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Bande dessinée

Rencontre avec Jean-Paul Dethorey le dessinateur de Louis la Guigne

Le lundi 18 avril 1994.

La série des albums [1] retraçant les aventures de Louis Ferchot, dit Louis la Guigne, vient de s’enrichir d’un dixième volume qui a pour cadre le Pays basque espagnol de la guerre civile.

Nous avons décidé de rencontrer le créateur et dessinateur du héros anarchiste, Jean-Paul Dethorey, qui vit retiré quelque part dans le sud de la France.



Le Monde libertaire : Voilà 12 ans que le premier album de la série est paru (vendu à 60 000 exemplaires), mais peux-tu nous faire un rapide portrait de Louis la Guigne ?

Jean-Paul Dethorey : C’est un personnage que j’ai créé dans les années 80 avec Franck Giroud, le scénariste. Pour ma part, je voulais faire un personnage un peu asocial par opposition à tout un système politique. J’avais d’abord choisi la Commune et pensé à un jeune peintre (c’est d’ailleurs l’objet de mon prochain album). Là c’est un personnage qui sort de la guerre de 14-18, il s’appelle Louis la Guigne parce qu’il a eu énormément de malchance, puisqu’il est libéré de ses obligations militaires alors que la guerre éclate : il est donc rappelé. En 1918, il est maintenu sous les drapeaux et versé dans la Marine où il va se retrouver auprès des mutins de la mer Noire. Après quoi il va être libéré grâce à une amnistie en 1920, qui lui permet de rentrer sur le continent pour apprendre la mort suspecte de sa mère. Dès lors, il va être manipulé politiquement, dans les premiers albums, et là son parcours est chaotique. Il va découvrir l’Europe et le fascisme : il ira en Allemagne au moment du premier putsch de Hitler, en Italie fasciste et va finalement quitter l’Europe ; il émigre vers les États-Unis pendant quelques années. Puis il rentre en France au lendemain du Front populaire, c’est l’objet du dernier album.

Le Monde libertaire : Pourquoi avoir choisi cette période de l’Histoire ?

Jean-Paul Dethorey : Je suis né en 1935, et toute cette période de l’entre-deux-guerres me fascinait. Je trouvais qu’elle n’avait pas été exploitée en BD. Exceptée peut-être l’époque du gangstérisme aux États-Unis, mais sur la France de l’entre-deux-guerres il n’y avait pratiquement rien. J’ai trouvé intéressant d’éclairer toute cette période qui va amener l’installation du fascisme et puis la Seconde Guerre mondiale.

Le Monde libertaire : On retrouve chez Louis Ferchot une constante, c’est ce caractère de révolté qui l’amènera à rencontrer des anarchistes. Mais pourquoi l’identifier au mouvement libertaire alors que notre héros ne se revendique pas comme tel ?

Jean-Paul Dethorey : Il est évident qu’il faut une certaine solidarité quand on est anarchiste, et à partir du moment où il s’agit d’un mouvement libertaire qui n’a pas d’étiquette, pas de carte de parti, il est anarchiste dans l’âme. Il fréquente des anarchistes qui sont plus engagés que lui dans le sens où ils vont parfois jusqu’au « coup de main ». Mais on se rend rapidement compte que c’est le groupe d’anars dit « de Marjevols », qui est entraîné par Louis la Guigne pour régler certains problèmes. C’est presque volontairement que je ne lui donne pas cette étiquette, pour qu’elle vienne de soi en lisant. D’ailleurs, le public ne s’y trompe pas.

Le Monde libertaire : As-tu eu personnellement l’occasion de croiser le mouvement anar ?

Jean-Paul Dethorey : Pas énormément, mais je me souviens qu’au festival de la bande dessinée de Brest, l’organisateur avait eu l’heureuse idée de nous faire rencontrer, à Franck Giroud et à moi, un anarchiste : Lochu. Un grand ami de Léo Ferré. On m’avait dit : « Attention, il a 86 ans… ». Alors je m’attendais à voir un personnage totalement gâteux. On avait rendez-vous dans un café du port de Brest, devant un bon punch, et on voit un homme entrer, droit, sec, une casquette de marine vissée sur la tête, veste noire et pull rouge. On a discuté une heure avec lui, et ce fut un vrai bonheur parce qu’il avait toute sa tête et sa vigueur. Il nous a raconté tout son parcours depuis 14-18, en passant par la mer Noire et les premières Maisons du peuple qui avaient été une initiative anarchiste en Bretagne. C’était encore des actions communes entre les anars et les communistes pour créer des lieux culturels et une vie culturelle puisque dans son groupe il montait également des pièces avec des ouvriers de l’arsenal. C’était un homme à la vie bien remplie.

