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Pas de panique !

de l’utilisation politique d’un mythe
Le jeudi 23 décembre 2004.

Le Delaware, ce n’est pas grand. Cinq mille kilomètres carrés, 625 000 habitants, un des plus petits États de la côte est des États-Unis. Le Delaware, cependant, abrite une curiosité unique dans son genre, le Centre de recherche sur les désastres [1]. Ça pourrait être le nom d’une secte à tendance millénariste, c’est à peu près le contraire : dans ce centre, de très sérieux experts, scientifiques émérites spécialistes de la psychologie des foules, tentent de décrypter les comportements de celles et ceux confrontés à des situations extrêmes. À ce titre, ils furent naturellement amenés à se pencher sur les cas de panique collective. Les conclusions auxquelles ils sont parvenus dans ce domaine paraissent pour le moins stupéfiantes, et ne peuvent qu’intéresser de près celles et ceux qui s’interrogent sur la nature profonde de l’humain, sur sa part d’animalité. Cela fait un demi-siècle que ces chercheurs recensent incendies, tremblements de terre, inondations, tornades, crashs aériens, attentats… Les premières études remontent au bombardement de Dresde, c’est dire. Ils ont depuis analysé plus de sept cents situations, dont le point commun est d’avoir placé un nombre conséquent de personnes devant un danger de mort imminent. Première constatation : si on entend par « panique » une perte partielle ou totale du contrôle de soi, suivie d’agissements irrationnels, voire violents, alors ce phénomène, dans les sept cents cas recensés, n’a été constaté que très marginalement. La panique, loin d’être la règle, constitue l’exception. Difficile à croire ? Oui. Prenons alors quelques exemples.

En décembre 1979, un concert des Who fit onze morts. Huit mille personnes patientaient devant un bâtiment conçu pour en recevoir 4 000, quand enfin on ouvrit les portes, ce fut une ruée. Ceux qui se trouvaient devant l’entrée tombèrent à terre, furent un temps protégés par un cordon improvisé, mais la poussée des impatients finalement l’emporta. Et c’est dans l’ignorance la plus totale que la foule piétina onze personnes. Le concert ayant eu lieu comme s’il ne s’était rien passé, l’écrasante (c’est le mot) majorité des spectateurs n’apprirent la nouvelle que le lendemain, à la lecture de journaux qui tous mettaient le drame sur le compte d’un « mouvement de panique »… Autres situations, autrement plus paniquantes : lorsqu’on interroge les survivants des bombardements qui s’abattirent sur l’Allemagne, sur le Japon, plus tard sur le Vietnam ou l’Irak, les scènes décrites correspondent peu à l’imaginaire habituel. À Dresde, à Hiroshima, à Bagdad, personne n’est sorti dans la rue en robe de chambre, hurlant de frayeur, personne n’a marché sur son voisin de palier au prétexte qu’il descendait trop lentement les escaliers, personne ne s’est énervé. Ce qui semble caractériser l’attitude des individus soumis à une menace extrême, c’est le calme, la maîtrise relative de leur peur, comme tenue à distance. C’est ainsi que, plus proches de nous, les images vidéo montrant les gens sortant du World trade center le matin du 11 septembre, ressemblent étrangement aux images qu’enregistrent habituellement les caméras de surveillance d’une station de métro quelconque : défilé de gens posés, leurs attachés cases à la main, s’éloignant d’un pas presque lent d’un lieu qui faillit être leur dernière sépulture. Car ils avaient tous conscience d’avoir, de justesse, échappé à la mort. La plupart d’entre eux venaient de passer deux heures à descendre des escaliers dans le noir le plus total, croisant des pompiers, des blessés. Mais ils avaient descendu tous ces étages calmement, dans le silence selon leurs témoignages, et une fois dans le hall, aucun d’eux ne se mit à courir. La seule marque les distinguant des badauds habituels était cette couche de poussière dont ils étaient tous recouverts. Dernier exemple, ne mettant pas cette fois en péril la survie des personnes mais seulement celle de leur portefeuille, les trop célèbres « paniques boursières ». N’importe quel gestionnaire spécialiste de la spéculation vous confirmera ceci : lorsque les cours s’effondrent, les petits porteurs ne vendent pas. Ils conservent un sang-froid qui, au passage, est grandement apprécié des marchés financiers,lesquels y voient, à juste titre, un facteur de stabilité. Ainsi ces petits porteurs, petits joueurs, s’étonnent d’entendre parler, au journal de 20 heures, de panique. Paniqués, eux ? Certainement pas.

