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Hommage à Henri Bouyé

Le jeudi 30 septembre 1999.

Hommage à Henri Bouyé

Tu restes l’ami qui vient de nous quitter, fidèle parmi les fidèles aux idées de l’anarchisme. Pendant 70 ans de militance ta vie fut maillée de luttes dans le combat social fait d’espoirs et malheureusement aussi de déceptions. Ce n’est pas sans émotions de remémorer l’homme actif que tu était : chaleureux, convivial et rigoureux. Quel hommage te rendre dans ces pénibles instants si durement ressentis, sinon faire connaître les moments les plus importants de ta vie. Henri ! Le 9 septembre 1999, tu nous quittes à 87 ans et 11 mois. Les mémoires amies se souviendront.

Origine et enfance

Henri est né le 18 octobre 1912, à Mornac-sur Seudre en Charente-Maritime. Il est le dernier d’une famille protestante de douze enfants. Il ne peut pas connaître son père malheureusement décédé après sa naissance. Désormais, sa mère se trouve seule pour les élever.

Une de ses tantes le prend en charge et vers 12 ans, Henri est placé dans une communauté à Étaules. Il poursuit ses études sous l’autorité d’un précepteur. Il passe dans le moule du prêche et de la prédication. Lire la Bible et Calvin est un devoir. Il apprend la musique, à jouer du piano et du violon. Il connaît le système télégraphique morse. En outre, il travaille et apprend son métier de fleuriste.

En 1928, il travaille en entreprise. Les ouvriers se mettent en grève. À 16 ans, il a la parole facile, ses copains le désignent pour accompagner les délégués représentants le personnel. À la table des négociations il prend la parole et donne son avis sur la nature des revendications justifiées.

Vers 1930, il commence à fréquenter le mouvement anarchiste et lit le Libertaire. Il abandonne la foi religieuse et la troque avec la raison humaine qu’il privilégie avant tout. En 1936, il est à Paris ouvrier chez Baumann, boulevard du Montparnasse. Henri impulse la grève avec deux copains motivés par les revendications. Tout le personnel suit. Il crée un syndicat dans l’entreprise et du même coup il fonda le syndicat des fleuristes de la — CGT. La tension sociale apaisée, le patron le licencie.

Le temps de la clandestinité

En 1939, à la déclaration de la guerre, il est mobilisé et réussit à se faire réformer. Sous l’occupation il entre dans la clandestinité et se déplace au nom de : Henri Duval. À Paris, avenue de la République, il installe un magasin de fleurs tenu par sa compagne. Le va-et-vient des clients est sensé masquer la réalité des activités occultes, surtout quand l’occupation allemande sera effective avec l’État de Vichy. La Gestapo vient plusieurs fois au magasin. Chaque fois, ça s’est bien passé, certes, mais avec la peur au ventre. Car dans la cave, il y avait le matériel pour fabriquer les faux papiers et des personnes cachées en instance de passer clandestinement en Espagne, notamment. Ainsi plusieurs dizaines de juifs ont eu la vie sauve par la filière Henri Duval.

L’arrière boutique du magasin a aussi servi à la clandestinité. Il faut préparer le dîner. Parfois, dix personnes se retrouvent à table. Henri ramène souvent un ou deux convives en plus pour manger. Les faux papiers sont des cartes d’identité, familiale, alimentaire, etc. Ces documents sont transportés dans une valise par sa compagne pour plus de discrétion.

Les anarchistes sont aussi devenus clandestins. Henri assure la liaison des copains restés en région parisienne et maintient les liaisons avec ceux de province, notamment des régions du Midi et du Sud-Ouest. Prépare un texte pour servir de base à la libération qui est adopté lors de réunions clandestines en 43-44 (Toulouse, Agen). Le texte comporte aucun mot évocateur (libertaire, anarchie…) pouvant éveiller les soupçons sur sa véritable nature au cas ou le document tombe par mégarde dans des mains malveillantes.

Henri se déplaçait donc, dans le midi, pour rencontrer les copains avec le souci constant d’œuvrer pour conserver l’esprit de l’organisation. Ainsi, il retrouve Voline à Marseille. Il fait un voyage en Espagne. Il est estimé dans le milieu des immigrés espagnols avec lesquels, il entretient des relations suivies et toujours conservées dans le secteur de Vierzon en particulier.

Renaissance de la Fédération anarchiste

Dans la clandestinité il assure la fonction de secrétaire avec l’accord de tous ceux qui ont pu se rencontrer et avec ceux qui entretiennent des relations régulières. C’est au congrès de Paris, octobre 1945, que fut entériné l’existence de la Fédération anarchiste retrouvée. Henri est au secrétariat jusqu’au congrès de Dijon, septembre 1946. Il œuvre activement pour la réapparition du Libertaire. Il est un des animateurs qui s’emploie pour enfin obtenir le papier pour le tirage du premier numéro.

Jusqu’à cette période, c’est lui le pivot sur lequel s’articule la mise en œuvre et la réussite de l’organisation de la FA reconstituée. Après s’être retiré du Comité national, novembre 1947, les orientations et l’évolution politique vont lui faire prendre progressivement ses distances. Il ne manque pas de faire savoir les points de désaccord. C’est sans réussite qu’il essaie d infléchir les orientations adoptées par des propositions non retenues. Henri Bouyé donne sa démission de la FA au congrès de Bordeaux, juin 1952.

La FA devient la FCL qui disparaîtra après la déconfiture électorale de février 1956. Le Libertaire cesse de paraître en juillet 1956. Déçu, Henri s’abstient et ne s’engage pas dans la nouvelle FA (la FA actuelle) reformée au congrès de Paris, décembre 1953.

Autres faits marquants

Nous ne pouvons pas inclure toutes ses activités. Nous rappelons l’essentiel : cofondateur du journal Terre libre, paraît en mai 1934 ; adhérant à la FAF fondée en 1933 ; participa à la CNT-AIT de l’immigration espagnole ; etc.

Une anecdote qui ne vaut que pour la petite histoire, mais elle a son importance de vérité. C’est Henri qui recommanda G. Brassens à Jacques Grelot. Celui-ci le présenta à Patachou. Les trois compères n’eurent pas à regretter. Leur protégé les honora de son entière réussite.
Henri est à l’initiative de la fondation de l’Union fédérale anarchiste et sera l’animateur principal. L’UFA est constituée en 1967 et elle s’arrêtera en 1972. Elle reprend le titre devenu libre et édite Le Libertaire paraissant périodiquement de janvier 1968 à février-mars 1972.

Le désaccord Joyeux-Bouyé

Entre eux, l’atmosphère a été plus ou moins tendue : deux tempéraments différents qui s’opposent, bien qu’ils se trouvèrent d’accord parfois au temps de la première FA fondée à la libération. H. Bouyé constata des inexactitudes sur les faits relatés par M. Joyeux dans ses œuvres. Il donna donc sa version dans le ML n° 834 (27 juin 1991). À notre niveau, la polémique est inutile pour savoir lequel des deux détient la vérité. Ce travail de recherche relève de la compétence de l’historien professionnel.

Henri adhère à la FA actuelle, octobre 1991, avec le groupe Val de Loire, région de Blois. Il collabore au Monde libertaire avec la pertinence de ses articles. Il intervient au colloque de Saint-Denis, ayant pour thème les « 100 ans de presse libertaire », mars 1996. Sa présence était remarquée dans nos congrès. Son dernier fut le 54e congrès de Rennes, mai 1997. Il se qualifiait lui-même ainsi : « Je suis hédoniste ». Salut Henri ! Tu as aimé la vie.

Bertale





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