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(Lesbian and gay pride) La déportation homosexuelle

La Position ambiguë des nazis face à l’homosexualité

mai 2000.

Les persécutions des homosexuels ne datent pas du nazisme : bien avant, la population homosexuelle a été mise au ban de la société, subissant des répressions en tous genres, devenant l’objet d’exécutions capitales et de tortures diverses. Le parti nazi, lorsqu’il arrive au pouvoir en Allemagne, s’est donc contenté de reprendre à son compte un fond idéologique homophobe qui était non seulement présent dans l’ensemble de la classe politique, mais qui en plus était institutionalisé, légiféré. Cette loi anti-homosexuelle était précisée dans le paragraphe 175 du code pénal, mis en place en 1871 : « Tout acte immoral contre nature commis par des personnes de sexe masculin ou commis par des personnes avec des animaux doit être punis de prison : la perte des droits civiques peut être requise ». On a donc ici une loi directement issue d’une mentalité réactionnaire, empreinte d’idéologie nataliste et de « morale » (laquelle s’appuie sur le concept bien vague de « nature »).

Là où les choses se compliquent, c’est lorsque le Männerbund, mouvement issu des Corps francs (du moins idéologiquement), prône l’homosexualité par misogynie, mais également par des références à la civilisation grecque. Pour ces individus, pour qui la virilité est un idéal, l’« alliance masculine » constitue le « véritable ciment de l’armée et de l’État ». Ce courant à l’idéologie pré-nazie sera lui-même lié aux S.A., même si ces liens sont encore flous à l’heure actuelle. L’homosexualité, si elle est fustigée par l’ensemble de la classe politique et par les Églises, est donc paradoxalement un des éléments d’un des courants idéologiques pré-nazis. De plus, de part le paragraphe 175 et de part l’idéologie issue de la Grèce antique, l’homosexualité et sa répression ne semblent concerner que les homosexuels et non les lesbiennes.

L’homosexualité, cause prétexte ?

En 1927, le NSDAP prend clairement et fermement position contre l’homosexualité. Cette décision s’appuie sur différents éléments : l’utilisation d’un sentiment homophobe partagé au-delà du parti nazi, mais également dans le cadre d’une idéologie qui utilise à tour de bras l’« argument » de la « nature », selon lequel l’acte homosexuel serait donc « contre nature ». Lorsque le national-socialiste Frick déclare, en parlant de l’homosexualité, que « de tels vices conduisent le peuple allemand à l’anéantissement », cela s’appuie non seulement sur le mythe d’une race pure, supérieure, en harmonie avec la nature (encore elle), mais également sur une nécessité : cette nécessité, c’est la mise en route d’une politique ultranataliste qui, dans le cadre d’une guerre totale à venir, est non seulement importante idéologiquement mais aussi stratégiquement.

Cette politique se concrétisera notamment avec les Lebensborn (« sources de vie »), afin d’accélérer la procréation de bébés de « race pure », dans le but idéologique d’augmenter la population « aryenne » (les femmes et les hommes de ces Lebensborn étaient sensés avoir les « caractéristiques aryennes », mais également dans le but plus stratégique de produire une future chair à canon prise en main dès la naissance (voire même avant !) par le nazisme.

On comprend donc que l’homophobie ait pu être un élément très important pour les nazis. Mais au-delà de ces aspects que je viens d’évoquer, l’homosexualité, ou plutôt sa répression, est devenue un outil formidable pour les nazis dans leur volonté de lutter contre tout opposant. En 1933, un arrêté anti-homosexuels permet aux nazis de fermer tous les lieux homosexuels, d’interdire la presse et la littérature homosexuelle, etc.

L’homophobie va devenir très rapidement le moyen idéal de supprimer toute opposition politique : les S.A. seront liquidés par les S.S. en vertu de cet argument, mais ce sont également quelques catholiques trop réticents à se rallier au nazisme qui feront les frais de cette accusation, et bien d’autres opposants, y compris au sein même des structures du NSDAP et de l’armée.

L’homophobie « justifiée » idéologiquement devient donc un des moyens de pression, une raison d’internement et de déportation pour des motifs, qui, au fond, sont politiques. Ainsi, c’est dès 1934 que le comité spécial de la Gestapo de lutte contre l’homosexualité et l’avortement (les deux sont liés pour cause de politique nataliste) rejoint le département de la sûreté d’État.

Légalement et d’une manière pratique, l’homosexualité féminine, elle, passe un peu inaperçue : en fait, pour les nazis, l’avortement est à la femme ce que l’homosexualité est à l’homme. Ces actes sont sensés être des fautes graves à l’encontre de la « race », alors que l’homosexualité féminine est masquée, pour être tout de même réprimée, derrière le délit « d’asociale ».

