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Louis Lecoin

[pages réalisées par des amis et des collaborateurs de Louis Lecoin]
juillet 1971.

Ni Gandhi, encore moins « français » (il ne reconnaissait lui-même ni Dieu ni maitre), ni âme sœur du général de Gaulle (douze années de prison contre l’armée le prouvent), Louis Lecoin n’est pas plus le saint de l’Anarchie que son exception. Il est anarchiste tout court. La lutte de l’individualiste, du syndicaliste, du socialiste, du libertaire enfin peut seule éclairer l’œuvre du pacifiste.

Lecoin n’est pas un mort qui se laisse embaumer ou canoniser, mais plutôt un témoignage vivant en nous de l’anarchisme intégral et de sa respectabilité… N’en déplaise aux politiciens qu’il a toujours ridiculisés et qui tentent aujourd’hui de le récupérer ou de l’émasculer. Décidément, comme il le proclamait lui-même dans un récent numéro de son journal Liberté, les salauds sont maitres du monde !

Admirable pour tous (et même pour ses ennemis : l’État, l’Église, la presse lâche) Louis Lecoin n’a pas fini de faire trembler le monde des mercantis et des bourreaux… Qu’on y prenne garde, c’est la révolte pour la justice sociale qu’il a semée.

Affaire à suivre… car notre peine est grande

M.B.



Pacifiste, un adieu parmi d’autres

Ce serait une erreur de croire que notre cher vieux Lecoin qui s’en va prête uniquement à l’image d’Épinal anarchiste, comme l’idée pourrait s’en répandre.

Son personnage authentique faisait corps, certes, avec la légende que les derniers épisodes de sa vie, autant que l’affaire Sacco-Vanzetti, lui avaient tissée mais allait aussi bien au-delà.

Nous voudrions surtout en dire quelques aspects plus secrets, en tout cas moins connus ; l’embarras est grand tant le souvenir s’offre avec des suggestions multiples.

Il était né avec des qualités extraordinaires d’homme politique dans la mesure où cette qualité suppose l’instinct des hommes, des choses, des situations. À telle enseigne que s’il avait choisi de faire carrière dans l’une quelconque des grandes machineries politiques de notre temps, il serait parvenu au faite aisément.

Mais il était inattelable.

Heureusement !

Cheval de flèche ou timonier — il était à la fois les deux — il eut brisé tous les brancards.

D’ailleurs, il n’aura rien fait que d’individuel mais de quel poids est ce rien au regard de ce que tant de mouvements ou de collectivités s’essouffleraient à alléguer en comparaison.

Tout à fait d’accord que beaucoup le rejoignirent sans lesquels il n’eut pu tout accomplir mais combien de ceux-là seraient restés à leur léthargie sans la stimulation, l’étincelle, le diable au corps qu’il apportait partout.

Et quand on songe à la minceur, à la dérision des moyens qui étaient les siens au départ de la plupart de ses entreprises, on reste confondu de ce qu’il a pu remuer en plus d’un demi-siècle d’agitation.

Et bonheur suprême, couronnement même pour un anarchiste conséquent, il aura réussi un jour à faire brèche dans l’État, ce monstre froid, chaque jour en passe de se congeler davantage.

Car « son » statut des objecteurs — ce fut littéralement une première brèche qu’il appartiendra à d’autres d’agrandir jusqu’à démanteler complètement l’édifice.

Brèche sur l’exiguïté, sur la ténuité de laquelle il se faisait moins d’illusions que personne et qu’il avait tenté lui-même d’entamer plus profondément dans son ultime projet de désarmement et d’extinction des guerres.

Projet qui, même à quelques-uns de ceux qui l’avaient souvent vu vaincre contre l’évidence apparaissait cette fois d’une ingénuité grandiose !

Pour tout autre que Lecoin, une telle tentative eut constitué un mobile suffisant d’agitation, mais pour lui qui appréciait plus le solide que le platonique en matière de résultat, il vécut ses derniers jours dans la conviction d’aboutir.

Puissent ceux qui prendront le relais être soutenus d’une même ardeur et d’une même foi.

