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Répression et déportation des hommosexuels dans l’Allemagne nazie

Les Triangles roses : le refus de la reconnaissance

Le jeudi 23 juin 1994.

Dans le contexte actuel (célébration du 50e anniversaire du débarquement, Gay Pride), où l’on se penche sur le passé de la France avec la volonté de rendre justice (procès Touvier, affaire Papon), les homosexuels restent encore les oubliés de l’Histoire. En témoigne le refus qui leur est fait, chaque année, par diverses associations de déportés, de participer, lors de la Journée du Souvenir (le 24 avril), aux cérémonies officielles de la déportation.

L’association lilloise Les Flamands Roses nous rappelle le lourd tribut payé par les homosexuels dans l’Allemagne hitlérienne et durant la Seconde Guerre mondiale.



L’Allemagne nazie a exterminé 5 à 6 millions de juifs, mais aussi des opposants politiques, des religieux, des Tziganes et des homosexuels.

Aujourd’hui, seuls les homosexuels n’ont pas droit à cette reconnaissance en France [1]. Pourtant, les nazis ont cherché à éliminer, et d’une manière systématique, les homosexuels. L’idéologie nazie reposait sur la notion d’une race pure, supérieure aux autres : les Aryens. Pour les nazis, les homosexuels n’avaient aucune place à tenir dans cette grande Allemagne qu’ils voulaient construire, et ils étaient donc des ennemis à abattre. Rudolf Klare, juriste nazi, déclarait dans son livre Homosexualité et droit pénal : « Le véritable danger de ces individus, véritable danger à éliminer, car les “dégénérés” doivent être éliminés pour la pureté de la race. »

Pour Hitler, d’ailleurs, la vraie cause de la « décadence » de la Grèce antique était la pédérastie. Les nazis ne concevaient les rapports sexuels que dans le mariage et « la croissance de la nation exige du mariage de produire au moins quatre enfants » [2]. On comprend mieux le « danger » que représentaient les homosexuels pour les nazis. C’est aussi dans le but de produire des Aryens que de véritables fermes d’élevages furent créées : les Lebensborn. Les nazis ont donc mené la chasse aux homosexuels au nom de la procréation de la race aryenne.

Cependant, il ne semble pas que les lesbiennes aient été touchées de la même manière que les gays. Les nazis n’ont pas mené une politique systématique à l’égard des lesbiennes, mais, bien évidemment, rejetant elles aussi ce schéma familial, elles ont également subi la déportation portant alors le triangle des asociales. Ina Kuckuck rapporte à ce sujet le témoignage d’Hélène G. qui travaillait dans l’armée allemande : « Hélène G. ayant refusé les avances d’un lieutenant, celui-ci s’avisa qu’elle vivait en couple avec une autre femme. Les deux lesbiennes tombèrent sous le coup de la loi militaire nazie. Elles furent arrêtées par la Gestapo et séparées. Hélène G. comparut devant la cour martiale pour “détournement de la force de guerre”, et fut envoyée au camp de Bützow, dans le Mecklembourg. Là-bas, elle se trouve avec six autres lesbiennes dans un bloc spécial. Dans ce camp où l’on trouvait des prisonniers hommes et femmes, les gardes SS dirent aux prisonniers : “Voilà les pires ordures ; celles-là, nous on se les ferait même pas avec un manche de pelle. Si vous les enfilez dans l’ordre, vous aurez une bouteille de Schnaps”. » [3]. Une pétition est signée à l’initiative de WHK, qui rassemble des signatures de leaders sociaux-démocrates, d’Albert Einstein ou encore de Thomas Mann.

Mais, déjà, les nazis s’en prennent aux homosexuels, et plus particulièrement à M. Hirschfeld, à plusieurs reprises, au début des années 20. En mai 1933, c’est la mise à sac de l’institut d’Hirschfeld à Berlin où 10 000 livres sont brûlés [4], ce qui entraîne l’exil d’Hirschfeld et la déportation de son bras droit K. Hiller. En 1934, on ferme les bars homosexuels, on interdit la presse homosexuelle, une loi est votée imposant la stérilisation des homosexuels, mais aussi des schizophrènes, des épileptiques, des drogués, des hystériques, des aveugles et des malformés de naissance. En 1935, le paragraphe 175 est modifié afin de permettre de punir également « l’intention homosexuelle ». En 1939, près de 25 000 personnes sont arrêtées, victimes de l’application de cette loi. Les nazis ont ainsi mis fin, en quelques années, à ce puissant mouvement homosexuel allemand et lancé leur politique d’extermination des homosexuels.

