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Jean-Pierre Bourgeois dit Clément

Le jeudi 22 février 2007.

Comme on le dit parfois, aujourd’hui est un mauvais jour, je viens d’apprendre qu’un compagnon de la « chevauchée anonyme » est décédé il y a quelques mois, presque seul…

Je l’avais croisé à la fin des années 1970. Je me rappelle l’avoir entendu parler dans un meeting rue de Rennes, en soutien aux emprisonnés des GARI. Plus tard, comme insoumis, nous nous sommes rencontrés en fréquentant les mêmes lieux d’entraide et de solidarité. À cette époque, pour les jeunes anars qui choisissaient l’insoumission au service militaire, cela signifiait, pour éviter la prison, le choix d’une « clandestinité » certes pas totale mais exigeant un minimum de précaution pour ne pas être appréhendé par la maréchaussée.

En nous revendiquant de l’insoumission totale, nous voulions signifier notre dépassement de l’antimilitarisme classique, de la démerde individuelle ou de l’objection de conscience. Notre refus voulait s’inscrire dans une démarche globale, celle de l’anti-étatisme et de l’anticapitalisme. Dans la vie quotidienne et avec l’aplomb de nos vingt ans, c’est ce qu’on prétendait vivre et défendre comme position politique !

Ce que je crois savoir aussi de lui, c’est qu’il fut un militant de Coordination anarchiste et très vite un membre du mouvement d’insoumission totale de Paris et de bien d’autres groupes autonomes de l’époque.

Comme ceux et celles de sa génération, il avait cru sincèrement à la révolution qui semblait alors possible. Pour les libertaires et pour lui en particulier, cela voulait dire immédiatement donner de sa personne, et il le fit sans compter.

En 1981, comme tous les insoumis, il bénéficia d’une amnistie partielle. Mais pour en finir une fois pour toute avec l’armée, il participa avec d’autres à la création du CIA (Collectif insoumis amnistiés) pour arracher au gouvernement de la gauche l’abandon définitif des poursuites judiciaires. Ce que le CIA finit par obtenir après plusieurs actions spectaculaires et de mobilisations médiatiques.

Débarrassé de ce boulet, il vécut pour autant très mal ce retour à la « normalité » et à l’abandon des espoirs des années 1970. Peut-être aussi souffrait-il de problèmes plus personnels et invisibles pour ses amis.

Dès lors, il commença à « perdre sa tête » et à vivre dans un monde à lui que nous ne pouvions plus partager. Il était ailleurs, s’épuisant dans un monologue indéchiffrable, loin, très loin de notre quotidien. Commença alors pour lui une descente aux enfers. Incompris, inaccessible et en très grande souffrance morale, il finit par perdre les unes après les autres ses connaissances. Sans domicile ni famille, extrêmement seul, dormant ici et là, au gré d’un squat ou d’un lieu précaire, ombre parmi les ombres, quasiment devenu invisible auprès de ses amitiés d’antan, il s’enfonça dans la galère jusqu’au cou.

Malgré tout, beaucoup plus tard, il réussira à s’accrocher aux luttes des mal-logés, à gagner un peu de réconfort grâce à l’amitié de ses égaux en galère et obtenir enfin un domicile. Ces dernières années, le mégot au bec et toujours seul, on pouvait le voir dans les cortèges libertaires.

Sacrément esquinté par la misère et les privations de toutes sortes, la maudite maladie a fini par le rattraper. Il est décédé à l’hôpital le 9 octobre 2006. Il repose au cimetière de Thiais, au carré des « sans famille ».

Oublié du mouvement auquel pourtant il avait donné le meilleur de sa jeunesse. Que ce modeste témoignage puisse le rappeler aux libertaires d’hier et d’aujourd’hui.

Adieu Clément

Jean-Louis


Jean-Pierre Bourgeois dit “Clément”




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