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Animation et action culturelle

Le jeudi 4 novembre 1982.

(suite du n° 459)



Le socio-culturel dans l’entreprise

Le travail est souvent exclu du champ culturel. Premièrement, l’idée de démocratisation culturelle sous-entend une culture unique. Il s’agit d’apporter un savoir en dehors de toute vie sociale. D’autre part les animateurs préfèrent abandonner le temps de travail au profit du temps de loisir, considéré comme libre et non intégré au capitalisme. Enfin, le travail est perçu aujourd’hui comme quelque chose de déculturalisé par la parcellisation des tâches.

Personnellement, je ne pense pas que ces trois raisons puissent atteindre un militant anarchiste. Tout d’abord, il n’est pas question peur les libertaires de faire (uniquement) de la démocratisation culturelle. Leur projet d’animation s’inscrit dans une reconquête culturelle de la vie quotidienne et de tous ses aspects socio-économiques. Deuxièmement, je ne crois pas que le temps de loisir soit un terrain privilégié à l’action culturelle ; il est intégré au capitalisme tout autant que le temps de travail. Enfin, il est vrai que la culture ouvrière reposait jadis sur la connaissance globale d’un métier et que la parcellisation des tâches a déculturalisé le travail. Toutefois, face à cette situation, le mouvement ouvrier oppose ses revendications. Non seulement il remet en cause les techniques de production, mais aussi la finalité de cette production. Bref, au problème du combien (les salaires), viennent s’ajouter le comment et le pourquoi. Etre maître de son travail, c’est bien d’une affirmation culturelle dont il s’agit ici !

C’est le comité d’entreprise qui a la charge du socio-culturel au sein d’une entreprise : colonies de vacances, tourisme social, sports, clubs de loisirs, bibliothèque, expositions, spectacles, éducation permanente. Mais très vite, le CE apparaît difficilement comme une institution pouvant permettre un travail important. Créés pour formaliser la collaboration de classes, les comités d’entreprises sont restés aujourd’hui des structures de cogestion sans pouvoir réel. D’autre part, pour de nombreux CE, la culture est un mélange de patrimoine national et de culture de masse. Pas un mot des classes populaires, de leurs pratiques, de leur histoire, de leurs représentations culturelles. Le Centre confédéral d’éducation ouvrière (CGT) va jus-qu’à mettre en garde contre ceux « qui tentent d’introduire l’autogestion dans la culture ».

Il apparaît donc qu’une politique culturelle de subversion soit difficile sur le terrain de l’entreprise : intégration du mouvement ouvrier aux valeurs dominantes, tendances syndicalistes à la cogestion, industrie culturelle à usage commercial.

Mais ne soyons pas trop pessimistes. La diffusion culturelle est freinée par l’émergence de nouvelles cultures spécifiques. Des groupes sociaux dominés se réveillent, retrouvent leur identité. Et il n’est pas interdit de penser qu’ils retourneront un jour aux sources du mouvement ouvrier, et notamment qu’ils prendront exemple sur les Bourses du travail, véritables foyers culturels, riches de leur diversité et de la confrontation d’idées qu’ils connaissaient.

Le mouvement ouvrier peut reconstruire un réseau d’activité sociales et culturelles où s’exprimeraient et émergeraient pratiques et valeurs spécifiques.

Bien sûr, les CE ne peuvent pas être totalement comparés aux Bourses du travail. Celles-ci étaient, en effet, aux mains de la classe ouvrière et dirigées en son nom propre, sans interférences patronales. Toutefois, ce sont les limites des CE qui, justement, peuvent permettre une prise de conscience, montrer la nécessi-té pour la classe ouvrière de s’auto-organiser au sein de structures autonomes, dans une perspective globale et révolutionnaire.

Animation et luttes urbaines

Les quartiers ouvriers du XIXe siècle ont connu une vie sociale très importante. On pouvait y observer de nombreux réseaux de relations favorisés par la conception architecturale, la stabilité de la population et la solidarité de classe, due à la pratique de la même profession (cf les corons de mineurs ou de sidérurgistes).

Aujourd’hui, ces trots conditions ont disparu. Les quartiers HLM sont à la fois des « cages à lapins s, des lieux de passage et des regroupements interprofessionnels. Leur création correspond en effet au développement de la spéculation immobilière et de la mobilité de l’emploi, lui-même lié au développement de la consommation de masse.

Ce dernier point a une importance toute particulière, car c’est pour permettre le développement harmonieux de cette consommation de masse qu’ont été uniformisés et individualisés les comportements sociaux. C’est aussi grâce à elle qu’a été créée la profession d’animateur. En effet, la pauvreté du tissu social mis en place, s’il favorisait bien la consommation de masse, créait parallèlement des phénomènes d’associabilité, de révolte et d’inadaptation. Il fallait donc introduire un peu de vie et de cohésion dans les quartiers. Pour cela, on fit appel au mythe de la communauté villageoise. Le centre social devint la maison pour tous, équivalence de la maison de Dieu. L’animateur devint le curé, le pôle autour duquel les gens se rassemblent et communiquent.

