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« Histoire de la Fédération anarchiste : 1945-1965 » Maurice Joyeux

juillet 1998.

Dans trois numéros distincts de la défunte revue La Rue, éditée pendant près de vingt ans par le groupe libertaire Louise-Michel, Maurice Joyeux, l’un des principaux animateurs dudit groupe et de ladite revue, fit paraître trois articles contant l’histoire de la Fédération anarchiste, de l’immédiat après-guerre jusqu’à la veille des fameux « événements » dont on vient de célébrer le trentenaire. Ce sont ces trois articles que les camarades du groupe Maurice-Joyeux, dont la collection de brochures s’enrichit régulièrement de nouveaux titres, ont regroupés sous le titre d’Histoire de la Fédération anarchiste (1945-1965).



La première partie [1], la plus fournie puisqu’elle compose à elle seule la moitié de l’ensemble de l’ouvrage, est sans conteste la plus « délicate ». Maurice Joyeux y raconte en effet un épisode peu glorieux, connu sous le nom d’affaire Fontenis. Cette première partie débute en 1945, à la Libération, pour se terminer en 1954, année qui mettra un terme à cette affaire ayant vu une petite bande de prétendus « communistes libertaires » aux méthodes mafieuses, sous la houlette d’un gourou médiocre et mégalomane, assouvir leurs fantasmes, anarcho-bolcheviques aux frais de la Fédération anarchiste, qu’ils laissèrent exsangue après s’être emparé de postes clés, avoir exclu à tour de bras et s’être enlisés dans des compromissions indignes et une politique de gribouille. « Oui, je sais bien, certains de nos amis se demanderont s’il est bien utile d’étaler nos faiblesses », écrit quelque part Maurice Joyeux, et le lecteur d’aujourd’hui pourra peut-être lui aussi se poser la question. À cela, l’auteur du texte répondait par avance et avec sagesse que l’ignorance des faits passés conduit bien souvent aux mêmes errements futurs. Aux militants inquiets de donner par là même sur l’extérieur une image ternie, un peu semblable à celle des organisations politiques classiques que nous combattons et au sein desquelles les luttes de tendances donnent parfois lieu à de sévères coups bas, il convient de dire l’éthique la plus élémentaire, pour conserver un petit pouvoir ou une mainmise d’ailleurs toute relative sur un secteur clé de l’organisation, sera toujours plus profitable que de taire à tout prix les chapitres peu reluisants de notre histoire.

Tirer les leçons du passé

L’aspect désagréable de l’affaire qui nous est dispensée là est toutefois atténué par l’intérêt grandement positif qui réside d’emblée dans la description haute en couleur de ce que Maurice Joyeux appelle « cette arche de Noé que fut, au lendemain de la Libération, cette étroite boutique du quai de Valmy qui servit de siège à notre Fédération ». Pour qui veut comprendre notre histoire, cette peinture que brosse l’auteur et la réflexion qui l’accompagne sont d’un intérêt capital, en même temps que la plume alerte de Maurice Joyeux rend leur lecture des plus agréables. C’est aussi l’occasion pour lui de rendre un bel hommage aux hommes qui, durant l’Occupation, à Paris comme en province, œuvraient déjà à la reconstruction future de la Fédération anarchiste, les frères Lapeyre, Voline, Charles et Maurice Laisant, André Arru, Henry Bouyé, d’autres encore, auxquels viendront se joindre, à la Libération, Suzy Chevet, Georges Vincey, André Prudhommeaux, autant de personnages dont on regrettera qu’ils ne fassent ici qu’une brève apparition, et aussi Maurice Joyeux lui-même, tous composant ce « monde un peu fou où la joie d’en finir avec un cauchemar qui avait duré quatre ans se confondait avec la certitude que la révolution n’attendait plus que nous pour construire l’avenir ».