S’il est important de noter la façon dont réagissent les foules, on voit à travers ces exemples qu’il est au moins aussi crucial de recenser les attitudes qu’elles se refusent à adopter. Ainsi, cette idée toute simple s’est un jour imposée à l’équipe du Centre : plutôt que de relever ce que font les individus soumis à de telles situations, essayons de voir ce qu’ils ne font pas. Et de s’apercevoir alors que ces gens ne : hurlent pas, qu’ils ne se battent pas, qu’ils ne s’engueulent pas, et même, qu’ils ne pleurent pas. En tentant de comprendre pourquoi, les chercheurs finirent par conclure que la panique, hystérie collective pimentée d’égoïsme aigü, se révèle contraire au principe de survie. Selon eux, l’animal humain aurait parfaitement intégré l’idée selon laquelle, dans une situation extrême, le fait de conserver son calme, ses capacités d’analyse, la faculté d’opérer des choix et de coopérer, détermine largement ses chances de survie. Pleurer, hurler, se battre, sont autant de luxes que la personne menacée de mort, et qui sait que le temps est compté, ne peut pas se permettre. Enfin, et surtout, il se crée, dans ces moments limites, une sorte de fraternité innée, une cohésion collective où toute différence sociale n’a plus aucune sorte d’importance. Pas une once d’altruisme, et encore moins d’abnégation, dans ce comportement : il s’agit, une fois encore ; de sauver sa peau et rien d’autre. Il se trouve simplement que « l’animal humain » semble comprendre d’instinct que c’est en misant sur le groupe, sur le collectif, qu’il protège au mieux ses chances de survie. Voilà ce qu’ont découvert, au bout de cinquante ans, les chercheurs du Delaware. Cela se résume en une petite phrase, tirée d’un de leurs rapports, mais cette phrase, aussi petite sot-elle, est d’ordre révolutionnaire : « Le principe qui, le plus souvent, gouverne les situations extrêmes est celui de solidarité. »

Solidarité… Le (gros) mot est lâché. En mettant de côté les comportements atypiques, ceux que les médias s’empressent de nommer héroïques : tel steward ne quittant l’appareil qu’après s’être assuré que tous les passagers sont sortis, telle voisine protégeant de son corps le nouveau-né trouvé lors d’un tremblement de terre (autant de « héros » qui s’entêtent, la plupart du temps, à dire et à redire qu’ils ont le sentiment d’avoir « agi normalement »,qu’ils n’ont « fait que leur travail », etc. Des déclarations qui agacent prodigieusement les journalistes, pour le coup privés de sensationnel), en s’en tenant donc aux attitudes d’individus lambda, force est de constater que la solidarité l’emporte là aussi dans un groupe confronté à un danger mortel. Reprenons la liste, non exhaustive, de ce que ne font pas les éventuelles futures victimes. On a vu qu’ils ne hurlent pas, qu’ils ne pleurent pas. D’accord, mais pourquoi ne se battent-ils pas, ne s’entretuent-ils pas pour rejoindre l’unique sortie de la discothèque en flamme ? Une fois de plus, la réponse tombe, tel un couperet coupant la chique aux tenants du darwinisme social, du « le monde-est-une-jungle » : le fait d’être confrontés, ensemble, à un même danger, crée entre les individus une communauté d’intérêts excluant les comportements pouvant mettre en péril le groupe. C’est aussi simple que ça.

