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Texture

L’immigration en action

Le jeudi 1er juin 1989.

Le 24 avril dernier, Joxe recevait une délégation composée d’organisations humanitaires et d’associations issues de l’immigration pour « discuter » de son projet de loi d’orientation sur l’immigration.

Texture, une association lilloise qui fait partie de Mémoire fertile, était membre de cette délégation et a émis des positions pour le moins critiques sur l’entrée, le séjour et l’éloignement des immigrés tels que les conçoivent nos socialistes, critiques que nous partageons très largement.

Quand « montrer patte blanche » devient un euphémisme

Joxe n’en est plus à son coup d’essai avec cette nouvelle loi sur l’immigration puisque, déjà, en 1985, il avait ratifié les accords de Schengen, qui consistaient en une fermeture pure et simple des fron-tières et une expulsion facilitée des « illégaux ».

Centres de rétention et reconduites massives à la frontière, Joxe et Dufoix ont eu tôt fait de les mettre en application dans notre chère « terre d’asile ». Pasqua n’a eu qu’à renforcer cela avec l’instauration du visa obligatoire à partir de 1986.

Aujourd’hui, les procédures d’entrée des immigrés sont de plus en plus dépendantes d’une politique européenne que des pays comme la France ou l’Allemagne ont instaurée, en signant les premiers accords de Schengen, et tentent d’imposer aux autres États membres de la CEE.

Pour ce qui est de la loi Joxe, il n’y aura pas de prolongation possible de séjour des étrangers au-delà de la date prévue par le premier visa délivré, sauf pour les ressortissants européens et les Algériens. Ceux-ci sont soumis, non seulement aux conditions générales d’entrée des immigrés, mais aussi à la géométrie variable des accords bilatéraux entre Paris et Alger.

La loi Joxe, c’est aussi le pouvoir absolu des instances officielles de la France à l’étranger (consulats, ambassades) qui seront seules habilitées à accorder le droit de séjour, sans avoir pour autant l’obligation de motiver les refus. La loi Joxe, c’est encore le renforcement des pouvoirs de la police de l’air et des frontières. La loi Joxe, c’est enfin la responsabilisation des compagnies de transport, qui se verront contraintes de contrôler le bon droit de leurs passagers à franchir la frontière.

Ces jours-ci, séjour là ?

Au niveau des conditions de séjour des immigrés en France, Texture relève, comme d’autres, la contradiction qui existe entre pouvoir administratif et pouvoir judiciaire : pour certains immigrés, il n’y a ni régularisation ni expulsion possible.

Joxe ne dissipe pas cette ambiguïté, ce non-sens, dans sa loi. Se poseront toujours les cas de pères de famille étrangers, mariés et ayant des enfants de nationalité française, dont le visa arrive à expiration et n’est pas renouvelable (pour cause de chômage par exemple) et qui sont donc expulsables au regard des règles administratives, mais non expulsables aux yeux du pouvoir judiciaire qui défend qu’on détruise l’entité familiale !

Ici on ne parle plus seulement de « mariages blancs », mais aussi d’« enfants blancs ». Nos gouvernants sont décidément pleins de ressources pour ce qui est de la terminologie à employer, selon eux, en pareils cas.

L’expression est cynique, mais peuvent-ils encore croire que l’on puisse faire des enfants par amour ? La solution préparée par Joxe pour 1993 ne s’encombre pas de sentiments aussi incongrus, puisqu’il s’agira de rendre le regroupement familial tout bonnement impossible ; ceci en pleine contradiction avec les conventions européennes, ratifiées par la France, et qui protègent le droit de la famille.

Passer à l’action

Texture ne se contente pas de mettre à jour les aberrations et les injustices de la politique française, et désormais européenne, en matière d’immigration, entreprise de longue date pour cette association. Elle est aussi à l’origine d’actions concrètes : information et formation sur les droits des immigrés, lutte contre le centre de rétention de Lesquin, interventions lors des expulsions…

Nouvelle expérience de ce mouvement lors des dernières municipales et qui se veut révélatrice de la fragilité de la « démocratie » en France : la présentation d’une liste, « Citoyenneté contre la galère », sur la métropole lilloise.

Outre son originalité — avec une femme en tête de liste, une moyenne d’âge très jeune et un porte-parole non éligible parce qu’immigré — l’objectif de cette liste n’était pas essentiellement de recueillir un pourcentage conséquent de voix (1,26 % en fait), mais de faire entendre une autre voix, de montrer qu’il est possible de tenir publiquement un autre discours.

Leur démarche visait à démontrer que la « démocratie » est malade des politiciens traditionnels, ne représentant qu’eux-mêmes, y compris dans les pseudo-comités de quartier. Et cette « démocratie » le leur a bien rendu en tentant de les faire taire par tous les moyens : salles refusées, agressions par les gros bras du PS… après avoir, en vain, essayé de les intégrer sur ses propres listes.

Le bilan de cette expérience est positif pour ceux qui l’ont lancée : elle a permis de casser le jeu politicien traditionnel et de vérifier que les immigrés pouvaient construire un mouvement de contestation beaucoup plus large puisque constitué aussi par des individus agissant quotidiennement dans les quartiers et n’étant pas des immigrés.

Ce rassemblement, né à l’occasion de la liste, veut se donner une structure durable pour agir aujourd’hui. Et c’est aujourd’hui, à l’heure de ce qu’ils nomment eux-mêmes le troisième tour, en opposition aux politiciens qui s’arrêtent au deuxième, que les actions de citoyenneté. contre la galère nous intéressent : le droit au logement pour tous (refus des expulsions et des quotas HLM, le relogement obligatoire), les transports gratuits, l’accès libre aux cantines scolaires pour les plus démunis ; des actions pour gérer la ville nous-mêmes !

Bernard Lebœuf (groupe Humeurs noires : Lille)





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