Puis vint cette fameuse « affaire », après la période euphorique qui vit la Fédération anarchiste compter jusqu’à cinq permanents dans sa boutique parisienne du quai de Valmy. Elle nous est contée ici sans détours par l’une des victimes non consentantes de ces aventuriers sans scrupules qui allaient gaspiller lamentablement les fruits d’un travail militant respectable, vider les caisses, faire du Libertaire un torchon illisible et transformer la Fédération anarchiste en une vulgaire organisation politique. À la lecture de cet épisode, qui relève du mauvais polar et où entrent en scène, avec apparition d’une organisation secrète et des singeries qui en découlent, des acteurs médiocres et un premier rôle déplorable en la personne de Georges Fontenis — mythomane aujourd’hui oublié mais toujours aussi pitoyable lorsqu’il tente parfois de se rappeler à notre mauvais souvenir —, on sera peut-être surpris par l’extrême naïveté dont certains camarades de l’époque firent preuve pour se laisser ainsi abuser et dépouiller par des individus d’aussi piètre envergure. Maurice Joyeux, qui évite fort heureusement le simplisme et tente au contraire de saisir le pourquoi de cet épisode à la fois grotesque et tragique, se livre là-dessus à une réflexion et à une tentative d’explication qui méritent incontestablement le détour. Cette première partie se clôt sur le rassemblement des individus et groupes exclus, qui se réunissent alors autour de Maurice Joyeux pour relancer la Fédération anarchiste, celle qu’ils nous ont léguée, relancer le journal qui prend alors le titre de Monde libertaire, dans le même temps où les « révolutionnaires professionnels » auteurs du rapt sur une organisation rebaptisée Fédération communiste libertaire finissaient de se couvrir de honte en ouvrant les colonnes du Libertaire à de notoires salopards et en se lançant un peu plus tard, comme candidats, dans une campagne électorale présentée sans rire comme une étape incontournable dans leur « lutte des classes ».

Une reconstruction « ultra-souple »

En 1954, donc, l’équipe rescapée de cette déplorable aventure rebâtit une Fédération anarchiste laissée en ruines. Les « principes de base » sur lesquels elle va alors se fonder devront bien sûr beaucoup aux mauvais souvenirs que conservent de ce triste épisode ses principaux concepteurs. L’état d’esprit qui présidera à leur élaboration, consacrant le triomphe de l’organisation ultra-souple, sans le moindre embryon de colonne vertébrale, diront certains, sera exploité au maximum par un courant individualiste qui y déposera incontestablement son empreinte. Les anarcho-syndicalistes et les communistes libertaires n’ayant pas appris leurs classiques dans les œuvres complètes de Lénine et Trotski se rallieront alors, victimes eux aussi de l’état de choc du mouvement libertaire après la mésaventure Fontenis, à cette « solution bâtarde et inapplicable ».

Mais la seconde guerre moitié des années 50 sera aussi la période de gloire du Monde libertaire. Maurice Joyeux, qui en fut d’ailleurs l’un des principaux rédacteurs, affirme « qu’en dehors des Temps nouveaux de Jean Grave aucun de nos journaux ne fut si riche en collaborations prestigieuses ». Et s’il est vrai qu’on peut y relever les signatures d’Albert Camus, de Benjamin Perret, de Léo Ferré, d’André Breton, de Michel Ragon et d’autres personnalités de la littérature et des arts, les articles fournis alors par les militants de cette Fédération anarchiste-là, et notamment, outre l’auteur, André Prudhommeaux, Maurice Fayolle ou Maurice Laisant, ont eux aussi grandement contribué à en faire sans conteste un journal de grande valeur, au sein duquel, pour la partie technique, Suzy Chevet joua un rôle considérable. Maurice Joyeux met ici avec bonheur ce phénomène en valeur, en soulignant le rôle important joué par la forte amitié qui liait tous ces militants, de tendances diverses, aux projets sociaux parfois très différents mais guidés par ce respect et cette tolérance sans lesquels il n’est pas d’œuvre commune de qualité.

Outre le rôle important joué par un Monde libertaire de haute tenue, Maurice Joyeux expose, au long de cette deuxième partie du texte [2], les diverses étapes qui vont mener au rétablissement, sur des bases solides, de la Fédération anarchiste. Il souligne en particulier l’importance des tâches effectuées alors par Georges Vincey, dont il laisse un portrait émouvant. C’est aussi le moment où l’on voit apparaître le premier jeune responsable de la librairie qui va s’ouvrir rue Ternaux, non loin de l’actuelle boutique de la rue Amelot : André Devriendt, aujourd’hui toujours alerte et directeur de publication de notre hebdomadaire.