Cette politique a été étendue au Grand Reich qu’Hitler se constitue au centre de l’Europe, et qui englobe l’Alsace. Dans cette région, il profite de la collaboration de la police française qui n’hésite pas à divulguer aux nazis ses fichiers [5]. Le gouvernement de Pétain s’associe également à cette politique par le vote d’une loi en août 1942, qui pénalise l’homosexualité, alors que ce n’était plus le cas depuis la Révolution française. Faut-il également rappeler le mot d’ordre de la France de Vichy : « Travail, Famille, Patrie » ?

Ainsi, contrairement à ce que déclarent les associations de déportés, la déportation des homosexuels a bien existé, et y compris en France. J. Boisson évalue à un million le nombre de déportés homosexuels par les nazis, mais ce chiffre ne peut être prouvé : « Il n’y avait pas de comptabilité dans les camps, et la plupart des documents ont été brûlés par les nazis, avant la Libération. Pour les juifs, c’est plus précis, parce que les organisations hébraïques ont saisi le problème dès le départ. Tandis que les familles de déportés homosexuels qui ne sont pas rentrés des camps ont préféré être discrètes. » [6] Il faut également indiquer que ces homosexuels, qui ont vécu certainement difficilement leur homosexualité avant la guerre et qui ont été traumatisés par les camps, risquaient la prison s’ils déclaraient la véritable raison de leur internement. En effet, en Allemagne, le paragraphe 175 n’a été aboli qu’en 1969, et en France, de Gaulle, à la tête du gouvernement provisoire en 1945, ratifie les lois de Pétain sur ce thème. En 1960, l’amendement Mirguet classait l’homosexualité « fléau social », et donnait au gouvernement le droit de légiférer par décret pour la combattre.

C’est en 1981 que l’homosexualité est dépénalisée en France. De plus, si la déportation fut atroce pour tous ceux qui la vécurent, ce fut pire encore pour les homosexuels, en raison du comportement des geôliers, mais aussi des autres détenus, sans parler des expériences médicales dont ils furent l’objet.
Encore aujourd’hui, la déportation des homosexuels reste, en France, un sujet occulté, une mémoire confisquée.

Lors de la Journée du Souvenir, les associations de déportés, dont la Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes (FNDIRP), sont chargées de rendre hommage à ceux qui ont connu les camps, mais refusent de reconnaître les homosexuels, malgré les protestations des associations homosexuelles.

C’est en avril 1975 que, pour la première fois, une association, le Groupe de libération homosexuel (GLH) de Paris, tente de déposer une gerbe au Mémorial de Paris, mais elle fut expulsée par les gardiens de la paix. La même situation se reproduisit en 1984 à Paris, en 1985 à Besançon, ainsi que les années suivantes à Orléans, Nantes, Bordeaux, Lille. Toujours sans succès. Quand on voit le comportement de certains déportés face aux associations homosexuelles, on serait tenté de rejoindre André Glücksmann qui déclare : « Si la haine entre les différentes catégories de déportés existe encore, c’est la preuve que quelque chose demeure de la structure totalitaire qu’étaient les camps de concentration. »

Les Flamands Roses


N.B. : Association Les Flamands Roses c/o Centre culturel libertaire Benoît-Broutchoux, 1-2, rue Denis-du-Péage, 59800 Lille. Tél. : 20.47.62.65.


[1En 1985, le Président de la République fédérale d’Allemagne reconnaissait la déportation homosexuelle. En 1987, un monument commémoratif était érigé à Amsterdam aux Pays-Bas, et en 1990 à Bologne en Italie.

[2Max Von Grüber, Hygiène sexuelle.

[3M. Sherman, Bent, Personna, 1981.]

Les nazis au pouvoir mènent donc une politique systématique d’extermination des homosexuels. Pourtant, avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’Allemagne apparaissait comme le « fer de lance », en Europe, en matière de tolérance à l’égard des homosexuels.

Le Comité humanitaire et scientifique (WHK) de Magnus Hirschfeld regroupe 5 000 membres en 1910, la Ligue pour les droits de l’homme rassemble près de 50 000 homosexuels en 1929, Berlin possède en 1905 plus de 40 bars homosexuels, et 320 publications homosexuelles y sont imprimées. Ces mouvements mènent d’ailleurs une action, demandant l’abrogation du paragraphe 175 qui avait été instauré en 1871, punissant d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans « les rapports contre nature entre hommes »[[Le gouvernement envisagea, en 1910, d’élargir le paragraphe 175 aux femmes.

[4Des œuvres jugées dégénérées sont interdites, comme celles de Proust, Gide, Wilde, K. Mann…

[5Se reporter sur ce sujet au très récent ouvrage Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, éditions Calmann-Lévy, 1994, écrit en collaboration avec Jean Le Bitoux.

[6J. Boisson, Le Triangle rose : la déportation des homosexuels, 1933-1945, éditions Robert Laffont.


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