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Un été meurtrier

L’Ami perdu

Le jeudi 4 septembre 2008.

Un accident de car, et ce sont deux supporters marseillais qui meurent. Une avalanche, et ce sont huit alpinistes qui disparaissent. Une embarcation qui fait naufrage, et ce sont soixante-dix Africains qui sont portés disparus. Une guerre en Afghanistan, et ce sont dix jeunes militaires français et plus de quatre-vingt-dix civils afghans qui sont tués par des armes dites conventionnelles.

Un cancer du pancréas, et voilà notre ami et camarade Jean-Pierre Bertrand qui nous quitte pour toujours.

Lors de ses obsèques qui se sont déroulées ce jeudi 28 aout au crématorium du Père-Lachaise à Paris, la lettre qu’il avait écrite le 21 novembre 1967 pour expliquer le renvoi de son livret militaire a été lue et vous la lirez — ou relirez — ci-dessous. Plus de quarante ans après, quasiment tous les mots de cette lettre restent d’une actualité terrible. Cela nous montre que le chemin vers la paix et le désarmement, pour la satisfaction des besoins de l’humanité, est encore long et nous demande de poursuivre nos actes de résistance et d’actions contre tous les pouvoirs, étatiques, patronaux, religieux ou guerriers.

À nous tous de poursuivre ce chemin sur lequel Jean-Pierre nous manquera.



Quand certains meurent, c’est comme si nous faisions un pas dans la mort avec eux : Jean-Pierre nous quitte, c’est une part de ma vie qui s’en va, qui s’évapore dans le néant : nous nous connaissions depuis environ une quarantaine d’années…

Était-ce à l’occasion du renvoi de son livret militaire ? Nous avions publié sa lettre dans la petite revue Anarchisme et non-violence. Était-ce au travail ? Nous avons chassé la coquille et les accords du participe passé, côte à côte, de nuit, dans le cassetin de l’imprimerie Georges-Lang, rue Curial.

Il y eut aussi tous ces voyages en province, toujours pour la petite revue : il faisait le chauffeur, sûr de lui et tranquille. En assemblée, Jean-Pierre, c’était plutôt un taiseux ; le taiseux qui s’active paisiblement dans l’ombre.

Si c’était celui qui tenait le volant, c’était aussi celui qui tenait les comptes ; oui, il tenait, bon, toujours… plutôt que de promettre. Sans son aide, ça n’allait pas ; ça allait moins bien.

Jean-Pierre, on pouvait compter sur lui, en particulier pour des missions pour le moins étranges, comme celle de déménager, en douce, la trentaine de dictionnaires rares de la demeure d’un copain ; épisode comique et cruel à la fois que nous nous garderons bien de raconter ici. Oui, nous avons souvent déménagé ensemble…

Quand je pense à Jean-Pierre, j’affirme qu’il aurait pu me demander n’importe quoi, n’importe quel service ; et je pense à des choses pas très légales, pas très… correctes. On aurait discuté après, mais bien après, si nécessaire…

Notre amitié s’est construite sur des nons dits, sur des petites choses et d’autres un peu plus grandes que l’on maniait avec pudeur, sans phrases.

Il me rappelait, il y a peu, que je lui avais appris, au début de notre rencontre, que le mot « soldes » était quelquefois masculin ; mais, moi, je le consultais régulièrement pour placer mes virgules : il avait une culture, une culture généreuse et discrètement partagée.

Notre amitié, c’était une amitié qui va de soi, simple, quotidienne, sans grands mots, alliée à la plus profonde confiance. Je perds un ami.

André Bernard





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