Dès lors qu’on a admis que la panique relève du mythe (ce qui, avouons-le, suppose d’interroger et de remettre en cause un des archétypes inconscients les mieux ancrés dans notre esprit), il faut alors se demander, comme pour n’importe quel mythe, quelle est sa véritable utilité : Il n’y a pas de « mythe gratuit ». Tous occupent une fonction précise, comblent un manque, masquent un vide. Dans le cas de la panique, l’utilité est double. Psychologique, d’abord, et, pour une bonne part, politique. Psychologique : souvent la panique permet d’expliquer ce qui, sans elle, ressortirait de l’absurde et de l’insupportable. Impossible, pour les spectateurs du concert des Who, d’admettre qu’ils ont piétiné, bêtement, sans même s’en apercevoir, onze personnes. Impossible pour les proches de ces victimes de concevoir que l’arme qui, en définitive les tua, était une foule d’adolescents pressés de pénétrer dans la salle. Face à l’absurde, une réponse : la panique. Ça rassure. Et puis, ça permet même, par une sorte de retournement des rôles assez emblématique de nos façons de penser, de faire porter une bonne part de la responsabilité sur les victimes elles-mêmes. Ah, si elles n’avaient pas paniqué ! Mais la première raison d’être du mythe de la panique est bien évidemment de nature politique. Qui est responsable de ces onze morts ? La panique, on vous dit, et certainement pas l’enfoiré qui avait vendu le double de billets par rapport au nombre de places disponibles, créant cette impatience, cette frénésie, cette peur de ne pas pouvoir entrer. Une boîte de nuit s’embrase, 112 morts. La panique, là encore, et non pas le patron qui avait cadenassé lés sorties de secours… Des dizaines d’exemples de ce type peuvent témoigner de ce que la panique, utilisée à bon escient, permet de dédouaner, si ce n’est totalement du moins pour une bonne part, les véritables responsables. Interviewé par un quotidien national, un officier de la mission Licorne donnait il y a peu sa version des faits concernant la tuerie de l’hôtel Ivoire, à Abidjan : ses hommes auraient tiré en l’air, et la foule aurait paniqué, et donc… piétinés, étouffés, tout s’explique, merci mon lieutenant !

À constater ce qu’autorise, en terme politique, le mythe de la panique, on ne s’étonnera de ce que les États-Unis, nation qui s’est bâtie sur la paranoïa et ne saurait exister sans elle, demeure son meilleur défenseur, et prenne un soin maniaque à l’alimenter par le biais d’informations tronquées (affabulation autour des « armes de destruction massive »), de produits fabriqués à la chaîne et destinés au vaste monde (Mars Attack, Armageddon, Le jour d’après et autres Tour infernale), bref, de vouloir soumettre l’ensemble de la planète à sa philosophie-de la peur. On sait que c’est en tablant sur elle que Bush junior a remporté les dernières élections, jouant sur le registre soit moi, soit le chaos. Mais le phénomène n’est pas nouveau. La Guerre des mondes, feuilleton radiophonique des années trente narrant une invasion martienne, écrit et joué par Orson Welles fut, paraît-il, confondu avec un reportage réel, tellement réel que sa diffusion engendra une « panique monstre » dans les rues de New-York. En-fait, il n’en est rien. C’est une fable qu’on nous raconte depuis plus de soixante-dix ans. Welles et ses obligés ont fabriqué cette fable, à seule fin de se faire un peu de publicité.

Qu’il s’agisse d’exonérer le petit patron véreux, les militaires qui, sans scrupule, tirent sur une foule désarmée… Qu’il s’agisse de défendre une vision des rapports humains basée sur la compétition et où seul le plus brutal s’en sort, qu’il s’agisse encore de soumettre le reste de la planète en exploitant l’idée d’une menace permanente, liée au sentiment de terreur, le mythe de la panique est une arme que ne se privent pas de manier les dominants. Même si l’expérience dément, de la manière la plus formelle, l’existence de ce qui relève de la superstition, dirigeants politiques et/ou économiques n’ont pas fini de tirer bénéfice d’un fantasme dont nous sommes si parfaitement imprégnés qu’il prend pour nous les apparences d’une réalité allant de soi, d’une norme comportementale ne souffrant aucune remise en question. Il ne s’agit pourtant que d’une construction mentale au service des différentes formes de domination, une caricature des plus aliénantes qui soient du rapport entre individus. Pas de panique ? Non.

Fred


[1Un bon nombre d’informations utilisées dans cet article sont tirées d’un dossier de Sciences Humaines n° 132, novembre 2002.





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