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Le mouvement anarchiste en Suisse

histoire et état des lieux
Le jeudi 2 août 2001.

C’est à Sonvilier, en novembre 1871 que tout a commencé. La Fédération jurassienne se créé dans le Jura suisse. La région regroupe une vingtaine de sections de l’Association Internationale des Travailleurs (la « Première Internationale ») mais seules huit d’entre elles sont représentées au congrès de Sonvilier. Celui-ci consolidera l’organisation : sections régionales, sociétés de métiers et cercles d’études sociales pour la formation et la propagande.

« Maintenons haut et ferme la bannière de l’autonomie, de la libre fédération des groupes contre toute autorité, toute dictature ! La société future ne doit être rien d’autre que l’universalisation de l’organisation que l’Internationale se sera donnée ». Évidemment cela n’est pas pour plaire au Conseil général de Londres, contrôlé par Karl Marx et ses acolytes. En septembre 1872 le congrès de La Haye de l’Internationale prononce l’exclusion des délégués jurassiens, Michel Bakounine et James Guillaume dans le but d’évincer de ses rangs les « fédéralistes ». Quelques jours plus tard, des délégués espagnols, italiens, français et jurassiens se réunissent à Saint-Imier pour sceller une nouvelle alliance et « proclamer hautement que ce pacte a pour but principal le salut de cette grande unité de l’Internationale que l’ambition du parti autoritaire a mise en danger ». On y dira aussi que « la destruction du pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ».

L’apport de Michel Bakounine

En 1869, Michel Bakounine réside à Genève. Il fait sa première visite dans le Jura et d’emblée est enthousiaste. Il comprend la vie ouvrière et associative des vallées. La séduction est réciproque : les ouvriers trouvent en lui la théorisation de leurs luttes quotidiennes. Durant les trois années qui suivront, Bakounine écrit ses articles les plus concrets, il participe réellement à la vie des sections tant à Genève que dans le Jura. Il y sera apprécié et critiqué. Saint-Imier est son dernier congrès. Retiré au Tessin, il écrit, cultive son jardin, prépare la révolution en Italie. À sa mort, en 1876, la brève réconciliation entre anarchistes et socialistes, à Berne, sur sa tombe, ne dure pas. C’est une année charnière qui marque le passage de la propagande préfigurant la société future à l’action dénonciatrice : la propagande par le fait. Kropotkine, qui vit en Suisse à ce moment-là écrit : « Les socialistes révolutionnaires cherchent, par des émeutes dont ils prévoient parfaitement l’issue, à remuer la conscience populaire, et ils y arrivent ».

Les Jurassiens vivent essentiellement de l’horlogerie. La crise et le chômage dans l’industrie, le départ de militants, l’émergence d’organisations syndicales et politiques réformistes en Suisse vont avoir raison, vers 1880, de la Fédération jurassienne sous sa forme ancienne. L’anarchisme se constitue alors en mouvement spécifique.

La Suisse, terre d’asile

Le gouvernement fédéral suisse procède en 1872 à la première extradition politique de son histoire : celle de Netchaiev, accusé d’avoir liquidé un compagnon de son groupe en Russie. Mais la Suisse reste une terre de refuge : s’y retrouvent nombreux les proscrits de la Commune de Paris, les révolutionnaires russes et allemands, les réfugiés italiens, les déserteurs de toutes les armées. Ils publient des journaux, ouvrent des cercles d’études et de propagande, créent des groupes. Élisée Reclus, Jean Grave et Pierre Kropotkine (deux Français et un Russe) fondent à Genève en 1879, Le Révolté. Johann Most, August Reinsdorf et Michael Schwab, trois militants allemands — le dernier est l’un des martyrs de Chicago en 1886 — trouvent asile en Suisse allemande et se consacrent à leurs activités de propagande souvent clandestine avant de se faire expulser. La police est extrêmement vigilante : quand des réfugiés se mêlent d’attentats, en paroles ou en actes, elle intervient et les fait expulser. Quand des anarchistes suisses se mêlent de politique internationale, il arrive qu’on les enferme, qu’on interdise leurs publications. Le Réveil/Il Risveglio est fondé en 1900 pour relever le défi, pour criti-quer — entre autres — la politique italienne sous la responsabilité d’un rédacteur suisse, Luigi (Louis) Bertoni.

L’œuvre de Bertoni

Le Réveil aura été essentiellement l’oeuvre d’un homme, pendant 47 ans d’affilée : près de mille numéros en français et en italien, rédigés et composés par Bertoni et quelques collaborateurs, diffusées dans toute la Suisse et largement à l’étranger. Les premières années sont surtout celles du syndicalisme révolutionnaire : en 1902, une grève des tramelots à Genève entraîne une grève générale — la dernière grève générale dans le pays sera toute réformiste, en 1918, au sortir d’une guerre qui aura épargnée la Suisse. Durant cette courte période, des organisations se créent et se consolident, des boycotts durs sont organisées avec les alternatives que représentes les « ateliers communistes » ; les activités culturelles et éducatives se multiplient. Les femmes luttent autour d’un journal « L’Exploitée » en 1907-1908, puis partent en guerre contre les suffragettes. Les immigrés s’organisent eux aussi.