Notre dessein, au départ, était d’évoquer un Lecoin plus ancien que celui dont les dernières années ont fixé l’image, adoucie par le temps, le vie, les épreuves, le Lecoin des grandes campagnes antimilitaristes d’autrefois, qui ne doivent pas lui être comptées comme sont moindre orgueil, mais l’heure et l’espace nous obligent à couper court.

Disons encore un mot de l’homme. Âpre dans la lutte, il était l’indulgence même, l’affaire terminée. C’était un amnistieur-né !

Alexandre Croix


Syndicaliste

Au tout début de ce siècle, grande était la misère dans la classe ouvrière. Quatrième de sept enfants, Louis Lecoin, fils d’un journalier de Saint-Amand-Montrond, dans le riant Berry, connut une enfance et une adolescence où le dénuement familial contrastait avec l’insolente opulence des riches de sa région.

Ces criantes injustices sociales ont marqué un Zola, à plus forte raison un enfant, puis une jeune homme sensible. Très vite, dès son arrivée dans la capitale,, le jardinier Lecoin prend part aux grèves et actions directes qui agitent le pays. Nous ne sommes en 1906, il a 18 ans et il prend part, tout naturellement au mouvement social.

La CGT d’alors revendiquait avec force, face à un patronat de combat et de droit divin : l’obtention des huit heures.

Aux yeux des bourgeois, c’était le commencement de la fin, bref : la révolution.

« Premier flic de France » Clemenceau, l’homme de la bourgeoisie, veillait sur ses privilèges. Cependant, la bourgeoisie eut bien peur. « Oui, peur une journée », me confiait Lecoin en riant.

Quelque temps après, en 1910, Lecoin, soldat à Bourges, refuse de marcher contre les cheminots grévistes. Il motive son refus d’obéissance par son idéal syndicaliste.

Résultat : six mois d’emprisonnement.

En 1920, à la prison de la Santé, pressé par Pierre Monatte de choisir et d’opter pour la Révolution russe, il rejettera catégoriquement le bolchevisme naissant et la dictature dit du prolétariat.

Au congrès de la CGT, à Lille, en 1921, Lecoin en impose aux inscrits maritimes, suiveurs de Jouhaux, qui voulaient sa peau.

La scission n’aura pas encore lieu, mais elle est dans l’air car réformistes et communistes ne peuvent plus, ne veulent plus cohabiter.

L’année suivante, avec Armando Borghi, Louis Lecoin se dressera au 1er congrès de la CGTU, à Saint-Étienne (1922), contre le bolchevisme sous toutes ses formes (Tchéka, armée dite rouge, parti unique, syndicat : courroie de transmission du parti).

Un tel homme, un tel militant redoutait la scission qui s’était approfondie dans les rangs ouvriers. Manœuvre dans le bâtiment ou correcteur de presse, obscurément, pendant une dizaine d’années, il ne négligera aucun effort pour la réunification syndicale dans la vieille CGT.

Juin 1936 : quel magnifique mouvement de grèves généralisées, de jeunes travailleurs allant « au devant de la vie » !

Juillet 1936 : l’Espagne révolutionnaire et libertaire se dressera contre le fascisme menaçant. Durant trois années, Lecoin et les membres du « Comité pour l’Espagne libre » sillonneront les routes de France pour apporter du secours aux miliciens d’Aragon, de Catalogne ou de Madrid.

1939 : année funeste, la Seconde Guerre mondiale amènera son cortège de ruines et de sang. Il reprendra son apostolat dès 1948.

Mai et juin 1968 : un immense espoir se lève avec le « printemps de Prague » vite terni et la grève générale qui déferlera sur la France, telle une puissante vague. Louis Lecoin ne s’y trompe pas, il salue la jeunesse estudiantine et sa féconde révolte qui a réveillé la jeunesse ouvrière et paysanne et secoué les bonzes syndicaux.

« Dans vingt ans les jeunes, qui auront fatalement vieilli, s’en souviendront encore, même s’ils changent », ajoutait-il serein.

Le syndicaliste et le vieil anarchiste se confondaient pour souhaiter la réunification syndicale dans le respect de tous les courants du mouvement ouvrier. À son avis, il fallait réunir tous les anars dans une seule centrale, une seule CGT sans la politicaillerie, c’est pourquoi il encouragea nos efforts de renouveau de l’anarcho-syndicalisme depuis mai 1968.

