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Animation et action culturelle

Le jeudi 28 octobre 1982.

Pour nous, libertaires, l’action culturelle n’est pas à créer. Les créateurs sont en place et ils agissent. En effet, malgré ses aléas, la culture populaire existe bel et bien. Travail libre, écomusées, relations sociales tournant autour de l’apprentissage mutuel, des échanges de services, sont là pour le prouver.

Ainsi, le projet d’action culturelle des anarchistes s’articule, d’une part autour de la notion d’autonomie, d’autre part autour de la notion de réappropriation (culturelle, politique, économique). Pour nous, l’animation doit fournir une aide technique, donner les moyens d’aller plus loin, relier les isolés. Elle doit échapper à l’encadrement, aux horaires fixes et prédéterminés. Elle doit développer le « faire ensemble ». Enfin, il s’agit pour elle de refuser l’institutionnalisation. Elle doit se battre pour le droit à la vie, à la liberté, à l’auto-organisation.

Il est d’autant plus nécessaire de faire le point sur le sujet que le gouvernement socialiste a lancé dans le domaine de l’action sociale et culturelle plusieurs innovations : création du ministère du Temps libre, militarisation de la prévention de la délinquance (ici, on envoie une bande de loubards prendre ses vacances à la caserne ; là, c’est un centre de loisirs pour délinquants animés par de gentils CRS).



L’appareil d’action culturelle

De tout temps, la culture a été l’espace d’un affrontement idéologique. L’action culturelle s’est vue ainsi traversée par de nombreux courants qui ont développé, selon leur idéologie, des facteurs d’intégration ou de subversions. Voir à ce sujet l’ouvre socio-éducative entreprise par les Bourses du travail au début du siècle (ML n° 445). Mais, bien sûr, le tendance qui intègre au système dominant est toujours restée la plus influente.

C’est vers 1960 que l’action culturelle devient un véritable appareil d’État. Cette transformation est due non seulement au réformisme des organisations ouvrières pour qui l’auto-émancipation des travailleurs ne veut plus dire grand-chose, mais aussi au bouleversement économique des années soixante.

En effet, la perte de l’empire colonial et la formation du Marché commun ont pour conséquence une transformation radicale du capitalisme. Il faut moderniser la production pour trouver de nouveaux marchés ; il faut faire face à la pénétration du capital étranger. Toutes ces transformations ont bien sûr une répercussion énorme sur la vie des travailleurs. La formation d’une main-d’œuvre spécialisée entraîne l’apparition d’une nouvelle couche sociale : techniciens, cadres, agents de maîtrise. L’exode rurale provoque la construction de cités-dortoirs et les phénomènes de délinquance qui les accompagnent. La modernisation de la production favorise le travail en miettes. Bref, on assiste à un véritable bouleversement de la vie sociale aboutis à des déséquilibres socio-culturels très importants.

Très vite, face à cette situation, on commence à parler d’animation. Pour la bourgeoisie, en effet, l’action sociale et culturelle apparaît comme un lieu neutre, dégagé des conflits sociaux, pouvant permettre aux travailleurs une meilleure acceptation de leur condition de vie.

Parallèlement se développent les théories de Mac Luhan sur la communication. L’important n’est plus le contenu du message, mais la circulation de ce message. L’accent est mis sur l’aspect relationnel des rapports inter-individuels. L’individu doit communiquer, participer. Bref, l’animation ne se construit pas sur les causes de l’inadaptation sociale, mais uniquement sur les effets qu’elle engendre. Il s’agit d’intégrer ceux qui ont du mal à se conformer aux nouvelles normes socio-économiques. L’animateur devient un flic et son public n’est plus celui de l’éducation polaire ; il s’étend aux couches moyennes en plein développement, d’où l’expression d’animation globale.

Mai 68 voit le développement fulgurant de l’appareil d’action culturelle. Après avoir vacillé un instant, l’État s’efforce de tirer profit des événements qui viennent de se dérouler. Il récupère à son compte les thèmes de participation, de créativité. ll reconnaît que les rapports sociaux sont mauvais, que la société est bloquée, que la croissance entraine des bavures.

