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V for Vendetta

[et A for Anarchy]
Le jeudi 27 avril 2006.

« Anarchie veut dire “sans maître”, pas “sans ordre”. Avec l’anarchie vient une ère d’ordung, d’ordre vrai, qui ne peut être que volontaire. L’ordre, s’il est imposé, engendre le mécontentement, père du désordre, parent de la guillotine. Les sociétés autoritaires sont comme le patinage artistitique : complexes, d’une précision mécanique parfaite, et par dessus tout précaires. Sous une fine couche de civilisation, le chaos guette… Lorsqu’elle sentira le chaos la talonner, l’autorité ourdira les plus viles intrigues pour préserver un semblant d’ordre… Mais un ordre sans justice, sans amour et sans liberté, ce qui ne pourra ralentir longtemps la descente de leur monde aux enfers. »

« L’autorité n’admet que deux rôles : le bourreau et la victime, transforme les gens en poupées qui ne connaissent plus que peur et haine, tandis que la culture plonge dans les abysses. L’autorité déforme ses enfants et change leur amour en un combat de coqs… L’effondrement de l’autorité aura des répercussions sur le bureau, l’église et l’école. Tout est lié. L’égalité et la liberté ne sont pas des luxes que l’on écarte impunément. Sans ceux-ci, l’ordre ne peut survivre longtemps sans se rapprocher de profondeurs inimaginables. »

Cette déclaration que l’on croirait issue de la plume de Bakounine, c’est V, personnage de bande dessinée créé par Alan Moore, qui la prononce. Nous sommes dans l’Angleterre fasciste de l’après-guerre nucléaire, le 6 novembre 1998, dans une hypothétique société future, dans un avenir proche, autrement dit aujourd’hui. Et c’est bien là toute la virulence de la fiction de Moore, qui dénonce les travers de la société contemporaine. Si le pamphlet dépeint dans ses cases et phylactères une société fasciste, par un effet de loupe, les mécanismes autoritaires de nos démocraties actuelles sautent aux yeux, de la télésurveillance à la manipulation des médias, de l’autorité étatique à l’obéissance citoyenne, de la corruption à la destruction des humains et de leur savoir.

La bande dessinée tire son titre de la lutte qu’un homme masqué, qui signe ses actes de la lettre V, mène contre un système qui l’a enfermé et torturé dans un camp de concentration, tout comme l’ont été des milliers d’autres personnes noires, homosexuelles… jugées dangereuses par le pouvoir. Un pouvoir qui détruit les hommes et interdit la culture. Comment accepter aujourd’hui l’autorité et ses dérives après les horreurs du nazisme, s’interroge en somme Moore. Cette question fait écho au choix terrifiant de « Socialisme ou barbarie ».

Dans son combat pour la liberté de pensée et d’action, V est aux côtés des opprimés. Il accueillera d’ailleurs chez lui Evey, une jeune prostituée qu’il sauve de justesse des mains d’une police peu scrupuleuse.

V préparera l’initiation d’Evey à la liberté, ou plus exactement à elle-même. Moore n’a pas oublié qu’une initiation ne peut se dérouler qu’avec l’accord de l’impétrant-e, contrairement à une formation. Un chemin ne se trace qu’en marchant.

Si V s’attaque aux symboles de la dictature et s’il tente de réveiller ses concitoyens, il n’en impose pas pour autant une autre organisation sociale. L’on retrouve ici un principe libertaire : le refus des avant-gardes éclairées. Ce principe apparaît clairement dans les dernières paroles que V, mortellement blessé, confie à Evey : « Le pays n’est pas encore sauvé, ne pense pas ça… Mais toutes ses vieilles croyances sont réduites à l’état de ruines, sur lesquelles nous pouvons construire… Voilà leur tâche : se diriger eux-mêmes : diriger leur vie, leurs amours, leur pays… ». Evey prend alors symboliquement le relais et… le masque de V. Celui-ci s’est volontairement laissé blesser, afin que ses adversaires croient que son combat s’achève avec sa mort. Or une nouvelle phase, créatrice, commence…

V for Vendetta est une œuvre écrite à l’encre sympatique. Il faut aller plus loin que les dessins et les bulles, prendre le temps de réfléchir aux symboles qui y sont disséminés. À lire au 5e degré.

Le film éponyme V for Vendetta passe malheureusement sous silence une part importante du propos politique de Alan Moore ainsi que de nombreuses scènes, ce qui modifie considérablement l’intrigue. Dans la version filmée, V semble prisonnier d’une vengeance personnelle ; une erreur de taille. La réponse au pluriel, avec V : « La Justice que j’aimais tant avait disparu. Qui avait de si beaux yeux, qui avançait à petits pas mesurés… Transformée, elle ne regarda plus qu’à travers ses œillères et écrasa nombre d’hommes vertueux sous son talon vicieux. » V. d’ailleurs n’est pas unique mais multiple : son masque dissimule certes des brûlures mais laisse aussi deviner que derrière celui-ci il y a le visage de chacun-e d’entre nous.

Un collectif de libertaires américains a décidé de rectifier les multiples erreurs qui se sont glissées lors du passage de la planche à la pellicule. Et a créé un site internet au nom de A for Anarchy.

Hertje


Alan Moore et David lloyd, V pour Vendetta, éd. Delcourt, 272 p., 37,35 euros, première éd. en anglais en 1982-83, rééd. en français en 1999. Et rééd. à l’occasion de la sortie du film éponyme en avril 2006.





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