met en lumière le fil dit fragile entre Provo et les jeunes anarchistes du mouvement « Moker » (Masse) avec leur revue De Moker (La Masse), pendant les années vingt. Ce mouvement prône l’antimilitarisme, le sabotage, le « prends et mange » de l’élite riche… Roel van Duyn signale les ressemblances et les contrastes entre Moker et Provo, et il indique que le fil se casse probablement par l’introduction des « Plans blancs » (voir chez Frémion p. 123-146).

Ce que je veux exprimer, c’est Roel van Duyn a pris explicitement conscience de cet héritage de l’anarchisme hollandais. Cel) n’est pas si étrange. Pendant les années 1964-165, il apprend (comme moi) l’anarchisme hollandais chez Willem de Lobel, un charpentier demeurant à Rotterdam, qui a continué seul la revue anarchiste De Vrije (Le Libre). Cette revue est la continuation d’une revue érigée par Ferdinand Domela Nieuwenhuis nommé De Vrije socialist (Le Socialiste libre) ; n’existant aujourd’hui seulement qu’en numérique (cf le site http://devrije.nl).

Parce que Frémion néglige cet héritage, il cite Duco van Weerle, un autre provo du « noyau », qui parle de « déclassés » (p. 42), et Role van Duyn qui dit « qu’il ne croit plus à la révolution classique du mouvement ouvrier » (p. 58). Mais ils ne sont pas les précurseurs de ces idées. Toutes ces idées sur les déclassée et le refus du « Grand soir » sont empruntées aux idées formulées dans des brochures et articles du hollandais Piet Kooiman [5], pendant les années trente.

Même les idées sur le plaisir et le ludique, élaborées par Constant, et comme Frémion le décrit (p. 59), sont développées pendant les années trente… Constant lui-même est ouvert quant à sa source d’inspiration : le livre titré Homo ludens (L’Hommejouant) (Haarlem, 1938), de l’un des grands historiens hollandais, J. Huizinga [6]. Le sous-titre de ce livre exprime l’intention : preuve d’une détermination de l’élément du jeu dans la culture.

Frémion a négligé cette partie du fondement de Provo dans l’anarchisme hollandais. Il peut répliquer que celà n’était pas sa tâche, mais pourquoi alors lui-même parle-t-il d’héritage ?

Ce que je regrette aussi, c’est son manque de soin, surtout quand on prétend qu’on a revu et corrigé l’édition de 1982. En lisant, on peut penser que Constand est toujours actif, alors qu’il est décédé en 2005. Autre chose. Dans le chapitre « Les Principaux provos », il me semble qu’il a ajouté comme provos toutes les personnes qui ont sympathisé avec Provo ou qui ont publié un article dans la revue Provo. Par exemple, il nomme les écrivains Harry Mulish [7], Simon Vinkenoog (décédé en 2009) [8], Jan Wolkers [9] et l’anarchiste Rudolf de Jong comme des provos. Incorrect. Oui, les quatre sympathisaient avec Provo, mais ils n’en étaient pas. Sinon, ils l’auraient été avant la lettre et ils le seraient restés toujours…

De Jan Wolkers, Frémion ajoute qu’il est est aujourd’hui très célèbre (p ? 234), en oubliant de dire qu’il est décédé en 2007. De Rudolf de Jong, Frémion ajoute qu’il « dirige aujourd’hui un mensuel anarcho-syndicaliste » (p. 228). Faux. Chez Roel van Duyn, il avait pu lire que Rudolf de Jong et son père Albert de Jong rédigeaient la revue anarcho-syndicaliste Buiten de perken (En dehors des bornes), entre les années 1961-1964. Cette revue était la continuation du Service de presse anarcho-syndicaliste, également un projet des père et fils de Jong. Aujourd’hui, Rudolf de Jong est (comme moi) rédacteur de la revue trimestrielle hollandaise De AS (une revue anarcho-socialiste).

Pour finir une remarque vraiment mineure quant à un jeu de mots : Frémion explique correctement que dans le mot « happening », on peut trouver le verbe hollandais happen, mordre en français (p. 157). Cependant, on n’a pas écrit dans le texte « happen » mais « hapen », un mot inexistant en hollandais. Adieu le jeu de mot… Je sais, ce sera une faute de frappe. mais pourquoi ne pas la corriger dans l’édition de 2009 ?

Provo, de provoquer, de provocation, une facette de la résistance nécessaire — encore — contre une société existence. « Hi ha happening, nous continuons la résistance », avons-nous scandé dans les rues, pendant les années de Provo et après : Provo « forever », pour toujours ! Ainsi, la réédition du texte de Frémion est une bonne chose, mais on espère que l’édition suivante sera vraiment « revue et corrigée ».

Thom Holterman, rédacteur à la revue anarcho-socialiste De AS


Yves Frémion, Provo, Amsterdam 1965-1967, éditions Nautilus, Paris, 2009, 238 pages, 18 euros. Disponible à la librairie du Monde libertaire.


[1Constant Nieuwenhuys, 1920-2005.

[2Ferdinand Domela Nieuwenhuis, 1846-1919.

[3César Domela Nieuwenhuis, 1900-1992.

[4Roeland Gerrit Hugo (Roel) van Duijn, 1943-…

[5Piet Kooiman, 1891-1959.

[6Johan Huizinga, 1872-1945, auteur de Homo ludens, proeve eener bepaling van het spel-element der cultuur = Homo ludens : essai sur la fonction sociale du jeu.

[7Harry Mulish, 1927....

[8Simon Vinkenoog, 1928-2009.

[9Jan Hendrik Wolkers, 1927-2007.





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