Bertoni, quand il ne réside pas en prison, sous un prétexte ou un autre, parcourt inlassablement la Suisse pour donner des conférences et distribuer le journal, les brochures qu’il édite. Le Réveil est un des seuls périodiques anarchistes du monde à paraître sans discontinuité pendant la Première Guerre mondiale. Résolument pacifiste, il ouvre ses colonnes tant à ses amis qu’aux partisans de l’Alliance. Durant les années vingt, les quatre ou huit pages du journal se feront l’écho de la solidarité internationale : la campagne pour sauver Sacco et Vanzetti, l’antifascisme. Il relatera le débat important sur l’organisation entre Errico Malatesta et Nestor Makhno. Le début des années trente voit se former de nouveaux militants. C’est la création à Genève de la Ligue d’Action du Bâtiment (LAB) et de la Fédération anarchiste romande, avec Lucien Tronchet, qui, pour faire face à la crise, entend démolir les taudis de Genève pour démontrer qu’il y a du travail et critiquer ainsi les conditions de logement. On organise boycotts et sabotages sur les grands chantiers comme celui du Palais des Nations, on bousille quelques monuments aux morts…

La situation internationale reprend le dessus et remplit à nouveau les pages du Réveil avec le soutien direct à la révolution espagnole. Pendant la Seconde Guerre, le journal entre en clandestinité jusqu’à la mort de Bertoni en I947. André Bösiger raconte cette période d’activité intense dans son livre Souvenirs d’un rebelle.

En Suisse alémanique et ailleurs

Le médecin et psychologue zurichois Fritz Brupbacher mène la vie dure non seulement aux bourgeois mais aussi aux sociaux-démocrates rassis et aux communistes orthodoxes, à « tous les révolutionnaires de salon ». Même s’il a longtemps été membre du Parti socialiste puis du Parti communiste, il n’aura jamais été aussi heureux qu’au moment de son exclusion. Il se lie avec les révolutionnaires russes et allemands, correspond avec Max Nettlau, Kropotkine, Guillaume ou Pierre Monatte. De part sa formation, Brupbacher se consacre surtout à l’éducation ouvrière, à ouvrir des cercles d’études, à formuler la critique des partis. Son audience, hélas, ne survivra pas à sa mort en 1945.

La Suisse italienne, en particulier le Monte Verita est elle aussi un refuge non seulement pour des militants étrangers mais encore pour des marginaux, bohèmes, artistes, expérimentateurs sociaux. Après Bakounine, Erich Mühsam, Gustave Landauer, Raphael Friedeberg, Max Nettlau, Margarethe Fass-Hardegger y séjourneront et y créeront des œuvres littéraires, artistiques, historiques ou simplement des lieux de vie.

L’École Ferrer de Lausanne fonction de 1910 à 1919 en dépit des difficultés que lui font les autorités. Son écho ira bien au-delà des quelques dizaines d’élèves qui la fréquenteront.

Après la guerre

Les deux éléments moteurs, Bertoni et Brupbacher sont morts. La défaite de la révolution espagnole, les années de prison pour ceux qui ont refusé l’uniforme, le mouvement anarchiste sort exsangue. En 1957, un déserteur italien, un insoumis français, un exilé bulgare et quelques anciens compagnons du Réveil fondent à Genève le « Centre International de Recherches sur l’Anarchisme » (CIRA) pour sauvegarder la mémoire du mouvement. Une nouvelle série, éphémère, du Réveil est publiée. Quelques années auparavant, un sociologue zurichois, Peter Heintz publie un petit livre L’Anarchisme et le présent, mais la barrière des langues et l’exiguïté du mouvement anarchiste de langue allemande fait qu’il passe largement inaperçu.

En Suisse romande on se tourne davantage vers l’Europe du Sud. Au début des années soixante, un attentat contre le consulat d’Espagne envoie plusieurs compagnons en prison ou en exil. Les Français retournent dans leur pays après la fin de la guerre d’Algérie. Il n’y a guère que le CIRA pour continuer à gérer ses fonds, à accueillir de rares visiteurs.

Depuis 1968, comme partout, tracts et publications fleurissent à Lausanne et à Genève, à Lugano, Zurich ou Bâle. Comme partout, il naît des groupes et des publications sporadiques, certains durent au travers d’avatars. Les mouvements de protestation, les initiatives autogérées, voire des mouve-ments indépendantistes, écologistes, fémi-nistes se parent parfois des couleurs de l’anarchie sans nécessairement avoir envie d’en savoir plus long. On se met à l’écoute des mouvements dans le monde, des congrès et rencontres internationaux.