Le Monde libertaire : Toi et Giroud avez pris le parti de faire vieillir Louis Ferchot. Pourquoi ?

Jean-Paul Dethorey : Très souvent, en bande dessinée, le héros ne vieillit pas, il n’est pas daté. L’intérêt, précisément, c’était de faire un héros de chair et de sang qui suit le parcours de l’histoire comme n’importe qui d’autre. Une sorte d’anti-héros. S’il y a une petite originalité, c’est là qu’on a essayé de la trouver.

Le Monde libertaire : Il va laisser progressivement la place à un autre personnage ?

Jean-Paul Dethorey : Oui, il va arriver à la cinquantaine, et on peut révéler déjà que Louis la Guigne va prendre une place moins importante au profit de sa fille qui va prendre en quelque sorte le relais. Moi, j’imagine Louis Ferchot en 1940 dans l’armée des ombres, dans l’espionnage plus que dans le maquis. Sa fille, qui est une adolescente, va à son tour se trouver manipulée mais pour la bonne cause, c’est-à-dire pour passer des messages au maquis à son insu, par exemple. Ce qui va provoquer chez elle une certaine révolte et après, une certaine compréhension parce que la situation impose ce genre de chose. Voilà comment je vois les choses.

Le Monde libertaire : Quelle est la part de Giroud dans les aventures de votre personnage ?

Jean-Paul Dethorey : Notre travail est commun. Franck Giroud est agrégé d’histoire.

Nous nous rencontrons et nous commençons par envisager l’avenir du héros, les points dominants à mettre en valeur, et un synopsis d’ensemble. Quant au reste, c’est Franck Giroud qui se penche sur le scénario en détail, c’est-à-dire tous les aspects historiques, dialogues, rencontres…

C’est un travail très commun, très proche ; on a une collaboration assez serrée et de plus en plus, je dirais.

Le Monde libertaire : Tes projets, en dehors de la série Louis la Guigne ?

Jean-Pierre Dethorey : La Commune m’a fasciné au-delà de toute expression, parce que c’est un moment incontournable, un virage de notre histoire.
Je n’avais pas très confiance en moi, à tort, pour réaliser un scénario. Or, je m’aperçois que ce n’est pas si difficile, et que c’est tout à fait à ma portée. Donc, je viens de réaliser un scénario, déjà accepté par les éditions Dupuis. Ici aussi, il y a le piège de la BD de faire ce qu’on appelle une BD historique, où le héros est un faire valoir de l’histoire ; ou bien l’histoire qui est un faire valoir du héros. Pour éviter ce piège, je raconte la vie d’un personnage durant la Commune, un personnage pris dans un contexte, comme j’ai pu être pris dans le contexte de Mai 68, tout simplement : quelles ont été mes réactions, comment je me suis positionné… C’est l’histoire d’un jeune peintre.

Ce que je voudrais surtout exprimer, c’est le rôle qu’ont joué les artistes et notamment les plasticiens, peintres et sculpteurs, avec Courbet à leur tête, dans la démarche libertaire de la Commune. Courbet a été conspué, poursuivi, on lui a fait payer toute sa vie la facture de la colonne Vendôme parce qu’il fallait un bouc émissaire… il n’était pas d’accord avec ce déboulonnage.

Les écrivains n’ont pas eu un rôle aussi éminemment engagé que les plasticiens.
On peut même dire que des gens comme Théophile Gautier, Alexandre Dumas fils, George Sand ont été assez odieux vis-à-vis de la Commune, surtout au moment de l’épuration.

Propos recueillis par Daniel
(liaison FA du Gard)


[1Les aventures de Louis la Guigne sont éditées par Glénat.


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