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Denain, petite ville du Nord

Le jeudi 29 mars 1979.

Denain, petite ville du nord de la France, tranquille ville industrielle avec son cœur d’acier Usinor.

Denain, avec sa classe ouvrière intégrée dans le système de consommation, vivait comme partout ailleurs.

Il y a bien la politique : c’est le parti communiste, on le plébiscite à chaque fois qu’il faut monter aux urnes. Il y a bien le syndicat, mais c’est depuis 30 ans qu’on a pas connu d’actions dures et prolongées.

Donc, en somme, tout allait bien quotidien un peu difficile sur les fins de mois, télé anesthésiante, informations parlées avec leur cortège de guerres, de révolutions, le Chili, le Portugal… luttes ouvrières venues d’ailleurs comme Lip…

Et puis la crise de tout ce système bien clos et bien stable se déclenche dans cette ville avec une information pas comme les autres, terriblement concrète : la fermeture d’Usinor-Denain, Trith, Anzin.

C’est alors une période de stupeur, d’incrédulité qui s’abat sur tout ce peuple laborieux. Les ouvriers se tournent vers les pouvoirs publics, estimant que l’on doit se tromper quelque part, que ça n’est pas possible d’arrêter comme ça une usine de la taille d’Usinor, qu’il faudrait peut-être réfléchir aux conséquences en chaîne d’une telle décision, aux coûts sociaux comme disent les bureaucrates. Usinor qui s’arrête brutalement, c’est toute une industrie en amont et en aval qui est bouchée 20 000 emplois industriels supprimés suivant une étude de la direction départementale de l’Équipement ; c’est toute une ville qui perd sa raison d’être, des commerçants qui baissent leur rideau, des écoles qui disparaissent ; les conséquences pour les futurs chômeurs et leur famille sont incalculables. Ce ne sont pas les promesses d’un Barre bien repu de créer des emplois en 1983 en implantant une hypothétique firme automobile américaine, qui changeront quoi que ce soit.

Imaginons Denain fin 79 ce sera une ville de retraités, pré-retraités, assistés sociaux, chômeurs indemnisés comme on le sait ; et puis ces travailleurs qui devront aller chercher ailleurs du travail, mais où ? Monsieur Barre nous a dit qu’il fallait accélérer la mobilité du travail… alors Cafougnette, prend ta valise !

Le patronat se fout de notre gueule avec l’aide de l’État. Il y a quelques années, le patron d’Usinor déclarait que son usine de Denain était parfaitement rentable et qu’elle le serait d’autant plus qu’on relierait celle-ci à Ursinor-Dunkerque par un canal à grand gabarit. Ce canal est aujourd’hui construit et a coûté une fortune. À quoi va-t-il servir ?

Face à ces aberrations qui ne peuvent naître que dans la tête des technocrates, patrons,. ministres assis dans leurs fauteuils, loin de la réalité, loin de la vie, la résistance va commencer à s’organiser après une période de traumatisme.

C’est difficile de réapprendre à lutter après tant d’années. Ici le contexte de la lutte, ça ne peut être que le PC-CGT. Celui-ci organise une journée ville morte à Denain, une à Valenciennes. Elles ont un succès retentissant, personne ne travaillera. Puis. il s’agit de monter la barre un peu plus haut au niveau de la région Nord-Pas de Calais. Le 16 février, c’est la grève générale régionale. Elle sera très bien suivie dans le Valenciennois, moins dans les grandes villes comme Lille.

En même temps que ce travail de mobilisation dans le calme, en même temps que ce mouvement de travailleurs canalisés dans des manifestations rarement débordées dont l’objet est de servir de moyen de pression pour les élus de gauche, un autre mouvement se dessine parmi les travailleurs d’Usinor qui se incitent à barrer les autoroutes régulièrement, à paralyser les cours d’eau, à occuper symboliquement les établissements publics de Valenciennes…

Les négociations ouvertes à Paris entre les directions syndicales et le gouvernement s’enlisent, passent du ministre du Travail au ministre de l’Industrie… les syndicats font mine de croire qu’il y à là du positif. C’est le décalage entre la base et le sommet… La chambre patronale de la métallurgie à Valenciennes est attaquée et complètement mise à sac, la colère monte.

