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L’Anarcho-syndicalisme et le ch’timi

l’exemple des mineurs nordistes du début du siècle
Le jeudi 17 février 1994.

Fondée en janvier 1904, L’Action syndicale est l’organe de la Fédération syndicaliste des Mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, mieux connue sous le nom de « jeune syndicat » (par opposition au « vieux syndicat » du socialiste Émile Basly). La rédaction du journal est chez Benoît Broutchoux à Lens [1].

Pendant sept ans, L’Action syndicale va publier des chansons, des nouvelles et des pièces en picard (le fameux « ch’timi »). La langue française, en effet, n’est pratiquement pas employée dans les milieux populaires à cette époque. Les dirigeants des syndicats réformistes et corporatistes du pays minier l’utilisent d’ailleurs systématiquement pour flatter les « gueules noires ». Comme on s’en aperçoit à la lecture de L’Action syndicale, l’attitude des libertaires, quant à elle, va beaucoup évoluer…

En effet, si le picard permet dans un premier temps d’exprimer le bon sens populaire (à l’encontre bien sûr des patrons et des politiciens), il est rapidement associé au discours du « vieux syndicat ».

C’est ainsi qu’on peut voir apparaître, dans les textes publiés en picard, des phrases rédigées en français et attachées à l’expression d’une idéologie positive… celle du « jeune syndicat », celle des mineurs qui choisissent de se tourner vers le syndicalisme-révolutionnaire. Courant 1904, l’équipe rédactionnelle évolue. Le picard n’est plus utilisé que par les enfants, les imbéciles, les baslycots. En 1906, Benoît Broutchoux lui-même publie cette note dans le numéro du 4 novembre : « Ceci dit en toute camaraderie et sans vouloir jouer au maître d’école, que nos collaborateurs ne se formalisent pas si nous améliorons et discutons leurs articles. C’est un excédent de travail dont nous nous passerions volontiers. Dans l’intérêt des lecteurs, des collaborateurs et du journal, il faut que les articles, s’ils en ont besoin, soient francisés et cela afin qu’ils soient des facteurs de l’éducation. Nous n’agissons pas ainsi par autoritarisme ou sectarisme, mais dans le but de favoriser la propagande chère à nous tous. »

Bref, la langue picarde est définitivement rejetée parce qu’associée à un certain nombre d’éléments ou de groupes sociaux jugés négatifs ou rétrogrades. Et tandis que le picard est minoré parce qu’il s’inscrit dans le corporatisme professionnel et régional (au détriment de l’unité et de la conscience de classe), le français est valorisé pour deux raisons : parce que c’est la langue de l’ « éducation du prolétariat » [2] et parce qu’elle permet aux travailleurs, quelque soit leur lieu d’implantation géographique, de se comprendre et de se battre tous ensemble contre l’Etat et le patronat.

Quoique les arguments du « jeune syndicat » soient tout à fait valables (actuellement, l’utilisation d’une langue universelle reste d’une actualité brûlante), il est dommage que son attitude au sujet du picard n’ait pas été plus nuancée. Car, d’une certaine manière, nos compagnons ont participé à l’écrasement des cultures régionales au profit de l’État jacobin et de la bourgeoisie nationale. Rappelons à leur décharge que de nombreux anarchistes, à la même époque, ont lutté de toutes leurs forces pour le maintien des langues régionales (l’utilisation du patois beauceron n’empêchant pas Gaston Couté de remporter un beau succès dans les cabarets parisiens). Enfin, signalons que les libertaires et les anarcho-syndicalistes aujourd’hui luttent pour la reconnaissance et la sauvegarde des langues minoritaires (alsacien, basque, breton, corse, flamand, occitan, catalan…), contrairement à l’État français qui n’a toujours pas signé la Charte européenne en la matière. Mais attention ! cette position, reflet de notre philosophie fédéraliste et autogestionnaire, ne tombera jamais dans un quelconque nationalisme. Les langues de l’immigration (arabe, portugais, polonais…) sont également à protéger, sans oublier les langues plus spécifiques comme l’argot parisien ou le verlan ; toute cette diversité ne remettant pas en cause, par ailleurs, notre attachement à une langue commune, outil indispensable en matière de communication et de dialogue.

