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La traversée du siècle d’Arthur Lehning (1899-2000)

première partie
Le jeudi 27 janvier 2000.

Nicht Heute oder Morgen sollst Du Deinen Geburtstag feiern, sondern Heute und Morgen und jeden Tag, den jeden Tag sollst Du von neuem geboren werden und jeden Tag das Leben von neuem gebären : Das heisst mir Mensch und Künstler sein.
« Tu ne fêteras le jour de ta naissance, ni aujourd’hui, ni demain, mais tous les jours, car tu renais à chaque instant et tu redonnes vie à la vie : te voilà homme et te voici artiste. »

C’est ainsi que débute un poème que Handrik Marsman, poète néerlandais, adresse à son ami Arthur Lehning pour son vingtième anniversaire. Nous sommes en 1919. Arthur Lehning s’est éteint à plus de cent ans, le 1er janvier 2000, seize ans très exactement après Augustin Souchy dont il a été l’ami et le camarade de lutte aux côtés de Rudolf Rocker. Il a traversé ce siècle et laissé derrière lui une œuvre considérable malheureusement peu traduite en français. Mais au-delà du travail d’historien, il s’agit aujourd’hui de se souvenir de l’homme et des évènements auxquels il a été mêlé.

L’engagement politique

Arthur Lehning naît le 23 octobre 1899 à Utrecht. Il étudie les sciences économiques à Rotterdam puis à Berlin. Très tôt il se familiarise avec l’antimilitarisme, l’anarchisme et le syndicalisme. Aux débuts des années vingt, il lit pour la première fois un ouvrage de Bakounine. Il assiste à Berlin à une conférence de Werner Sombart, historien spécialisé dans l’étude du capitalisme et autorité en la matière. Il retient de cet exposé ­ un peu ennuyeux ­ une anecdote concise, pleine de bon sens, lancée sur un ton humoristique : « Une usine de chaussures ne sert pas à fabriquer des chaussures mais à produire des bénéfices ». Il suit les cours de Gustave Mayer, professeur d’Histoire sociale en Allemagne, premier occupant de cette chaire universitaire tout juste créée et qui traite de la démocratie, du socialisme et des partis politiques. Toujours à Berlin, il rencontre Rudolf Rocker et fait la connaissance des anarchistes russes, récemment libérés des geôles soviétiques, Alexandre Berkman et Emma Goldman. Ces rencontres seront décisives pour son parcours ultérieur. Il s’engage dans le comité de défense des anarchistes et des socialistes révolutionnaires poursuivis et emprisonnés en Union Soviétique.

En 1922, il devient correspondant à Berlin du Bureau International Antimilitariste Anarchiste (Internationale Antimilitaristische Büro ­ IAMB), fondé en 1921 à La Haye, s’attelant à la lutte contre le militarisme et la guerre. Il se lie d’amitié avec Georg Friedrich Nicolaï, pacifiste rescapé de la Première Guerre mondiale, professeur et médecin-chef de l’hôpital « Charité » à Berlin, auteur d’un ouvrage publié en Suisse en 1917 Biologie des Weltkrieges (Biologie de la Guerre Mondiale). Lehning traite d’un sujet brûlant : « L’antimilitarisme en Hollande », article paru dans Der Syndikalist.

En 1923, Mussolini n’est qu’au début de sa carrière, le putsch munichois d’Hitler n’a pas encore eu lieu et déjà Lehning écrit dans Erkenntnis und Befreiung un article intitulé : « Les racines du fascisme allemand ». Il publie sa première brochure : Die Sozialdemokratie und der Krieg (la Social-démocratie et la guerre). Il y critique avec virulence la justification de la guerre défensive soutenue par la Social Démocratie et établit un parallèle entre cette attitude et celle de Karl Marx quant à la guerre franco-prussienne de 1870-71.

