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Une vie de père Peinard

Salut, Paulo !

juillet 1993.

La disparition d’un ami incite toujours à considérer le temps et les hommes avec un peu plus de recul, à faire en quelque sorte preuve d’un certain relativisme, celui qu’apportent nécessairement l’amertume et la tristesse qui sont le lot de la destinée et de la condition humaine.

Paul Chenard nous a quittés (cf. ML n° 920, p. 3). Comme beaucoup de compagnons disparus, hélas, il fut de ceux qui consacrèrent leur vie à la défense, au service de l’idéal anarchiste, quel que puisse être par ailleurs le prix à payer.

Il y a vingt ans, notre compagnon Paul Chenard (au centre), rue Ternaux à Paris.

Sa fidélité aux principes de la cause anarchiste ne contribua pas, on s’en doute, à adoucir les vicissitudes d’une existence que son engagement militant rendait parfois bien lourdes à supporter.

Il y avait d’abord chez Paul un peu de Gavroche, l’homme du faubourg parisien dont la gouaille et l’humour finissaient toujours par l’emporter. L’homme qui considérait les événements et ses semblables toujours avec sagesse et bienveillance, avec lucidité et détermination.

La classe ouvrière, il connaissait !

Né et élevé en son sein, lui consacrant toute sa vie, il avait reçu et développé cette mémoire sociale, cette érudition que le contact, que la pratique des idées généreuses, que la lecture des théoriciens anarchistes lui avaient permis d’acquérir. On peut dire que ses premiers pas en Anarchie, dès sa plus tendre enfance, furent l’objet d’une bienveillante et affectueuse attention de la part du cercle familial.

En effet, son père et son grand-père paternel se réclamaient tous les deux des idées libertaires. Paul nous racontais quelquefois, avec humour et tendresse, comment son grand-père était passé, bien avant la guerre de 14-18, du blanquisme à l’anarchisme, et comment il déclarait avec le ton véhément de la Belle Époque, comme on disait alors : « Nous monterons à Paris et nous ne laisserons pas pierre sur pierre ! ». Cet homme de qualité eut un fils qui, à son tour, reprenant le flambeau de l’Anarchie, devint un militant d’une grande efficacité et d’une grande qualité humaine. Il organisa et présida avec Pierre Besnard, en tant qu’anarchiste syndicaliste, à la création de la CGT-SR dans les années 20.

Lorsque notre compagnon naquit en 1932, beaucoup d’eau avait déjà coulé sous les ponts de l’Anarchie. C’était l’époque de L’Encyclopédie anarchiste. C’était l’époque où Sébastien Faure plaidait inlassablement pour la synthèse, sa synthèse. Ce fut aussi, quelques années plus tard, la tragédie espagnole et la Seconde Guerre mondiale. Et de cette période, des amis et des camarades qui fréquentaient les Chenard, Paul acquit une connaissance, des références dont l’étendue et la diversité ont toujours étonné ceux qui ont partagé son amitié.

Les commentaires amusés, avec quelque malice, qu’il faisait à propos du vieux Proudhon, les formules à l’emporte-pièce qu’il utilisait pour nous parler des hommes de 1848 et de la Commune de Paris, ses lectures de Bakounine, l’analyse qu’il faisait de la Première internationale forçaient toujours l’attention de son auditoire.

Cette façon inimitable dont il usait des qualificatifs argotiques pour toujours, selon son habitude, désacraliser les hommes et les événements, forcer la critique, abattre le dogmatisme lorsqu’il s’insinue sournoisement au détour d’un discours ou d’un plaidoyer un peu trop partisan, forçait le respect !

Là était toute la pertinence d’un homme lucide qui ne se payait pas de mots.

Engagé dès le début de la reconstruction de la Fédération anarchiste dans les années 60, il sera quelques années plus tard, à l’époque de la fameuse affaire Fais pas le zouave !, le premier anarchiste, comme il disait en plaisantant, à passer à la télévision. Il fut condamné à cette époque pour propagande antimilitariste et appel à la désertion !

Plus tard, ses convictions pacifistes et néomalthusiennes ne faibliront pas, et ses lectures d’Han Ryner, d’Ernest Armand, de Charles-Auguste Bontemps, d’Aristide Lapeyre, de Lorulot marqueront à jamais son anarchisme individualiste, dont il disait avec bonhomie qu’il était teinté d’anarcho-syndicalisme.

Sa collaboration régulière au Monde libertaire, ses rubriques du « Père Peinard », où reprenant l’esprit prolétarien parisien qui avait été celui d’Émile Pouget lorsqu’il faisait imprimer et vendre pour quelques sous l’exemplaire de ce journal de la Confédération générale du travail, le fameux Père Peinard des années 1895-1906, tout cela assurait à notre camarade un certain succès auprès des lecteurs, bien sur, mais plus encore pérennisait l’esprit de révolte de l’anarchiste, de l’homme sans dieu, de l’homme sans lois, de l’homme sans maitre ! De l’individu qui reprend possession de sa vie afin que pour tous le gouvernement de chacun par soi-même soit le seul régulateur des rapports sociaux.

Quelques années plus tard, lorsqu’à la création de Radio libertaire, en septembre 1981, on demanda à notre camarade Maurice Joyeux d’assurer le samedi matin une rubrique de critique et d’analyse anarchiste, celui-ci insista pour que Paul fut de la partie.

En quelques mois, la maladie œuvra de telle façon que Paulo se retrouva seul au micro ! Que d’hésitations, que de doutes dut-il vaincre à cette époque pour assurer la « Rubrique du Père Peinard ». Il sut néanmoins trouver le ton, le style qui en fait lui appartenaient en propre. Et faut-il le dire ici, même la presse cléricalo-bourgeoise, celle qui fait la critique des radios et des télés, fut élogieuse à son sujet !

Et lorsque la maladie frappa notre compagnon, l’homme de parole qu’était Paul Chenard dut se taire pour se retirer contraint et forcé loin du mouvement social.

Maintenant que Paul nous a quittés, qu’il nous soit permis de rendre aujourd’hui, dans ce journal, un dernier et vibrant hommage au militant mais surtout à l’homme de cœur que fut Paul Chenard, notre ami, notre compagnon.

Nous garderons de lui l’image d’un homme dont la gentillesse et le courage ne faiblissaient jamais.

Et à l’heure où tant renoncent ou se découragent, il restera sans aucun doute celui qui fraternellement aura fait naitre en nous le gout indéfectible pour la libre parole, celle de l’antidogmatisme, de la libre pensée, jusqu’au bout au service du Droit et de la Liberté !

Le groupe du XIVe de la Fédération anarchiste

N.B. : Paul a été incinéré au Père-Lachaise, à Paris, vendredi 25 juin à 11 heures. Ses cendres ont été dispersées devant le mur des Fédérés, en présence de nombreux copains.


Paul Chenard, l’animateur-propagandiste

Un camarade nous quitte et avec lui toute une mémoire du mouvement anarchiste français. Militant de la CNTF avec les métallurgistes parisiens, du groupe Kropotkine dans la banlieue sud, sur le front antimilitariste avec Fais pas le zouave !, animateur-propagandiste, Paul Chenard aura été tout cela !

À la Fédération anarchiste, il n’était pas d’accord avec tout et nous la faisait savoir. Sa disparition laisse des discussions inachevées, mais surtout, nous manquera sa présence chaleureuse.

Salut Paulo !

Fédération anarchiste, Paris, le 27 juin 1993





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