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Après le congrès confédéral Force Ouvrière

Nous aurons des sénateurs ?

avril 1969.

L’affaire est claire. Ce congrès fut un congrès de dupes. La presse a titré : « Les syndicats Force Ouvrière ont pris un tournant à gauche. » Ce n’est pas vrai ; même si le jeu savamment brouillé a pu le le faire croire. En réalité le congrès a pris la décision de voter NON au prochain référendum, mais voter au prochain référendum d’une manière ou d’une autre, c’était engager les syndicats dans les allées du système au bout duquel se profile l’intégration dans les organismes de l’État. Comment cela a-t-il pu se produire ?

Dès l’ouverture du congrès, et à travers les interventions des délégués, on sentit tout de suite que le référendum serait le point principal, sinon l’unique qui les passionnerait, et leur volonté de voter NON prit l’aspect d’un véritable raz de marée. On devait retrouver le même esprit à la commission de la résolution générale, et cela se comprend, car chacun avait l’impression que le mouvement syndical était victime d’une véritable agression des pouvoirs publics qui désiraient, en l’intégrant dans les organismes politiques, le lier au régime et à sa politique de participation. Quelques délégués qui préconisaient une politique de neutralité ne furent pas écoutés. Pour ma part, je proposais une politique d’abstention active au scrutin, mais les jeux étaient faits.

C’est alors qu’à la commission de résolution générale, je demandais qu’au NON aux questions du référendum, le congrès se prononce pour un autre NON à la participation aux structures proposées, quel que soit le résultat du scrutin. Cette position fut appuyée par tous les minoritaires. La rédaction de la motion fut confiée à un comité composé de majoritaires et de trotskistes, dont les camarades Lambert et Hébert. Ceux-ci devaient soit se mettre d’accord sur la position de la commission, soit présenter deux résolutions opposées à soumettre au congrès. Mais quelle ne fut pas notre stupeur lorsque nous fûmes le lendemain mis en présence d’un texte qui dessertissait le congrès de son pouvoir de décision quant à l’entrée éventuelle des délégués dans les structures du parlement gaulliste, pour remettre la décision à prendre au CCN, c’est-à-dire entre les mains de ceux qui, normalement, au sénat rénové comme dans les assemblées régionales, seront les représentants de l’organisation. Le congrès qui, dans sa majorité, était partisan des deux NON, se trouva désemparé par cette unanimité de la commission à laquelle aucun anarcho-syndicaliste ne participait. L’affaire était dans le sac. La résolution fut adoptée.

Nous aurons des sénateurs. Je l’ait dit à la tribune. Pour nous rassurer, les trotskistes ont fait état d’un article de la résolution qui dit : « Pour ce qui concerne l’engagement du syndicalisme dans les responsabilités nationales, le congrès estime qu’il doit s’arrêter aux frontières du pouvoir législatif et réaffirmer qu’en aucun cas, les organisations "Force ouvrière" ne sauraient participer à des organismes de type corporatif. »

Ça, une garantie que notre organisation ne s’intègre pas aux structures gaullistes, nous prend-on pour des imbéciles ? En dehors que le terme corporatif est extensible, et que chacun peut y mettre ce qu’il désire, on le voit tout les jours lorsque nous-mêmes nous l’employons sans lui donner un caractère péjoratif, une partie de la phrase est révélatrice : « FO doit s’arrêter à la frontière du pouvoir législatif », lit-on. Parbleu ! mais la place réservée tant au sénat qu’aux assemblées départementales a été définie de telle manière que l’état d’âme de nos farouches révolutionnaires sera à l’abri du tourment, car la résolution telle qu’elle est rédigée, laisse toutes possibilités au CCN de participer en cas de victoire des « oui », soit au sénat, soit aux assemblées régionales. Vous pouvez être certains qu’à moins d’événements imprévisibles au début de l’année prochaine, les « bonzes syndicaux » voteront avec entrain une participation qui leur permettra d’installer leurs fesses dans des fauteuils dorés. Mieux, si on s’en réfère à ce qui s’est passé pour les CODER, la lutte sera chaude et tous les coups permis.

Les délégués qui appartiennent à la FA, et je pense à Martin, à Lefebvre, à Suzy ; à Dufour, à Prévotel, ont réagi avec violence, mais lâchés pas les trotskistes et par les PSU, leurs interventions ne furent qu’un baroud d’honneur.

Je n’ai pas compris ce qui a conduit une partie de la minorité à une telle attitude car si certaine d’entre eux avaient des mandats impératifs pour voter NON au référendum, aucun n’était tenu sous couvert d’unanimité à se joindre à la majorité pour dessaisir le congrès de ses prérogatives en faveur d’une assemblée de sénateurs qui sont un frein constant à toutes les luttes radicales.

