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Dossier « coopératives »

Entreprises autogérées

mythes et réalités
Le jeudi 26 octobre 2006.

Les entreprises récupérées d’Argentine ont fait couler bien de l’encre et de la salive, et ce n’est pas fini ! Les anarchistes français au moins, qui n’ont pas échappé à cet enthousiasme, sont pourtant beaucoup plus circonspects lorsqu’il s’agit d’entreprises récupérées et/ou créées sous forme de coopératives ou d’associations dans leur propre région. Les lointaines « Fasinpat » (« FAbricas SIN PATrones ») ne vaudraient-elles que loin d’ici ?

À comprendre le processus qui aboutit à des réappropriations en Argentine, on prend conscience combien ces situations de lock out et de délinquance patronaux se retrouvent ici aussi. Pourtant, les réponses apportées ne sont pas les mêmes, le contexte étant différent. Plusieurs facteurs l’expliquent : il y a le très fort taux de chômage et de misère en Argentine et la maltraitance d’Etat pour les sans emplois, le soutien concret et solidaire des quartiers et du mouvement social,… En France, la pesanteur idéologique de la double vision de l’Etat jacobin et providence phagocyte les réponses du mouvement social, à situation similaire. Interrogé au cours d’une intervention le 1er mai 2005 à Nimes, un ex-travailleur de l’usine de riz Lustucru d’Arles — qui a fermé —, racontait comment l’idée de créer une coopérative de production pour reprendre l’outil de travail était venue trop tard, alors même que les organisations syndicales échouaient dans leurs stratégies à faire intervenir « les pouvoirs publics » dans le conflit. Plus récemment, en janvier 2006, un conférencier dans une réunion d’Attac à Bagnols sur Cèze (Gard), qualifiait l’autogestion de « terme propre aux néo-libéraux ». Cette approche — celle de la gauche politique, sociale et syndicale française — qui privilégie la réponse d’Etat ou les vertus du capitalisme humaniste, ne favorise donc pas un courant de sympathie pour la réappropriation sociale. Pourtant, l’offensive autogestionnaire [1] serait souvent crédible si on la compare aux promesses des préfets et autres députés maires « qui-feront-tout-leur-possible-pour-maintenir-le-bassin-d’emploi », mais qui s’effacent devant les pouvoirs économiques.

En France, le secteur coopératif de production emploie 37000 salariés. Le principe d’une scoop est d’associer des travailleurs qui sont détenteurs des parts sociales. Associés majoritaires, les salariés détiennent au moins 51% du capital social et 65% des droits de vote. Au cours des assemblées générales, chaque travailleur, quelque soit le nombre de parts détenues, a une voix pour participer aux décisions. Les bénéfices reviennent d’abord aux salariés sous des formes diverses et à l’outil de travail pour le pérenniser. À partir de ces règles techniques et administratives simples, il y a sans doutes bien des cas de figure en fonction des initiateurs du projet. Cela doit aller d’une entreprise dont la forme coopératiste n’est qu’une adaptation au marché capitaliste, à des pratiques plus ou moins poussées de socialisation réelle et de démocratie directe, d’autogestion. Comme dans le secteur associatif, où le dépassement voire l’affranchissement du cadre imposé par les autorités (statuts, garanties légales, etc…) est possible, en tous cas souhaitable, les engagements idéologiques à caractère émancipateur semblent faibles.
Et il faut dire qu’au fil du temps, les entreprises récupérées (il n’y en a pas qu’en Argentine) panachent elles aussi de nombreux types de fonctionnements qui vont de l’autogestion à des formes particulières d’hétérogestion orthodoxes. Pourtant, le soutien international à ce mouvement, qui n’est pas à l’abri des divisions idéologiques entre partisans du « contrôle d’état » et ceux de l’autonomie des coopératives, se fait souvent sans recul, dans son enthousiasme. Il faut donc se poser des questions : pourquoi un tel appui pour un mouvement argentin qui n’a jamais dépassé les 170 entreprises ? Y-a-t-il une attente ? Qu’est ce que le statut coopératiste permet, en France, du point de vue autogestionnaire intégral et libertaire ? Quelles perspectives libertaires nous proposent les coopératives dans un contexte de lutte des classes qui se durcit encore plus ?

Une nécessaire réflexion pour aller vers des prises de position doit permettre d’éviter la fascination parfois romantique pour les coopératives autant que le rejet systématique et sans nuances. Il faut questionner la démarche coopératiste qui peut peut être offrir des issues à des luttes ouvrières qui sont presque toujours dans l’impasse de l’intervention étatique. Il s’agit bien d’obtenir des réponses porteuses d’émancipation à des problématiques qui relèvent de l’autogestion et des luttes sociales. Plus que jamais, l’autogestion peut-être à la fois un outil de rupture idéologique avec les partisans du tout état ou du capitalisme même aménagé, une méthode de construction sociale et populaire vers l’autonomie, et une issue potentielle à des luttes trop souvent sans espoirs.

Daniel
Du groupe Gard-Vaucluse de la Fédération anarchiste


[1L’autogestion ne doit pas être limitée au seul champs productif. Elle est méthode autant que finalité, et interesse tout le champs social, culturel, politique…





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