Albert Sadik


Communiste anarchiste : du prince russe au petit jardinier

Connu avant tout pour ses qualités d’homme d’action, Lecoin était aussi un solide théoricien. C’est en prison, dès 1912, qu’il lut et étudia les philosophes libertaires et, en particulier, Pierre Kropotkine vers qui allèrent ses préférences jusqu’à la fin de sa vie. Il caressait, d’ailleurs, jusqu’à la fin de sa vie. Il caressait, d’ailleurs entre autres projets celui d’éditer les œuvres du prince russe et d’écrire personnellement, après Le Cours d’une vie qui relate son épopée de militant, un vaste ouvrage théorique dans lequel il aurait développé ses idées sur un anarchisme actualisé. Sa parfaite connaissance des penseurs libertaires et l’expérience de plus de soixante années passées au service du même idéal lui auraient permis de venir à bout de cet audacieux projet. La campagne pour le désarmement et aussi hélas ! sa cécité et la longue suite des maladies l’en empêchèrent.

Tout comme Kropotkine, Lecoin était d’avis qu’une tentative d’existence libertaire, même limitée, pourrait se dérouler avec succès et qu’elle s’avérerait si positive qu’elle constituerait le plus sur moyen de propagande pour nos idées. Il préconisait comme son premier maitre à penser le retour à une vie naturelle, plus près des champs. La terre, disait-il, peut encore tout nous apporter. Bien exploitée, ce ce sont pas trois milliards d’hommes qu’elle peut nourrir, mais dix milliards ou plus, il suffirait pour cela d’entreprendre des grands travaux dans les contrées encore incultes.

Pour les communes, il les voyaient fédérées, de moyenne importance, avec des voies larges et des habitations espacées, séparées par des jardins. Il souhaitait les hommes égaux certes, chacun disposant de tous les biens nécessaires, mais surtout libres. Et il se méfiait de tout régime se réclamant d’une quelconque autorité. Comme Kropotkine, il était certain que les hommes pourraient vivre, et vivre bien, en ne consacrant au labeur que quelques heures par semaine, mais pour cela il fallait oublier la notion de profit personnel, supprimer les activités inutiles ou oppressives et faire participer l’ensemble des humains à la tâche commune. Les hommes égaux et la paix retrouvée, l’harmonie régnerait sur la terre, l’inégalité étant la source de tous les maux. Chacun aurait alors le temps nécessaire de se consacrer au bonheur de tous en réalisant sa propre personnalité.

Nous ne pouvons en quelques lignes développer ces idées si riches qui ne paraissent utopiques qu’à ceux qui les ont peu approfondies. Lecoin, lui, avait réfléchi longuement à toutes les difficultés que pouvait poser l’instauration d’une société anarchiste, et lorsqu’il évoquait devant nous l’avènement inéluctable de ces temps de joie, il se dégageait de ses propos une telle force de persuasion, une telle chaleur humaine, un tel amour, que le doute n’était pas permis : l’anarchie était pour demain !

Jean Authier


Individualiste

On pourrait dire que lorsque Louis Lecoin quitta, pour Paris, son Berry natal, il était armé d’une bêche. En effet, il débuté en qualité de jardinier, mais, bientôt, ce furent les institutions qu’il entreprit de bêcher. Il fut tout de suite un syndicaliste actif en un temps où l’action d’un syndicaliste n’était pas de tout repos.

Quand je connus son nom (j’étais un peu plus jeune que lui), il était aux prises avec la justice militaire, ayant refusé d’endosser l’uniforme. Il passa la guerre de 1914 en prison. C’est après que nous nous sommes rencontrés à la rédaction du Libertaire. Il était plongé dans l’étude de Kropotkine, qui fut son guide. Cependant, c’est pour l’anarcho-syndicalisme qu’il opta. Braqué dès le début de la Révolution d’octobre contre les marxisme de Lénine et de Trotski, puis violemment opposé au stalinisme, il était gêné par la désinence de communiste libertaire. Il lui suffisait d’être anarchiste et, de fait, bien qu’il fut vivement opposé aux stirnériens qui dédaignaient le social et attaquaient le syndicalisme, il était individualiste par tempérament. Tout dernièrement encore, lorsque dans notre travail en commun le kropotkinien, qu’il était, se heurtait au proudhonien que je suis il coupait court en nous déclarant qu’il était forcément individualiste puisqu’il était anarchiste. En vérité, il l’était à sa façon.