Pour conclure, et afin de lever toute ambiguïté, n’oublions pas que le patronat et l’État restent des structures de domination et d’exploitation quelque soit la langue qu’ils pratiquent.

Éric Dussart
(individuel FA — Lille)


Une façon d’causer

Le Fil à Sophie

La scène se passe dans les corons du « Nouveau Monde » près de la fosse [3] que vous voulez. Il est huit heures du matin. Pendant que les hommes sont à la fosse, les femmes boivent la bistouille [4]. Et le dialogue suivant s’engage [5] :
— Si té savot qué bon homme que j’ai. Y n’bot point, y n’feume point, y n’chique point.
— Ch’est pas comme el mien. Y li faut des sous pou d’aller au cabaret, pou acater sin toubaque [6]. Et y n’dévalrot point [7] sans s’bistouille ed’dix sous.
— L’mien a été comme el tien, avant. Mais asteur qu’il est, dev’nu anarchisse. Yé gentil comme in imache. Hier, core, yé d’aller à Lins, à ch’marqué, aveuc quat’ doub’ [8] dins s’poche et yé r’venu aveuc cinq.
— Qué chance éq t’as, ti. J’voudros ben qué l’mien y soche anarchisse aussi. Jé n’té laisse point finir. Avant, il étot du syndicat, mais asteur y nié plus. Ch’est cor’ des dépinses in moins.
— Te dos met’, bon train, des sous d’côté ti-z-aut’, si t’n homme y dépinse pus rin ?
— Ben, in a quéques-z-économies, surtout que m’n’homme y fait longue-coupe [9] et mimme, il œuv’ l’diminche.
— J’avos intindu dire qu’les anarchisses y voulotent supprimer l’argint ?
— Ben ouè, in l’dit, mais in attindint, y faut viv’. Et l’filosophie anarchisse, in n’in minge que l’diminche à l’réunion du groupe.
— Quoé qu’ch’est l’fil à Sophie ? té minge l’fil à Sophie l’diminche ?
— Ben non. Qu’t’es sotte, ma pov’ Bertine. Mi, j’ ny conno pas grand cose, mais l’filosophie anarchisse, c’est l’anarchie.
— Et l’anarchie, quoé qu’ch’est ?
— L’anarchie, qu’in dit, l’anarchie… c’est l’filosophie anarchisse !
— Té répété toudi l’mimme.
— Mi, j’te dis c’que m’n homme y m’dit. Pour mi, l’anarchie, ché que m’n homme y n’bot point, y n’feume point, y n’chique point, y n’dépinse pu rin.
— Ch’est malheureux qui minge core, t’n’homme. Sans quo, y s’rot in anarchisse complet.
— Si fait, qu’y minge, mais y minge li tout seu.
— Ti et tes éfants, té n’minge point aveuc ?
— Ben non, yé individualisse !
— Tout cha, ça me simble drôle. J’ai incor pu quer [10] qué m’homme y reste au syndicat. Si tertous étotent syndiqués, ça s’rot mieux qu’ça n’va.
— Chacun fait à s’mode…
— J’m’in va Zoé. Tin fûe [11] yé étint. »

Florent Decelle (L’Action syndicale, 9 janvier 1910)


[1Les informations relatives au « jeune syndicat » et contenues dans cet article sont extraites de l’ouvrage de Jacques Coulardeau, Jules Mousseron, Louis Richard, Benoît Broutchoux… culture populaire ou culture ouvrière, ouvrage disponible à la bibliothèque de prêt du Centre culturel libertaire de Lille.

[2Bien que très méfiant vis-à-vis de l’école républicaine, le mouvement anarcho-syndicaliste croyait néanmoins profondément aux vertus de l’instruction publique. Avec la syndicalisation des premiers instituteurs, il a été amené d’autre part à soutenir de plus en plus l’école laïque.

[3La mine.

[4Mélange de café et d’alcool de genièvre.

[5Ce texte mériterait à lui seul un long commentaire (notamment sur l’image de la femme). Notons simplement qu’ici, le débat se place à l’intérieur du « jeune syndicat » et du mouvement libertaire. C’est ainsi que le courant individualiste est ridiculisé au profit du courant collectiviste et anarcho-syndicaliste.

[6Acheter son tabac.

[7Il ne descendrait pas.

[8Quatre sous.

[9Des heures complémentaires.

[10Je préfère encore.

[11Ton feu.


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