Ne nous y trompons pas, on pouvait espérer qu’un refus de FO, de rentrer dans les organismes d’État forgés par le gaullisme, serait un coup d’arrêt à l’intégration du syndicalisme, et seul FO pouvait jouer ce rôle qui aurait fait réfléchir les autres organisations syndicales. Les délégués des syndicats étaient en état de comprendre ce problème, l’appareil syndical et c’est normal, mais des politiciens venus de divers horizons en ont décidé autrement. C’est peut-être une page du syndicalisme qui va se tourner, lorsque nos « bonzes syndicaux » se carreront avec suffisance autour du super-préfet ou du président de la République, le jour de la photo de circonstance.

De toutes manières, aujourd’hui plus que jamais, après ce congrès de dupes, le rassemblement de tous les syndicalistes révolutionnaires apolitiques et des anarcho-syndicalistes s’impose.


Extraits des interventions de quelques camarades de la FA au congrès FO

Maurice Joyeux

Lorsqu’on écoute un rapport confédéral, lorsqu’on entend un secrétaire confédéral, on a l’impression d’un syndicalisme amputé, morcelé, présenté sous un aspect particulier ; on a l’impression d’une partie du mouvement syndical traditionnel qui vous échappe.

[…] Il oublie tout naturellement, parce que cela va de soi, que le syndicalisme à sa naissance a été autre chose ; il a été révolutionnaire et c’est d’autant plus étonnant qu’il l’oublie, qu’il y a à la tête de l’organisation syndicale FO qui se réclame du mouvement syndicaliste traditionnel, un organisme, une charte qu’on appelle la Charte d’Amiens et dont personne ne se rappelle ; il semble que quand on parle de cette Charte, on ne la jette pas à la porte, parce qu’elle représente des traditions, mais on essaye de la faire oublier et quand on a fait la constatation de début, on s’aperçoit tout de suite pour quelles raisons notre confédération FO n’a pas l’efficacité qu’on voudrait ; bien plus, ici, tout le monde a parlé des revendications, et on sait si nos secrétaires de syndicats, nos représentants connaissent les revendications et savent les étudier, mais les revendications, c’est une graine qui a besoin d’être jetée sur un terrain prêt, préparé, et le terrain préparé qui peut recevoir la revendication, et faire pousser les tiges, c’est quelques chose qu’on examine mal et que parfois on oublie.

[…] Voyez-vous, la confédération parait parfois comme ces animaux de la Préhistoire qui étaient des monuments de chair et qui avaient un filet de voix, et quels que soient les efforts que l’on fait on a parfois l’impression que le bureau confédéral n’a pas le ton ou n’a pas l’accent pour répondre et que ce soit connu dans la population.

Et dans ce domaine, qui est la première critique que je voudrais apporter, je dirai au bureau confédéral que c’est justement ce déséquilibre entre la matière et l’esprit qui a fait que ces animaux de la Préhistoire ont disparu. Je leur souhaite de prendre une voix un peu plus forte pour se continuer.

[…] pouvons-nous dire, et je vais le dire ici parce qu’ils sont là, que nos représentants internationaux, que la CISL fait vraiment ce qu’il faut pour alerter les travailleurs du monde entier contre la guerre ? Je dis non, je dis que lutter cotre la guerre consiste pour la confédération Force Ouvrière d’alerter l’Internationale, consiste pour l’Internationale non pas de prendre parti pour tel ou tel gouvernement, mais de prendre parti pour les travailleurs et dans les derniers conflits qui ont ensanglanté le monde depuis 3 ans, vous auriez été satisfaits, moi aussi, de voir une motion de la CISL appelant les travailleurs contre leur impérialisme à se battre contre tous les dangers et toutes les menaces de la guerre.

Là aussi, il y a quelque chose qui est de tradition dans notre mouvement syndical, quand on se réclame du mouvement syndicaliste on ne peut pas prendre des morceaux de tradition du mouvement syndicaliste, il faut le prendre tout entier avec ce caractère anti-impérialiste avec ce caractère anti-capitaliste, avec ce caractère révolutionnaire qui est le sien.

Voyez-vous, ce qui a fait que vous avez été désemparés aux mois de mai et juin c’est que la tradition vous avait amenés à voir tout le syndicalisme à travers la simple revendication journalière et là, lorsqu’il a fallu, et lorsqu’il aurait fallu puiser dans tous les moyens de l’organisation syndicale pour répondre à la conjoncture, vous vous êtes trouvés avec ce filet de voix qu’il va falloir amplifier pour que vraiment l’organisation syndicale soit un élément d’une Internationale qui serait le Genre Humain, (chaleureux applaudissements.)

Joachim Salamero

[…] En même temps qu’il met son veto à toutes revendications, le pouvoir offre aux syndicats la participation, par la présence des responsables syndicaux aux futures assemblées régionales et au sénat nouvelle formule… Le syndicat de la métallurgie FO de Bordeaux, affirme que le but de cette manœuvre est d’annexer à cautionner, par leur présence, l’élaboration des décisions dictées par les intérêts du patronat et de l’État, et à les faire appliquer par voie d’autorité.