Il n’en fut pas moins secrétaire de l’Union anarchiste qui, entre les deux guerres, groupait les communistes libertaires et les anarcho-syndicalistes. C’est à ce titre qu’il prit une part active aux manifestations dont les plus importantes parmi tant d’autres concernaient les assassinats de Francisco Ferrer, puis de Sacco et Vanzetti.

On sait comment les agents de Moscou, dès ce moment et bien davantage après la guerre de 1939, se sont employés à dissocier le mouvement anarchiste. C’est alors que Louis Lecoin entreprit une action personnelle, avec les concours qu’il pouvait obtenir, qu’ils fussent ou ne fussent pas anarchistes. Il suffisait d’un accord pour un but précis. Son geste marquant fut de dénoncer, par un affichage, la sottise de la dernière Grande Guerre qui était déjà déclarée. À peine est-il besoin de dire qu’il passa en camp de concentration. Ce ne fut pas pour le décourager. Il ne se découragea jamais. Tout au contraire, la guerre terminée, il fonda sans l’appui d’aucun groupe la revue Défense de l’Homme dans le Midi où il s’était retiré, puis, revenu à Paris à la suite d’un très grand deuil, il lança, seul encore, le journal Liberté.

De ce moment, c’est à la guere qu’il s’en prit. On sait comment, après vingt-deux jours de grève de la faim, il obtint le vote de la loi — qu’il reste à amender — de l’objection de conscience. Mais ce n’est pas impunément qu’un septuagénaire, fut-il robuste comme l’était Lecoin, peut jeuner vingt-deux jours. C’est en vain qu’après quinze jours je tentais de le persuader qu’il avait moralement gagné la partie et qu’il devait cesser de se suicider. Je l’ai dit, il n’en démordait jamais. Il sorti de là très affaibli. Il n’en reprit pas moins sa tâche malgré la perte presque complète de la vue.

Son dernier article fut un appel à la jeunesse en qui, malgré ses dévergondages, il avait foi. Il lui disait que c’est par la valeur de l’esprit et non par le nombre des années que se mesure la jeunesse et il citait quatre rédacteurs de Liberté qui avaient dépassé soixante-quinze ans. Il était le second et ne pensait pas qu’il écrivait pour la dernière fois. Nous ne pensions pas nous-mêmes que le plus âgé, le poète Charles Vidrac, disparaitrait dans le même temps, ayant, lui aussi, donné à Liberté son dernier article. Louis Lecoin laisse, aux meilleurs de ceux qui prennent le départ, je ne dirai pas une leçon, mais un enseignement.

Charles-Auguste Bontemps


Notre hommage à Louis Lecoin

Si pour tout militant libertaire, la mort de Louis Lecoin représente — même lorsqu’on ne partageait pas toutes ses positions — une perte importante, elle signifie d’autant plus pour les Espagnols un malheur irréparable. Lecoin fut toujours, mais plus spécialement pendant la guerre civile, un camarade fidèle qui, par-dessus les frontières soutint opiniâtrement la cause des travailleurs espagnols contre le fascisme, contribua à la divulgation de l’œuvre constructive des organisations libertaires et se distingue, à la tête de SIA, en organisant l’aide indispensable aux victimes innocentes de la lutte, enfants et vieillards. Cela suffirait pour le considérer — sans diminuer en rien ses profonds sentiments internationalistes — comme un Espagnol d’adoption, mais beaucoup d’autres motifs nous attachent à cette noble figure qui nous laisse aujourd’hui : son œuvre de solidarité. Depuis le début de notre exil jusqu’à ce jour, il consacra une large place dans les revues et publications qu’il a dirigées à la lutte des Espagnols contre Franco. Il est donc inutile d’énumérer les multiples travaux et actions réalisés sous ses auspices. Il fut généreux jusqu’à son dernier soupir et nous pensons que la meilleure façon d’honorer sa mémoire consiste à suivre l’exemple de sa vie.

Frente libertario


Liberté disparait avec Lecoin, selon les vœux de son fondateur.

Mais la campagne pour le désarmement unilatéral de la France continue.

À ses amis de la faire aboutir.





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