La déportation homosexuelle

Quoi qu’en pensent les révisionnistes ou encore d’anciens déportés politiques, la déportation homosexuelle a existé : ces déportations se sont faites exclusivement sur ce qui s’appelait le territoire du « grand Reich », c’est-à-dire l’Allemagne, l’Autriche, l’Alsace-Lorraine, et partiellement la Tchécoslovaquie et la Pologne. Chiffrer le nombre de déportés homosexuels est quasi impossible : on l’estime à environ 15 000, mais ceci reste une évaluation (pour certains, ce n’était qu’un moyen de les interner alors que les véritables raisons étaient des raisons politiques). De plus, bon nombre de personnes véritablement déportées pour homosexualité étaient placées dans la catégorie des droits communs, pour qui l’enfer concentrationnaire et/ou pénitentiaire ne s’arrêta pas à la libération des camps par les alliés. Ainsi, l’insigne concentrationnaire des homosexuels, le triangle rose, n’indiquait pas forcément le motif réel de l’internement : on pouvait très bien porter cet insigne et ne pas être homosexuel, tout comme on pouvait être interné pour homosexualité et porter l’insigne des asociaux ou des droits communs.

Un des autres éléments importants de cette population homosexuelle déportée demeure dans le fait que celle-ci était particulièrement vulnérable : les porteurs du triangle rose étaient souvent affectés aux travaux les plus durs, et étaient la cible privilégiée des S.S., des kapos et également des internés de droit commun, tout en étant tenus à l’écart de la solidarité qui a pu exister entre les internés politiques. De plus, les porteurs du triangle rose étaient bien souvent l’objet des tests médicaux et des expérimentations diverses effectuées dans les camps (essais de stérilisation, de produits chimiques destinés à l’armement, etc.). Ces éléments expliquent donc que la mortalité des déportés homosexuels était de 60 % supérieure à la mortalité des autres déportés.

Et après ?

À la libération des camps, les homosexuels « camouflés » par les nazis en prisonniers de droit commun furent confiés à la justice allemande, mais ce fut également le cas pour les porteurs du triangle rose, qui furent remis aux Allemands par les Américains. De plus, alors que les alliés, par l’intermédiaire de leur Conseil de contrôle avaient abrogé la plupart des lois nazies, le paragraphe 175, lui, fut conservé. De même, en France, la loi anti-homosexuelle (article 331 du code pénal) mise en place sous Vichy (à l’initiative du gouvernement français), elle, ne sera supprimée qu’en 1982 !

En Allemagne, il faudra attendre 1969 pour que le paragraphe 175 soit partiellement réformé, et jusqu’en 1975 pour que cette loi, toujours pas supprimée, soit modifiée. Cette loi est donc toujours valable actuellement et est libellée comme ceci : « Un homme de plus de 18 ans qui commet des actes sexuels à l’encontre d’un homme de moins de 18 ans ou accepte d’en subir de sa part sera puni d’une peine de privation de liberté pouvant aller jusqu’à cinq ans ou sera condamné à une amende. Le tribunal peut renoncer à appliquer cette sanction : lorsque le coupable n’avait pas 21 ans lors des faits ; en tenant compte du peu de gravité de l’acte à l’égard de la victime. »

Si la situation n’est toujours pas clarifiée à l’heure actuelle, n’oublions pas qu’entre 1953 et 1963, 2 900 personnes par an ont été condamnées en Allemagne sur la base de cette article 175. Ces lois et leur persistance au sein de régimes dits démocratiques expliquent le fait, conjugué au faible nombre de survivants homosexuels aux camps, que très peu d’anciens déportés homosexuels ont pris le risque de s’afficher en tant que tel, même après la chute du nazisme.

Contrairement aux déportés politiques ou juifs, ceux-ci n’ont donc jamais pu tenter d’obtenir des dommages et intérêts après la guerre, pas plus qu’une quelconque réhabilitation : non seulement leur sort a été nié ou occulté par une partie des autres survivants, mais l’homosexualité, de part les lois encore en vigueur, était une menace de plus pour leur sécurité. Les associations d’anciens déportés politiques ont donc pendant longtemps nié la déportation homosexuelle, ce qui, encore une fois, nous montre bien que l’homophobie n’a jamais été le monopole de l’extrême droite. Ainsi, on peut même constater que l’homophobie développée par une association comme l’UFAC (Union française des associations de combattants) est quasi similaire à celui propagé par le parti nazi en son temps : « Chacun juge selon son âge et sa moralité les déviances sexuelles, constate, approuve ou désapprouve, mais ces derniers [les anciens déportés] ne peuvent s’élever que contre la publicité prosélyte faite à des mœurs contre nature par ceux qui cherchent sans doute une honorabilité contestable. Sachons choisir entre le vice et la vertu. »

Ces sinistres individus déclareront également à propos des tentatives de présence d’associations homosexuelles lors de commémorations de la déportation : « Nous nous opposerons, physiquement s’il le faut, à cette présence que nous jugeons déplacée ». Non seulement les homosexuels ont toujours subi la répression au quotidien, c’est désormais leur histoire et leur passé qui sont malmenés. Alors que même d’anciens déportés jouent aux apprentis révisionnistes, c’est encore une fois la mémoire qui est bafouée au nom de valeurs aux relents nauséabonds. Tant que les cerveaux seront pris dans les barbelés, l’ignoble sera toujours possible.

Zigomar. — La Faille (Grenoble)





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