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Balkanski, un anarchiste bulgare exilé

Le jeudi 6 mars 1997.

Notre camarade bulgare Georges Grigorov, dit Balkanski, est décédé le 12 octobre dernier à Sofia. Pour mieux lui rendre hommage, nous avons recueilli le témoignage d’un des plus anciens compagnons, Ivan Drandov, qui encore aujourd’hui en exil à Paris.



Gorges Grigorov est né dans le village de Dolna-Orehovitza, en Bulgarie du Nord, dans une famille assez riche pour l’époque. Après avoir terminé l’école primaire, il quitte son village natal pour Tirnovo, l’ancienne capitale bulgare, où il va au lycée.

La Bulgarie vit à l’époque une période assez agité, avec une guerre balkanique dès 1912, immédiatement suivie de la guerre mondiale, qui verront la défaite du pays. Période également de conflits ouverts entre mouvements révolutionnaires et réaction fasciste. Le mouvement anarchiste est alors assez fort dans cette région. Georges s’intéresse à l’anarchisme dès ses quinze-seize ans : il participe à l’œuvre de propagande, assiste aux réunions clandestines et héberge des clandestins dans sa chambre d’étudiant ou même dans la maison de son père réactionnaire. La grève des chemins de fer en 1919 sera très importante pour sa formation politique. Uniquement soutenue par les anarchistes — les sociaux-démocrates et les communistes lui étant hostiles — cette longue grève se terminera par un échec.

Victime du fascisme

En 1923 se produit un coup d’État inspiré par le fascisme italien, coup d’État extrêmement sanglant qui liquide 30 000 vies, tout d’abord les partisans du parti au gouvernement, en second lieu les anarchistes qui décident de prendre les armes contre le nouveau régime militaire fasciste. Nombreux sont ceux qui tombent, fusillés, emprisonnés ou exilés. Le parti communiste reste spectateur des événements tandis que le parti social-démocrate participe moralement au putsch.

En 1924, la vie devient impossible pour Georges en Bulgarie à cause de la répression qui est incessante : il s’exile en Tchécoslovaquie où il travaille comme maraîcher. Mais la police l’expulse vers la Roumanie, d’où il retournera en Bulgarie lorsque le régime se démocratisera de nouveau, après un changement de chef de gouvernement. Avec des camarades libérés de prison et des clandestins, la propagande peut reprendre. Des organisations abstentionnistes sont alors créées pour servir de paravent à l’action des anarchistes. Il assiste à la première conférence de la Fédération anarchiste communiste bulgare (FAC-B) à Kasanloque en 1927.

Mais Georges est de nouveau obligé de s’exiler. Il se rend alors en France, à Toulouse, où il demeurera trois ans, le temps d’achever ses études d’ingénieur agronome. Il reste en contact avec le mouvement bulgare de l’intérieur ou en émigration en Yougoslavie, en Autriche, ainsi qu’avec les anarchistes français et espagnols. Il crée avec des camarades étudiants et ouvriers une coopérative qui aide économiquement les nouveaux venus et les chômeurs. Il tombe amoureux de sa collègue étudiante en agronomie Raina Védeva, bulgare, laquelle devient ensuite sa compagne.

De retour en Bulgarie, en été 1930, il commence une carrière de professeur dans les écoles professionnelles d’agriculture. En 1936, la FAC-B le délègue en Espagne pour qu’il se rende aux côtés de la CNT-FAI. Il sort clandestinement de Bulgarie, porteur d’un faux passeport.

En Espagne, il effectue un travail à la radio en diffusant des émissions d’information sur la révolution à destination des pays slaves. En tant qu’agronome, il visite un grand nombre de collectivités. Il est témoin des événements provoqués par les staliniens en mai 1937 à Barcelone.

En 1940, après la défaite de la révolution espagnole, il revient en Bulgarie. En 1943, en raison de ses activités révolutionnaires, il est arrêté en envoyé en camp de concentration sur le Danube où il travaille jusqu’en septembre 1944.

À cette date, sous la pression de l’armée soviétique se produit un nouveau coup d’État qui voit l’élimination du pouvoir fasciste. Arrive alors une courte période de relative liberté pendant laquelle les organisations, et la FAC-B parmi elles, sortent de la clandestinité. Le journal fédéral, La Pensée ouvrière, hebdomadaire, peut sortir au grand jour. Le mouvement anarchiste connaît une renaissance importante. Des organisations locales, départementales et régionales se forment dans beaucoup de villes et de villages. Le mouvement de jeunesse anarchiste prend alors une telle ampleur que les bolcheviques s’en effraient et, sous prétexte de provocations, commencent à exercer une répression sévère : ainsi, dès le 10 mars 1945, une conférence de quatre-vingt-six personnes est enfermée en camp de concentration.

Victime du bolchevisme

Georges collabore à la rédaction du journal et fait partie du secrétariat de la fédération. Il est aussi à l’origine d’un projet de statut pour une CNT bulgare. Mais il est victime de perpétuelles vexations : arrêté, maltraité, privé de travail, il quitte de nouveau clandestinement la Bulgarie pour la Turquie en 1948 où il peut alors informer les anarchistes occidentaux de la terreur qui règne sur la société bulgare. Après la liquidation de tous les partis politiques est arrivé le tour de la Fédération anarchiste et le 16 décembre 1948 se produit un coup de filet contre les anarchistes sur tout le pays. Dans un petit pays comme la Bulgarie, il a existé jusqu’en 1989, pendant toute la période d’hégémonie bolchevique, soixante-dix camps de concentration.

En Turquie, Georges organise son départ pour l’Italie, où il se retrouve une fois encore en prison, à Lipari et Frasqueti. Les camarades, italiens de la FAI se lancent de toutes leurs forces dans une campagne pour sa libération. À la fin de 1949, il est à Paris avec d’autres exilés bulgares, il crée l’UAB (qui adhérera plus tard à l’IFA) et la CNT-B qui deviendra section de l’AIT. Un bulletin d’information sur la situation en Bulgarie commence à paraître, on publie des brochures traduites en français, italien, espagnol, suédois. En dehors de ce travail, il est également membre du secrétariat de l’AIT et participe aux différents congrès internationaux anarchistes, à Londres en 1958 et à Carrare en 1968, ou plus tard au Portugal et en Espagne après la chute du franquisme. C’est durant cette période également qu’il écrit plus de quarante ouvrages traduits dans de nombreuses langues.

Après l’écroulement du bolchevisme, il retourne une fois encore en Bulgarie. Il passe les derniers jours de sa vie à Sofia, où il écrit un livre intitulé Un siècle de mouvement anarchiste bulgare qu’il ne pourra achever. Ainsi se termine, à quatre-vingt-dix ans une vie bien remplie et entièrement consacrée à l’idéal anarchiste. Avec lui, le mouvement anarchiste bulgare et international perd un militant de valeur et un combattant pour la liberté, la solidarité et le bien-être de la classe laborieuse, contre l’exploitation du capitalisme d’État ou privé.

Propos recueillis par Philippe





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