Dans les années 80

Voici ce que Marianne Enckell (CIRA) nous écrivait en 1986. « À l’automne 1986, essayons de faire la géographie de l’anarchisme en Suisse. Le CIRA continue sa tâche à Genève : essentiellement bibliothèque et centre de documentation, il prend aussi part des initiatives internationales, organise des expositions ou des colloques avec d’autres centres d’études, publie des dossiers, essaie de rendre au mieux service aux militants et aux chercheurs. À Genève encore, un groupe publie la revue MA ! et la Coordination anarchiste de la région genevois tient des réunions et organise quelques activités ponctuelles. Une section de l’Organisation socialiste libertaire participe à des activités syndicales, pacifistes, antinucléaires et au soutien des dissidents des pays de l’Est. L’OSL est aussi implantée à Lausanne et à la Chaux-de-Fonds. Au Tessin, la revue Azione Diretta en est à sa douzième année d’existence ; les Edizioni La Baronata à leur sixième ouvrage. À Zurich, c’est la librairie “Paranoia City” qui est le pôle d’attraction et la présence libertaire se fait sentir dans les mouvements d’occupation, au cinéma autogéré Xenix, dans des projets de communautés urbaines, dans la “contre-culture”. À Berne, la libraire Anarres est associée à des librairies allemandes pour la diffusion de la littérature anarchiste et publie la revue Banal. C’est peut-être dans la petite ville d’Aarau que les activités sont les plus diversifiées : libraires là aussi, groupes de musique (Trotz Allem), communautés, festivals, imprimerie, et la revue Alpenzeiger qui a largement dépassé les cent numéros. À Saingelégier, au cœur des Franches-Montagnes (Jura), le Café du Soleil est un lieu chaleureux depuis des années, offre concerts et salles d’exposition, ateliers divers, expérimente chaque jour l’autogestion. Et pour boucler la boucle, à Saint-Imier s’est ouvert depuis quelques mois “Espace Noir”, une grande maison collective avec logements, bistrot, librairie, magasin de disques, galerie d’art, théâtre et cinéma — rien que cela dans une ville d’à peine cinq mille habitants ! Présence visible et affirmative, ouverture locale et internationale, sur des bases aussi solides que les murs des maisons montagnardes, “Espace Noir” est implanté dans la réalité du Vallon sans nostalgie mais en fier héritier des “Jurassiens” ».

Et de nos jours

La coopérative « Espace Noir » à Saint-Imier est toujours là, élément important du patrimoine libertaire, lieu libre d’expression et de dialogue géré collectivement et égalitairement par des gens de tendance libertaire ou proches de celle-ci.

L’OSL a été la seule organisation libertaire structurée depuis les années 80 jusqu’à l’apparition de la FAU-CH en 1999. Elle diffuse, tant en Suisse alémanique qu’en Suisse romande, à 3000 exemplaires le journal Rebellion. Nous vous avions informés dans Le Monde libertaire n° 1178 de la création en Suisse d’une section FAU. Leur journal est Aktion : Zeitung der Freien Arbeiterinnen Union Region Deutschschweiz dont le premier tirage à 2000 exemplaires s’est vendu en un rien de temps.

Si vous êtes de passage à Bâle et que vous avez envie de discuter, de feuilleter la presse libertaire en diverses langues (allemand, italien, espagnol, français, anglais…), arrêtez-vous au « Infoladen Sowieso ». Installé dans un ensemble autogéré comprenant un restaurant, une librairie, une bibliothèque, tout près des rives du Rhin, vous y rencontrerez également des membres de la FAU-CH tous les mardis de 17 à 19 heures.

Forum Anarchiste est un bulletin bilingue allemand-français. Il s’agit d’une publication bimestrielle relatant les réflexions, débats, initiatives de groupes et d’individuEs inté-resséEs par les perspectives et les pratiques anarchistes. L’objectif du bulletin est de garantir la circulation de l’information. Il n’existe pas de rédaction, chacunE est libre d’y envoyer sa contributions (tracts, affiches, communiqués, manifestes, prises de position, lettres ouvertes, appels, invitations…).

Dans le Tessin, les libertaires se sont regroupés au sein du CsoA (centre social occupé autonome). Les éditions La Baronata sont toujours présentes, ainsi qu’un centre d’archivage, Circolo Carlo Vanza.

Ce tour d’horizon ne se veut pas exhaustif. Mais il témoigne d’une activité réelle et d’une emprise pratique des libertaires suisses dans un « pays au-dessus de tout soupçon ».

Martine.— Relations Internationales FA





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