Lehning s’appuie sur une idée-force reprise de la résolution du congrès de Bruxelles de la Première Internationale (1868) : la tradition anarchiste de la grève générale comme opposition à la guerre. Dans la période de l’entre-deux guerres, il affine sa pensée et précise ses stratégies contre la guerre. Il préconise la création de comités dans les usines chargées d’analyser les modifications des circuits de la production à des fins bellicistes et capables de prendre les mesures adéquates pour les détourner à des fins autres. Déjà en temps de paix, les travailleurs doivent abandonner leur poste en signe de protestation contre une production orientée exclusivement vers la guerre et montrer ainsi leur détermination et leur capacité à s’opposer à l’éclatement du conflit par la grève générale. Il est convaincu que la grève générale déclenchée dans tous les pays impliqués dans la guerre renversera le « militarisme passif » et introduira la révolution sociale, qui, en supprimant le Capital et l’État, détruira par là-même le militarisme et les causes de la guerre.

Quoique Lehning ne soit pas un défenseur invétéré de la non-violence, ses racines antimilitaristes plongent cependant dans le terreau d’une tradition pacifiste hollandaise fortement imprégnée de non-violence et de socialisme chrétien, influencée par l’anarchisme de Tolstoï et principalement représentée par Bart de Ligt et Clara Meijer-Weichmann. Mais Lehning ne se contente pas seulement de paroles, de discours ou d’écrits pour faire partager ses convictions politiques. Il met également ses talents d’organisateur au service de l’anarcho-syndicalisme. Il rejoint l’« Internationale Arbeiter Assoziation » (IAA-AIT) fondée en 1922 qui regroupe les organisations anarcho-syndicalistes à travers le monde. De 1927 à 1934, il rédige avec Albert de Jong, Augustin Souchy et Helmut Rüdiger le service de presse de la Commission Internationale Antimilitariste, issue de la fusion entre l’Association Internationale des Travailleurs et le Bureau International Antimilitariste. Ce bulletin fait l’état des discussions sur le désarmement, les causes et les buts de la guerre. Il contient des informations sur les luttes anti-militaristes et est diffusé auprès de 800 journaux et revues. Des débats ont lieu au sein de cette Commission Internationale Antimilitariste sur les moyens de défense de la révolution. Lehning et Albert de Jong rejettent l’idée de défendre la révolution en créant des milices, voir une espèce d’Armée rouge. Ils plaident en faveur d’actions non-violentes telles la grève, le boycott, le non-paiement des impôts, la résistance passive et le refus de collaborer avec les agresseurs. Leurs propositions ne rencontrent qu’un faible écho, car la majorité au sein de l’IAA-AIT penche pour une défense armée face à la montée du fascisme en Italie et en Allemagne.
En 1929 il tient un discours « L’antimilitarisme révolutionnaire et la tactique anti-impérialiste » lors du deuxième congrès de la Ligue contre l’impérialisme, à Francfort/Main. Il colle sans cesse aux thèmes d’actualité et en septembre 1930, il fait un exposé sur la réduction du temps de travail « Rationalisation et journée de six heures ».

En Allemagne, on redécouvre dans les années 70 des textes de Lehning parus en 1932, entre autres « Grundgedanken über Anarchosyndikalismus » (Idées fondamentales de l’anarcho-syndicalisme) [1]. Il y écrit : « Le socialisme signifie la substitution de l’exploitation économique et de l’asservissement politique par l’organisation du travail. C’est pourquoi la destruction de l’État sous toutes ses formes reste la condition préalable à toute société socialiste. Le devoir le plus important est la préparation pratique de la prise en main de la vie économique par les travailleurs eux-mêmes. […] Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le syndicalisme avait dans différents pays une base apolitique. Dans ce principe négatif se matérialisa sa volonté d’indépendance. Le syndicalisme était indépendant du parti politique, il rejetait le parlementarisme et était opposé à tout étatisme. Mais l’évolution révolutionnaire a complètement sapé cette base apolitique. Tant que le syndicalisme restait révolutionnaire il menaçait de devenir un champ de bataille pour les partis politiques dont le but est de se servir de l’organisation économique seulement en tant que “courroie de transmission” pour leurs desseins étatiques et dictatoriaux. Si le syndicalisme voulait rester lui-même et indépendant, il ne pouvait plus avoir une attitude neutre vis-à-vis des partis politiques : il devait combattre le parti, le parlement et l’État comme incompatibles avec la finalité syndicaliste. Il devait au lieu d’“a-parlementaire”, devenir “anti-parlementaire”. Et en outre, un mouvement ouvrier révolutionnaire perdrait toute signification socialiste et révolutionnaire s’il ne prenait pas position face aux problèmes actuels que la révolution a posés. Il doit choisir entre deux chemins incompatibles : le socialisme d’État et le socialisme libertaire, le bolchevisme ou l’anarcho-syndicalisme. »

