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Dossier « coopératives »

Coopératives de production

une histoire d’adaptations
Le jeudi 26 octobre 2006.

Les sociétés coopératives de production sont nées, comme les premières caisses de secours préfigurant les sociétés mutuellistes, de la nécessité parmi les travailleurs et des pensées utopiques avant même les balbutiements de la révolution industrielle. En France, dès 1834, une Association des bijoutiers en doré apparait comme la première coopérative de travailleurs en France. Ces associations de travail, qui sont surtout des unités de production, partagent une structuration qui repose sur des travailleurs-associés détenteurs du capital et qui décident tout eux mêmes.

Le développement des coopératives de travail connait un fulgurant essor après la révolution de 1848 dont découle le droit de créer des associations. Mais il faut attendre la loi du 24 juillet 1867 sur les sociétés pour voir l’Etat leur reconnaître une place à part entière. Elles obtiennent que des parts leur soient réservées dans les marchés publics. Dès lors, les coopératives n’auront de cesse de chercher à occuper une place plus grande dans la vie économique et sociale.

Il faut attendre les 8,9 et 10 juillet 1900 pour voir le « mouvement » se fédérer. La chambre consultative des Associations Ouvrières de Production (AOP), créée en décembre 1884 et qui s’est dotée d’un journal (L’Association ouvrière), tient son premier congrès, et regroupe alors une centaine de coopératives. Elle affirmera la nécessité d’étendre l’influence de la coopération, l’objectif d’abolir le salariat (« une survivance de l’esclavage ») par l’alternative coopératiste inspirée par la tradition associationniste du socialisme français (Cabet, Fourier, les phalanstériens…). Une pensée tirée de l’œuvre de Charles Fourier lui tient lieu de devise : « Travail, capital, talent ».

En même temps que les coopératives se diversifient et se développent (elles sont 167 en 1901, 280 en 1914), le mouvement asseoit la règle de la répartition des bénéfices aux ouvriers, associés ou non. C’est aussi une époque où la coopération (de la production et de la consommation) et le mutuellisme, divisés, connaissent des débats intenses. Les relations avec le monde syndical sont tendus en raison du statut des travailleurs coopératistes, associés au capital de l’entreprise et rémunérés pour cela. L’après guerre qui verra la naissance d’un régime aménagé pour bénéficier aux coopératives, sera marquée par les soubresauts économiques et politiques. En 1923, un accord intervient entre la Chambre consultative et la CGT qui dédouane les ouvriers coopératistes de faire grève. La Chambre consultative des AOP se joindra à la CGT pour lancer un appel à la grève générale après le coup de force des fascistes du 6 février 1934. Sur un plan plus international, les coopératives se développent dans 40 pays, et se sont dotées d’une Association Coopérative Internationale (ACI). Si Léon Blum, en 1936, réaffirme la nécessité d’associer les coopératives aux travaux suite aux appels d’offre publics, les progrès sociaux (baisse du temps de travail, congés payés, augmentations…) laisse le « mouvement » amer ; le temps lui a manqué pour constituer les fonds nécessaires à la concrétisation de ces avantages nouveaux.

La Chambre consultative des AOP, inspirée par la culture du Front Populaire, se transforme en « Confédération générale des Scops de France et des colonies » en 1937, et reste distante vis à vis du régime de Vichy. Fin 1945, il y a 584 scops en France. La Confédération se dote de structures de formation et d’encadrement afin de faciliter un développement régulier et pérenne. Des fédérations d’activités (batiment…) et des fédérations régionales se renforcent, le rapprochement avec le Crédit Coopératif pour financer les investissements donne naissance à la Banque Française du Crédit Coopératif (1969) ; ce sont des signes de stabilité et de développement. Ce développement doit beaucoup à des mesures législatives décidées par les gouvernements français auprès de qui les dirigeants de la Confédération Générale des Scops interviennent fréquemment pour permettre les adaptations à une économie qui s’accélère. Aujourd’hui encore, les scops bénéficient de conditions fiscales spécifiques, ce que le patronat relève comme une distorsion dans la concurrence.

Un manque de reconnaissance ?

Le mouvement traversera les années 70 avec plus ou moins de bonheur entre aspirations autogestionnaires non concrétisées et portées par des organisations politiques et syndicales avec qui le dialogue est plutôt symbolique, et clivages idéologiques dans la gauche qui ont des répercussions jusque dans la Confédération même. L’accession en 1981 de la gauche au pouvoir permet l’émergence du concept « d’économie sociale », ce qui favorise pour un temps les coopératives françaises qui sont au nombre de 1000. Les coopératives qui n’auront eu de cesse, tout au long de leur histoire, de mettre en application leur vision de progrès social au service des coopérateurs, ont souvent anticipé sur l’accès à la protection sociale ou la formation. Mais elles subiront elles aussi les coups de butoir d’une économie incontrôlée, associée à la période « gestionnaire » de la gauche française. Les délocalisations, le libéralisme qui devient ultra, le manque de reconnaissance — malgré ses actions de lobbying et de négociations — auprès du mouvement syndical, patronal et surtout de l’Etat… malmène le mouvement coopératiste de production, en mal de réponses. Mal prises en considération en souffrant d’une méconnaissance de l’opinion publique, les scops introduisent ces dernières années des modifications notables, avec le concours des pouvoirs publics, en permettant une nouvelle adaptation de leur statut, par le truchement des apports d’institutions par exemple (les SCIC) ou par l’ouverture du capital à des apports extérieurs.

Aujourd’hui, 1700 scops d’une taille moyenne de 21 salariés emploient 36000 personnes. Pour un chiffre d’affaire de 3,1 milliards d’euros, 77% des scops sont bénéficiaires et elles offrent une stabilité de l’outil de travail qui reste forte. On relève que le taux de sociétariat, c’est à dire le taux du nombre de travailleurs co-associés, est très variable selon les branches d’activités : 44% dans le secteur des services contre 83% dans le secteur du bois, ameublement, carton, verre. La C.G.Scops est structurée autour de 3 fédérations professionnelles et 12 délégations régionales. Au moyen d’un site internet (http://www.scoop.coop) et du magazine « Participer » qui parait tous les deux mois, la Confédération se donne les moyens d’une communication dont la finalité est de renouveler l’image de marque des coopératives de production. La Confédération n’a eu de cesse d’affirmer sa volonté d’être mieux prise en considération à travers une relation forte avec les institutions (Etat, collectivités locales…) dans son objectif de permettre à l’économie coopératiste de jouer un rôle plus large et de « faire reconnaître le concept d’une économie plurielle ».

Daniel
Du groupe Gard-Vaucluse de la Fédération anarchiste


Sources

  • Des associations ouvrières aux scops de Mai, de Sylvie Zaidman, in « Autogestion, la dernière utopie ? », Publications de la Sorbonne, 2003.
  • « 1900-2000, un siècle de coopération », publication de la Confédération générale des scops, 2000.




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