Notre syndicat pense que la confédération, à tous les niveaux, doit s’engager pour dire clairement, non seulement, NON au référendum, mais aussi et surtout pour dire non à toute forme de participation des militants aux assemblées régionales et au sénat, ainsi qu’à toutes les structures mises en place pour instaurer l’ordre corporatiste […]

« Considérant que le syndicalisme ouvrier ne doit pas lier son destin à celui de l’État, ni s’associer à des groupements politiques quelconques, dont l’objectif est la conquête de cet État et l’affermissement de ses privilèges, l’organisation syndicale réalisera son programme et ses perspectives en toute indépendance. ». Pour nous, le « non » au référendum ne se justifie que dans la mesure où il a sa suite logique dans le refus de participer, et cela, quel que soit le résultat de la consultation.

[…] En ce qui nous concerne, nous continuerons le combat, pour que le passage de la résolution générale qui indique que « les organisations FO ne sauraient participer à des organismes de type corporatiste », devienne une réalité par le refus catégorique et sans nuances, d’aller siéger dans les nouveaux organismes que le pouvoir tentera, de toute façon, de mettre en place.

[…] Car nous ne permettrons pas, à aucun prix, que quelques-uns d’entre nous deviennent des sénateurs, gérants du système capitaliste.

[…] J’ajoute pour conclure, qu’en tout état de cause, je suis convaincu que les travailleurs sauraient, comme à d’autres périodes, reconstruire le moment venu leur organisation de combat, indépendants de l’État et du patronat, s’il arrivait que les syndicats disparaissent en se laissant définitivement digérer par l’État […]

Marc Prévôtel

[…] Pourtant la poussée révolutionnaire de mai-juin 1968 a posé clairement deux problèmes qui ne sont pas nouveaux, qui sont d’ailleurs interdépendants, mais sur lesquels la béatitude réformiste préfère pratiquer la politique de l’autruche pour ne pas être troublée.

D’une part le caractère essentiellement répressif de toute société hiérarchisée. Et en demandant l’interventionnisme et l’État vous vous soumettez. Involontairement peut-être, mais implicitement à ces structures répressives. Croyez-vous que c’est vraiment le rôle du syndicalisme ?

D’autre part que, si la coordination des activités est nécessaire dans toute société industrialisée, il faut choisir entre les méthodes actuelles de coordination autoritaire, hypercentralisée et des méthodes de coordination non-autoritaire, de type fédéraliste. Un fédéralisme qui n’a bien entendu rien à voir avec le pseudo-fédéralisme du général à la matraque entre les dents.

Des méthodes de coordination révolutionnaire où la gestion des entreprises reviendrait aux travailleurs eux-mêmes et à une minorité de patron, ces patrons fussent-ils des hommes politiques dits de gauche ou des syndicalistes.

Et sur ce point de vue fondamental, mai-juin 1968 a permis de dresser la constat de faillite de notre politique.

Pourtant à Force Ouvrière existait, au moment de sa création, un fort courant partisan de la gestion ouvrière. Par exemple, si mes souvenirs sont exacts, une revendication importante de la fédération syndicaliste des PTT était la gestion de cet organisme par le personnel.

Mais, bien sûr, il y a la crainte d’être débordé par la CGT. Sur ce point la réponse de mai-juin est claire et nette : la CGT était débordée et nous n’avons pas su en tirer profit parce que nos militants n’y étaient pas préparés.

Pour ce constat de faillite au point de vue de la gestion ouvrière je voterai contre le rapport moral.

En espérant que la leçon de cet échec sera tirée. De toute manière nous sommes un certain nombre qui entendons bien nous y employer, car pour nous, oui, le combat continue.

Suzy Chevet

[…] La jeunesse syndicaliste doit, avec son caractère, faire l’équilibre avec la jeunesse universitaire ; l’une et l’autre doivent se fournir réciproquement les éléments de leur connaissance.

Le mouvement ouvrier syndicaliste a toujours été un mouvement où la lutte et le savoir se sont intimement mélangés. Nos espoirs, c’est que notre jeunesse prenne la suite des anciens pour continuer notre mouvement syndical à travers la lutte et la connaissance qui donne à la lutte toute sa plénitude. Que le milieu syndical soit le brassage d’idées entre jeunes ouvriers et jeunes étudiants.

Il faut donner aux jeunes travailleurs avec la foi dans le syndicalisme, le goût de l’action et de la révolte, également le goût de la culture, le goût du beau ; ils apprendront que c’est une source de joie et d’élévation qui est souvent une oasis dans la vie d’un militant syndicaliste.

[…] Siégeant dans les conseils d’administration de lycées, ma première revendication fut de demander qu’on institue des cours, même des colloques, des conférences expliquant aux jeunes étudiants ce qu’était, ce qu’est et ce que sera le mouvement syndical.

On leur apprend bien l’histoire des généraux, ces tueurs d’hommes, pourquoi ne leur apprendrait-on pas la magnifique histoire du Syndicalisme, jalonnée du sacrifice de tant de pionniers du mouvement ouvrier qui surent mourir pour le bonheur des hommes.


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