En fait, la politique menée autour de l’idéalisation du quartier est un échec. Les habitants attendent avec impatience la fin de la semaine pour s’enfuir du quartier. Les activités culturelles des équipements sont délaissées au profit de services sociaux qu’ils peuvent rendre de temps en temps. Le soi-disant besoin d’animation exprime en fait la volonté des notables du quartier d’organiser la vie sociale d’une certaine manière, et non les besoins de la population elle-même.

Aujourd’hui, les travailleurs sociaux ne suffisant plus à encadrer la population, on fait appel à l’armée et aux flics, pour lutter notamment contre la délinquance juvénile en milieu urbain. La circulaire de Nicole Questiaux est sans équivoque. Parallèlement à l’ilotage, vont se mettre en place des cellules de prévention rapprochée avec lesquelles l’armée pourra collaborer prochainement.

Face à cette situation, une animation autogérée à finalité révolutionnaire doit se mettre en place au sein des zones urbaines. L’auto-organisation dont fait preuve le peuple dans certains quartiers de Belfast en Irlande est un bon exemple ; le réseau de télévision locale et communautaire de Tournai en Belgique en est un autre. En France, des expériences menées par l’APU (Atelier populaire d’urbanisme) tentent de faire participer la population à la construction de son habitat.

Il s’agirait, dans cette optique, de développer une animation partant d’en bas, une prise en charge par les intéressés eux-mêmes de chaque problème social concret. Cette vie sociale autogérée pourrait s’organiser à partir de groupes affinitaires de base faisant partie de l’unité de voisinage. L’animateur ne serait plus agent d’intégration, mais « conscience organisatrice ». L’objectif serait la reconquête de la vie quotidienne, l’organisation de nouveaux rapports socio-économiques. Une animation urbaine de ce type se joindrait au mouvement alternatif, au mouvement syndical. Elle permettrait aux travailleurs de retrouver intégralement leur culture de classe. Par la création de réseaux d’équipements, par l’usage collectif et la gestion commune, elle satisferait les besoins de tous et de chacun. Le réseaux, constitués de petites cellules autonomes, pourraient s’articuler les uns par rapport aux autres, s’étendre dans un système fédéraliste au sein du quartier, de la commune, jusqu’à la campagne.

Une telle fédération de coopératives, d’organismes de lutte, de communautés, de groupes de consommation, d’associations culturelles, permettrait de construire une contre-société sur des bases solides : économiques, politiques et socio-culturelles.

Toute proportion gardée, l’expérience menée à l’Alma Gare (un quartier défavorisé de Roubaix) se rapproche assez de ce type d’animation urbaine. Deux SCOP fonctionnent en effet dans ce quartier : une imprimerie et un restaurant (but à la fois social et commercial). Un atelier d’initiation à la pâtisserie est ouvert tous les mercredis pour les enfants, ainsi qu’un atelier mécanique-auto pour les plus vieux. L’objectif, plus ou moins clairement exprimé, est de déboucher sur une économie parallèle. Dans cet ordre d’idée, un terrain dont la production serait vendue au restaurant associatif, pourrait être acheté aux environs de Roubaix et cultivé par les adolescents du quartier ; mais ce n’est encore qu’un projet.

Quant à la délinquance juvénile en milieu urbai elle nous pose bien souvent des problèmes, à nous anarchistes. Prenons le cas, par exemple, d’un jeune loubard qui vient de cambrioler une épicerie. Quelle attitude avoir ? :
– il y a celle qui consiste à faire semblant de ne rien voir : « Moi, je suis là pour aider. » Jusqu’au jour où le jeune quitte le centre social entre deux policiers. À ce moment, il peut vainement chercher où s’est planqué celui qui devait l’aider ;
– ensuite, il y a celle qui consiste à dire : « Ce n’est pas bien ce que tu fais là. » Bref, la morale, l’intégration, le renforcement des valeurs bourgeoises : propriété privée et compagnie ;
– enfin, il y a celle de la complicité implicite ou déclarée. L’argent provient probablement d’un vol, mais l’animateur dit « OK ». Cette derpière attitude est bien sûr la plus séduisante pour tous les travailleurs sociaux qui refusent d’endosser l’uniforme de flic. Mais, en toute honnêteté, quand on entame ce genre de relations, on va jusqu’au bout, on va en prison avec le gars…

L’animateur anarchiste est souvent proche des jeunes, car leurs actes sont en réaction à des phénomènes sociaux et économiques existants, et en cela, représentent pour nous, révolutionnaires, une certaine remise en cause de la société. Mais ce chemin conduit souvent à Los Angeles ou à la mort ; d’une manière plus quotidienne, à une diminution extraordinaire des possibilités d’entrer en relation avec d’autres.

Un garçon de treize ans, d’origine maghrébine, à qui un animateur demandait pourquoi il cherchait à toute occasion de « zdamer » (voler), a répondu « C’est une raison de plus pour vivre. »

Ainsi, comprendre les situations et les causes d’un acte est fondamental si l’on ne veut pas en rester à une attitude réactionnaire de travailleur social borné par la bonne marche de ses activités (attention au rendement, à la rentabilité) et la bonne éducation. Faire s’exprimer les jeunes sur leurs actes par différents moyens d’expression ; renvoyer au maximum et publiquement cette expression à la société, au pouvoir telle me semble être la condition sine qua non à tout action de prévention.

Éric Dussart (groupe de Lille)





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