C’est à Gênes, le 2 janvier 1972, que se sont déroulées les obsèques de Nicolo Turcinovich. Le cortège, composé de camarades venus de toute la Ligurie, mais aussi d’amis et de camarades de travail était précédé du drapeau noir des anarchistes porté par un groupe de jeunes.
Évoquer la figure de Nicolo Turcinovich, anarchiste et révolutionnaire, c’est retracer l’épopée anarchiste en Espagne de 1931 à 1939 ainsi que la Résistance en Italie, jusqu’à la chute du fascisme, qu’il a vécu intensément, jour après jour.
Son odyssée d’antifasciste commence en 1928, alors qu’a peine âgé de 17 ans et embarqué comme mousse sur un navire de la compagnie maritime Cosolich, il se bat avec un fasciste qui l’avait provoqué. À l’escale de Buenos Aires, il décide de ne pas retourner dans l’Italie de Mussolini et se met à militer activement au sein du mouvement anarchiste argentin.
Bientôt cependant le besoin d’action se fait si pressant qu’il se rembarque clandestinement pour l’Europe.
Réfugié à Paris, ses activités anarchistes et antifascistes sont vite remarquées par la police et, expulsé de France en mai 1931, il rejoint les camarades espagnols qui retournent en Espagne après les 7 ans d’exil que leur a coûté la dictature de Primo de Riveira. La Monarchie abolie et la République proclamée ne l’empêche pas, en septembre 1931 à Barcelone, d’être arrêté au cours d’une grève et condamné pour « résistance aux agents de la force publique ». Ce n’est qu’en 1933, à la faveur d’une amnistie générale, qu’il se voit remis en liberté et immédiatement expulsé du territoire espagnol. Arrêté de nouveau et condamné à 4 mois de prison, il sera ensuite « raccompagné » à la frontière portugaise pour être conduit en Italie. Il réussit cependant à fausser compagnie aux agents et se réfugie à Séville.
Après les émeutes de Casas Viejas, en octobre 1934, qui furent suivies d’une féroce répression, il est menacé par la police qui le recherche activement avec l’aide de la police consulaire italienne et il doit alors quitter l’Espagne. Il se réfugie d’abord à Tanger, puis à Alger et à Oran mais à nouveau recherché et traqué par la police, il retourne en Espagne où les camarades de Valence assurent sa sécurité.
Lors du soulèvement fasciste contre la République, le 19 juillet 1936, Turcinovich se rend en hâte à Barcelone où il rejoint Camillo Berneri et les autres camarades italiens. La FAI l’envoie dans la Colonne Francisco Ascaso, où il sera d’un précieux secours selon les témoignages de Carlo Rosselli et Humberto Calosso dans les liaisons et dans les opérations militaires sur le front aragonais de Huesca et ce, jusqu’en janvier 1937, époque à laquelle il est appelé par la Fédération régionale des paysans de Valence pour accomplir les tâches qui lui sont confiées par la CNT qui développe avec succès selon une méthode qui sera qualifiée plus tard d’autogestion, les plus puissantes Collectivités agricoles anarchistes, et cela en corrélation avec celles d’Aragon et de Catalogne.
Il restera là, jusqu’à la fin de la guerre, en mars 1939.
Bloqué par la tenaille fasciste dans le port d’Alicante, il réussit à s’échapper et à rejoindre Madrid où il est arrêté le 19 mars 1941 et remis à l’autorité fasciste qui le ramène en Italie. Il sera condamné en septembre à 5 ans de déportation dans l’île de Ventotene, d’où il sera libéré en septembre 1943. Il rejoint alors sans tarder les partisans dans la région de l’Istrie (en territoire yougoslave) son pays natal mais, la encore, il est persécuté par les autorités politiques yougoslaves et il doit se réfugier à Gênes.
Dans la région génoise, il participe avec Marcello Bianconi, Emilio Grassini, Pietro Caviglia, Pasquale Binazzi, Alfonso Failla et de nombreux autres anarchistes aux luttes clandestines du mouvement de libération. Au cours de cette lutte qui nécessitait d’énormes sacrifices et de réelles qualités anarchistes et révolutionnaires, Nicolo Turcinovich mit sa précieuse expérience espagnole au profit de toute la Résistance génoise assurant les contacts entre les formations de partisans anarchistes et celles des autres mouvements antifascistes.
Sans marquer aucune pause dans ses activités, Nicolo Turcinovich a participé à toutes les rencontres et à tous les congrès. Il a géré, des années durant, la Librairie de la FAI, surmontant des difficultés énormes et la faisant bénéficier de son activité passionnée et généreuse.
Il a été enfin l’animateur de la Fédération anarchiste ligure et un des membres les plus actifs de la Commission de correspondances de la Fédération anarchiste italienne. (Rivista A - No du 10 février 1972)
René Bianco [trad. ?]