Mais cette fin des années 50 et les années 60 qui arrivent, traitées dans la dernière partie de cette brochure [3], voient naître la guerre d’Indochine, les premiers soubresauts du côté de l’Algérie, le coup d’État « soft » de De Gaulle, l’écrasement sanglant des libertés dans certains pays de l’Est, la répression franquiste qui continue. Maurice Joyeux évoque bien sûr l’action de la Fédération face aux événements, accordant une large place à l’atmosphère qui régnait à Paris et dans les milieux syndicaux et révolutionnaires dans les moments forts de la guerre d’Algérie. On lira avec un intérêt constant, par exemple, le témoignage important que fournit l’auteur sur les réactions que va entraîner le putsch des généraux d’Alger en 1961. Sait-on également que le seul meeting anti-OAS organisé à l’époque le fut par le groupe Louise-Michel à Montmartre ? Ce n’est d’ailleurs pas sans déplaisir qu’on découvrira dans cet épisode le rôle tragi-comique joué par un certain Bayot, responsable communiste du XVIIIe arrondissement… La lecture des commentaires personnels de Maurice Joyeux sur l’un des aspects de la guerre d’Algérie — le soutien qu’il convenait ou non d’apporter en France au F.L.N. — ainsi que sur les événements de Cuba, à propos desquels Gaston Leval apportera une magnifique contribution dans les colonnes du Monde libertaire [4], sera profitable, espérons-le, à ceux qui, régulièrement en mal de révolution exotique, nous refont le coup des « luttes de libération nationale émancipatrices », sans jamais vouloir tirer les leçons de quoi que ce soit.

À la recherche de la synthèse

Comme dans plusieurs de ses écrits, on trouvera là encore sous la plume de Maurice Joyeux les habituels propos peu amènes sur ceux qu’ils qualifient ici d’« anarchistes humanistes », appellation qui vise essentiellement et schématiquement les individualistes et cette frange de libertaires davantage portés vers une sorte d’éducationnisme et de perfectionnement de soi-même plutôt que vers la violence barricadière et les nécessités de la lutte des classes. L’auteur les épingle cette fois pour la part de responsabilité qu’il leur attribue dans l’opération de mainmise sur l’organisation, évoquée plus avant, par le gang de Georges Fontenis. Ces critiques, parfois féroces, sont toutefois atténuées ici par les souvenirs que Maurice Joyeux laisse ici ou là, au long de cet écrit, de quelques-uns de ces camarades. Car en effet, curieusement, tous les portraits chaleureux qu’on trouvera tracés, ceux de Vincey, de Laisant, d’Aristide Lapeyre, de Leron, et desquels se dégage une tendresse certaine, sont ceux d’individus qui tous, sans exception, appartiennent à cette tendance. À croire que l’amitié militante et les rapports fraternels croissent à mesure que l’attachement aux structures diminue… Et puis, pour contrebalancer un peu plus cet aspect fâcheux des critiques sévères adressées à cette tendance bouc émissaire, on lira aussi avec délice le savoureux rappel à l’ordre que Maurice Joyeux adresse à ces usurpateurs du « communisme libertaire » qui ignorent tout de Kropotkine, père de la doctrine, et qui régulièrement eux aussi, nous infligent et nous imposent leur charabia et leur comportement gauchiste avant d’aller bien souvent terminer leur carrière dans les officines de gauche ou d’extrême gauche pour lesquelles ils sont faits.

Oui c’est une Histoire à lire absolument. Histoire de ne pas oublier.

Jean Robin

éditions du groupe Maurice-Joyeux

[1Parue sous le titre « L’Affaire Fontenis » dans le numéro 28 de la revue La Rue

[2Parue sous le titre « La Reconstruction difficile de la Fédération anarchiste (1954-1960) » dans le numéro 30 de la revue La Rue

[3Parue sous le titre « La Fédération anarchiste reprend sa place parmi les organisations de gauche et d’extrême-gauche (1960-1965) » dans le numéro 31 de la revue La Rue

[4Voir : Réplique sur Cuba.


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