Un esprit de gurrilla se développe jusqu’au jour où les CRS décident d’intervenir brutalement. C’est le 5 mars au soir, alors qu’un bus de sidérurgistes revient de la frontière belge ; il est arrêté à Saint-Amand par une compagnie de CRS commandée par le commissaire de Denain pour vérification d’identité. Les vitres sont cassées à coup de crosses, des grenades lacrymogènes jetées à l’intérieur. C’est un vieux qui sort du bus le premier, selon les dires d’un sidérurgiste. Il reçoit un coup de crosse dans la clavicule, elle est cassée. Son camarade derrière essaie de le protéger, il reçoit un coup de crosse dans le visage. La guerre est déclarée.

Les 6 et 7 mars, Denain va vivre des journées d’émeute. Les sidérurgistes décident d’attaquer le commissariat : ils veulent demander des comptes au commissaire. La lutte sera dure. Les CRS, qui ont investi la ville, attaquent avec des grenades lacrymogènes, au chlore et offensives. La population vient soutenir les ouvriers qui font l’expérience de la répression des hommes en noir. L’État découvre son vrai visage : quand il n’y plus consensus, il y a répression. L’intersyndicale tente de canaliser le mouvement. Un sidérurgiste nous raconte que l’intersyndicale a tout le pouvoir, c’est elle qui décide de tout. Après une réunion des délégués, il est décidé de soustraire les ouvriers de la lutte qui se mène au commissariat ; pour cela il est donné le mot d’ordre d’occuper l’usine !!… même FO est d’accord. Un ouvrier « On nous reprépare 36, ils nous font rentrer dans les usines, après on est encerclé par les CRS… on ne peut rien faire comme ça. »

À Usinor, pas d’assemblée générale, les ouvriers doivent suivre ou rentrer chez eux. C’est ce qu’ils feront après le 7 mars, laissant la place aux jeunes denaisiens. Des hommes fatigués, après 48 heures sans sommeil, 48 heures de lutte, sont déçus… mais comment obliger l’intersyndicale toute puissante à discuter ? Comment exprimer sa position quand on a en face de soi le délegué avec son savoir ? Questions de démocratie syndicale et ouvrière capitales pour la suite du mouvement.

La suite du mouvement ? Doit-on rire, doit-on pleurer ? Le 10 mars, le PC-CGT avec la CFDT-PS organisent une manifestation à Denain. Les élus bedonnants avec leurs écharpes tricolores, dignes comme d’habitude, passent dans la rue. Dans la manif aucun slogan ne rappelle ce qui s’est passé quelques jours plus tôt. Au fait, s’est-il passé quelque chose ? Tout est effacé. Le PC-CGT-PS-CFDT tient l’éponge. La manif évite soigneusement le commissariat pour aller se perdre dans la nature où le PC parle à la tribune. Les gens s’en vont. La CGT parle, il n’y a plus personne, tout est calme, rien ne bouge.

De toute façon, les sidérurgistes n’étaient pas là, sauf une délégation de Longwy très combative (slogans…). Pendant ce temps les négociations continuent. Le PDG d’Usinor déclare qu’Usinor fermera au cours de cette année, qu’il n’est pas question de revenir là-dessus. Barre déclare que ça suffit, que jusqu’ici il a été bien gentil, mais que maintenant ceux qui s’aviseraient à de quelconques gamineries…

La CGT prépare fébrilement sa marche sur Paris pour le 23 mars.

Nous sommes sans illusion.

L’heure n’est plus aux grandes matas de démonstration face au pouvoir seule l’action directe pourrait le faire céder. Mais l’action directe, c’est la démocratie totale, c’est le pouvoir à la base, et ça les syndicats réformistes n’en veulent pas. L’heure est à la désobéissance civile, mais encore faut-il qu’il y ait une organisation suffisamment implantée pour le soutenir : la CNT à Denain, ça n’existe pas !

L’espoir réside dans la base qui, de toute façon, ne suit pas sa direction syndicale. Si elle ne rentre pas chez elle et ne se réfugie pas dans le désespoir, tout est possible.

André (sympathisant du groupe libertaire de Valenciennes)


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