Pour une fraction moderniste de la bourgeoisie, l’animation devient un élément de régulation indispensable. Elle soigne les inadaptations et, par son projet de démocratisation culturelle, nivelle les classes sociales, favorise l’émergence d’une culture de masse, supprime les particularismes populaires sous prétexte de lutter contre les ghettos et développe une grosse industrie de loisirs. Mais ce n’est pas tout. L’animation joue le rôle d’une religion des temps modernes par l’exaltation du patrimoine national et le mythe de la communauté locale (idéalisation du quartier et de la Maison pour Tous). L’un de ses derniers avantages est de servir d’alibi et de soupape de sûreté au système capitaliste, en laissant subsister quelques éléments de contestation en son sein.

Bref, l’animation constitue un nouveau perfectionnement de la machine d’État ! Et comme le montre Serge, dans le ML n° 421, ce ne sont pas les socialistes qui vont y changer quelque chose, bien au contraire !

Cultures populaires et auto-organisation

Depuis des millénaires, les pouvoirs en place mènent un combat féroce contre les cultures populaires et régionales au profit d’une culture centralisée des élites, culture de masse, culture d’État.

C’est ainsi qu’on observe dans la seconde moitié du XVIe siècle une vaste entreprise de déculturation lancée par l’Église et l’État, pour le plus grand profit des élites. Mais les cultures populaires ne s’éteignent pas entièrement pour autant. Au début du XIXe siècle, les pratiques communautaires s’épanouissent parmi le peuple, Il s’agit surtout d’une sociabilité informelle : rôle de la veillée à la campagne et du cabaret à la ville Mais les confréries de métiers, les sociétés chantantes et même les clubs de loisirs, imitation rageuse des cercles bourgeois, ne sont pas à négliger et sont les prémisses d’une vie associative bien avant la loi de 1901.

Le combat mené par l’État dans les années 1900-1950 porte un coup terrible aux cultures populaires. On assiste en effet, durant cette époque, à la destruction des dialectes régionaux par l’école laïque et au développement massif des médias. Ceux-ci envahissent progressivement le paysage culturel, modelant des comportements uniformes Engluées dans cette culture de masse, les cultures populaires agonisent.

Le début des années soixante-dix voit le réveil des cultures populaires. En effet, étroitement lié au concept d’autogestion, l’idéal anti-autoritaire de Mai 68 a fait son chemin.

Ce réveil des idées révolutionnaires et libertaires amène une remise en cause du la culture de masse. L’art doit rejoindre la rue, la culture la vie quotidienne. En même temps que se développent la profession d’animateur et l’appareil d’action culturelle, les institutions et lieux socio-culturels sont rejetés par une frange importante de la population. On refuse la division entre une minorité de spécialistes se réservant le monopole de la création artistique et une masse de gens considérés à la fois comme des animés et des consommateurs. Selon l’expression à la mode, il faut aider la créativité à trouver ses moyens d’expressions. Dans le même ordre d’idée, la nouvelle sensibilité libertaire qui voit le jour se dresse contre la hiérarchie des rapports sociaux, refuse la division du travail. La politique, elle aussi, est rejetée en tant que secteur autonome. Un ensemble de pratiques culturelles et de phénomènes sociaux se mettent un place. Ils se situent en marge et se veulent alternatifs.

Aujourd’hui, quatorze ans après la révolte de Mai 68, l’alternative sur le plan socioculturel est toujours à l’ordre du jour. Force est de constater en effet que les cultures populaires n’ont pas disparu :
— contre-culture du mouvement alternatif (écoles parallèles, coopératives de production, squatts…) ,
— pratiques culturelles des travailleurs manuels (sur les pratiques autonomes de la classe ouvrière telles que le travail libre, voir l’article signé Monique, du groupe Kropotkine, paru dans le ML n° 426 bis.

Les cultures populaires sont parties intégrantes de la mouvance autogestionnaire. À nous de les développer !

Éric Dussart (groupe de Lille)


(suite dans le n° 460)


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