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Cinéma

« La Vie, c’est siffler » Fernando Perez

Le jeudi 23 décembre 1999.

Prenez l’escargot : il suffit qu’il sorte sa tête. Il est à l’étranger. Quand il la rentre, il est à nouveau chez lui. Voici un bon exemple du genre de métaphore que le film de Fernando Perez utilise pour représenter le dilemme des Cubains. Épouser une belle étrangère pour sortir du pays ? Gros plan sur un de ces vieux noirs magnifiques qui chantent (voir Buena Vista Social Club) : « pour la séduire, tu sais parler au moins l’américain ? »

Au lieu de tourner en dérision, la dérision tourne et donne des rendez-vous : telle heure sur la place José Marti. « Pourquoi cette place, pourquoi cet espace vide ? » La dérision comme stratégie de survie. L’analyse comme arme. Le désir comme seul moteur vraiment indépendant. Le film de Fernando Perez, La vie, c’est siffler, c’est le contrechant (champ) après la catastrophe : les mots ont leur importance, les paroles ne sont jamais vides de sens. Tel mot est prononcé et on tombe dans les pommes. La peur de la liberté, liée à l’angoisse d’une sanction trouve ainsi son expression cinématographique et chorégraphique. Avoir trois personnages principaux lui permet de varier à l’infini les thèmes et les individualités et de jouer au jeu de l’oie ; ils vont se rencontrer, ils vont se parler, ils vont dépasser leurs craintes, peut-être ? Dans ce film, pas d’attaque frontale de la dictature, mais une visualisation intelligente des effets de dictature sur les corps et les esprits des habitants de la Havane. Les inhibitions nées des interdits politiques créent un langage particulier, fait d’omissions, d’allusions, d’éclats lyriques : une ballerine, une employée, un orphelin dont la mère s’appelle Cuba deviennent des acteurs éminemment cinématographiques d’un film-parabole tourné à la Havane en 1998, l’unique film cubain de l’année.

La vie, c’est siffler n’attaque ni Castro, ni le pape, mais montre la résistance profonde et souterraine des désirs de vie à tout embrigadement. « Vous avez réagi comme les gens à la Havane », dit Fernando Perez au public à Berlin. Et ça veut dire ? « Vous avez ri, vous avez pleuré comme eux ». Les réactions au mélodrame réfléchi de Fernando Perez sont comme des effets secondaires d’un médicament qu’on renonce à contrôler tellement on est accro. Pourquoi ce titre ?

« Ma fille a parlé et sifflé en même temps. On siffle, quand ça va bien. C’est une expression du bonheur. Mon film veut répondre à cette question : peut-on être heureux à Cuba aujourd’hui ? Cette question-là, on ne peut la traiter de façon réaliste. Mon film est métaphorique et symbolique. Donc j’avais besoin d’une narration différente, éclatée, surréaliste. C’est ma vision de Cuba, mon regard très subjectif. Avec mon directeur de la photographie, nous avons cherché à créer les éléments esthétiques propres à traduire cette vision-là. » Il y a là de quoi penser à la chorégraphie incertaine du grand tourbillon de la vie captée en beauté et en mouvement. Le réalisateur, parfaitement inconnu en France, a fait son film pour dire quelque chose de très personnel à ses enfants, à ses amis, un film donc qui selon le dicton de Rosselini devrait parler aux amis du monde entier.

Heike Hurst, « Fondu au Noir » Radio libertaire


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