Entre 1932 et 1935, Lehning travaille au Secrétariat de l’Association Internationale des Travailleurs (IAA-AIT) aux côtés de Rudolf Rocker, d’Alexandre Schapiro et d’Augustin Souchy. Ses activités en tant que secrétaire le conduisent en Espagne où le mouvement anarchiste est très développé avant le putsch franquiste. Cependant l’arrivée du fascisme détruit le mouvement ouvrier allemand et oblige les militants encore en vie à l’exil. Le secrétariat de l’IAA-AIT est transféré en Espagne à Madrid, puis à Barcelone.

Lehning prononce un ultime discours, le 17 février 1933, entre la prise du pouvoir par les fascistes et l’incendie du Reichstag : « Der sozialistische Staatsbegriff und der staatlose Sozialismus » (Le concept d’État socialiste et le socialisme sans État).

Il se réfugie en Hollande où il dirige par la suite l’Institut international d’Histoire sociale à Amsterdam où sont conservées de nombreuses archives du mouvement libertaire.

L’engagement artistique

Dix ans séparent Arthur Lehning de 1923 — où il entend alors pour la première fois les vociférations d’un Adolf Hitler au cirque Krone à Munich ­— de la fin de la République de Weimar. Pendant ces dix années il entretient des liens étroits avec les courants de gauche non orthodoxes les plus divers. C’est durant cette période aussi qu’éclatent les multiples facettes de son engagement.

Il découvre à Paris en 1924 la peinture moderne, les expressionnistes, les cubistes, les futuristes et les constructivistes. Il se passionne pour la littérature et l’art. Entre janvier 1927 et juin 1929, il est rédacteur d’une revue née de sa propre initiative portant le nom mystérieux de i 10, considérée comme la suite et le pendant des tendances développées dans « De Stijl » ou « Bauhaus ». Il y attire un groupe de collaborateurs, dont la renommée mondiale viendra ultérieurement : des artistes tels Mondrian, Lissitzky et Kandinsky ou encore J.J.P. Oud, co-fondateur de « De Stijl » et Laszlo Moholy-Nagy spécialisé dans le film et la photographie. Cette revue éditée en quatre langues (hollandais, allemand, anglais et français) ouvre ses colonnes aux courants nouveaux qui vont dans le sens des aspirations de Lehning : seule une révolution de la vie dans sa globalité pourra permettre d’édifier une société antiautoritaire. S’y expriment des dadaïstes comme Hans Arp et Kurt Schwitters, des philosophes marxisants tels Ernst Bloch ou encore Walter Benjamin, les architectes Le Corbusier et Gerrit Tietveld, l’écrivain Upton Sinclair, Hélène Stöcker, spécialiste des droits de la femme, et enfin les anarchistes comme Max Nettlau, Rudolf Rocker, Bart de Ligt. Lehning intervient dans la revue et exige la libération de Sacco et Vanzetti, anarchistes italiens émigrés aux États-Unis et condamnés à mort par la justice de classe pour leurs convictions libertaires.

Martine. — Liaison Bas-Rhin de la FA.

[1Ce texte, traduit en français, est repris dans la revue culturelle et littéraire d’expression anarchiste La Rue dans son n° 18, 4e trimestre 1974.


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