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Malgré l’hospitalisation des grévistes et le siège de la Bourse du travail à Lille

La grève de la faim continue !

Le jeudi 22 juin 2000.

Lionel Jospin et Jean-Pierre Chevènement auront-ils le triste privilège de figurer dans le même panthéon d’assassins que Margaret Thatcher ? Plus le temps passe à Lille, et plus augmente le risque d’une issue dramatique à la grève de la faim entamée le 8 avril dernier par 26 sans-papiers du CSP-59. Et le ministre de l’lntérieur est maintenant le seul à être en mesure d’éviter un tel drame. Le samedi 17 juin, 71 jours après le début de leur mouvement, ils et elles étaient encore 19 à le poursuivre avec une résolution maintenant à toute épreuve. La stratégie de tension, de criminalisation, mise en œuvre par le gouvernement et la préfecture du Nord n’aura eu qu’un seul effet : radicaliser les grévistes et rendre la situation quasi incontrôlable.

La préfecture préfère toujours la répression

C’est donc au 71e jour de grève de la faim que la matraque gouvernementale est tombée sur les grévistes retranché-e-s à la Bourse du Travail. Cette opération de police n’aurait dû prendre que quelques minutes, elle a finalement duré plus de 7 heures. Pressentant l’intervention policière, les sans-papiers et leurs soutiens avaient en effet transféré dans la nuit les 26 grévistes dans une pièce située au-dessus de celle qu’ils occupaient, pièce non visée par l’arrêté municipal de fermeture de locaux (cf notre avant-dernier numéro). En investissant la Bourse du travail à 6heures du matin, les forces de police ne trouvèrent donc que des sans-papiers non grévistes et des soutiens, une centaine, dans les deux pièces visées par la mairie. Elles ne mettront que quelques minutes pour enfoncer les portes et expulser les gens du local, pour se rendre compte également, à la grande fureur du préfet que, de grévistes, il n’y en avait plus. Bredouilles, les flics quittaient la Bourse du travail deux heures après.

Les grévistes se signaleront d’eux-mêmes pour porter secours à l’un des leurs : vers 9 h, ils et elles décident d’appeler le SAMU pour faire évacuer Mustapha, victime d’un malaise. Sitôt celui-ci emmené, la police est de retour. C’est alors que se dérouleront le matraquage policier dont vous avez sans doute vu les images (même si la presse avait été expulsée de la cour des bâtiments pour qu’il n’y ait pas de témoins gênants). Deux manifestants sont blessés et emmenés vers l’hôpital. Un camarade est interpellé et violemment matraqué. Il passe en procès début juillet, inculpé de violence à agent.

À l’intérieur de la Bourse du Travail ne restent plus que la police, quelques métallos CGT qui soutiennent les sans-papiers, quelques soutiens et les grévistes enfermé-e-s depuis de longues heures.

Vers 11 h, les grévistes appellent une deuxième fois le SAMU pour cette fois faire évacuer Saïda, qui souffre de violents maux de ventres. C’est le moment que choisit la police pour investir les lieux et enfoncer la porte de la salle où ils et elles sont retranché-e-s. Mais Saïda ne sera emmenée vers un hôpital qu’une heure plus tard !Car entre temps, les médecins amenés sur place ont préféré tenter de convaincre les autres grévistes de se laisser hospitaliser. Mais devant leur obstination, il ne reste plus que la force : ils/elles ne céderont qu’en voyant la manière dont les CRS empoignent les premiers d’entre eux. Il est plus de 13 h quand l’évacuation « sanitaire » est enfin terminée, la police oubliant toutefois l’un des grévistes retrouvé plus tard évanoui dans les toilettes. Il faudra alors demander son hospitalisation ! La police se livre à l’interrogatoire de quelques-unes des personnes présentes aux côtés des grévistes, dont Jean-Marc Lavigne du MRAP, Patrice Bardet de la CGT, et le rédacteur du présent article.

Près d’une semaine d’état de siège

En fin d’après-midi, la préfecture institue le blocus et l’occupation policière de la Bourse du Travail afin d’empêcher le retour et le regroupement des grévistes. Cet état de siège durera près d’une semaine, jusqu’au 13 juin. La confrontation permanente entre les CRS et les sans-papiers et soutiens présent-e-s à l’intérieur comme à l’extérieur est particulièrement tendue. La police matraquera à nouveau les manifestant-e-s le lundi 13 et inculpera un autre camarade d’outrage (procès à la mi-octobre).

Jeudi 9, le Comité des sans-papiers fait savoir aux grévistes qu’il n’est plus en mesure de les regrouper. Il leur demande donc de rester dans les hôpitaux. Les grévistes y sont bien gardé-e-s par la police qui relève l’identité de celles et ceux qui tentent de les approcher. Elle est aidée par le personnel ou les vigiles des hôpitaux également, qui filtrent les visiteurs, en violation flagrante du Code de la santé publique. Ils/elles y sont également maltraité-e-s : refus d’accès aux douches, présentation de plateaux repas… L’hôpital de Seclin en mettra même deux dehors car ils refusent soins et aliments !

Samedi, plus de mille personnes ont défilé dans les rues de Lille pour protester contre l’occupation policière de la Bourse du Travail et pour la régularisation de tous et toutes, CGT et CFDT comprises, même si le gros de la manifestation se trouvait évidemment derrière les banderoles du Comité des sans-papiers.

Lundi 13, le préfet profite d’une visite de Gaillot (Mgr de son prénom) aux 22 personnes encore en grève de la faim (4 d’entre eux, régularisés, ont cessé le mouvement) pour demander à le voir. Il le charge de transmettre sa dernière « non-proposition » aux grévistes : qu’ils et elles arrêtent la grève de la faim, et il examinera « avec la plus grande humanité » leur demande de papiers d’ici un mois et demi…

Sur les 22, 19 ont depuis formulé un refus net et précis. Le premier à avoir donné sa réponse l’a fait dans ces termes : « je sais que ma santé est foutue à plus de soixante jours de grève de la faim, mais si il veut vraiment le faire avec humanité, il doit maintenant me donner mes papiers. Le préfet nous piège, il ne nous donne aucune garantie de régularisation, surtout écrite. »

Le Comité des sans-papiers exige depuis une semaine déjà le regroupement des grévistes (ce que les autorités hospitalières ne peuvent légalement pas refuser si les intéressés le demandent), la régularisation des grévistes de la faim et l’ouverture de négociations sur la liste des 112 sans-papiers qui avaient occupé l’lEP et que la police avait délogé-e-s.

Un mouvement qui laissera des séquelles…

Le samedi 17, une nouvelle manifestation rassemblait plusieurs centaines de personnes ainsi que les salarié-e-s de l’usine Lever d’Haubourdin menacée de fermeture. Le grand danger, à l’heure actuelle, au-delà des traces visibles et des séquelles durables pour tou-te-s les grévistes, c’est celui d’une fuite en avant de certains d’entre eux/elles. Le préfet a tout fait pour briser leur lutte collective. Cela fait près de quinze jours qu’ils et elles sont plus ou moins coupé-e-s les un-e-s des autres. Pour certains, ils ont même mené un ou deux jours de grève de la soif.

Le grand danger, c’est aussi le basculement possible et brutal d’un gréviste à bout de force vers la mort. Cela, personne ne le souhaite. Pas même les grévistes, qui sont entré-e-s en mouvement pour avoir simplement le droit de vivre ici. Cependant, à les enfermer ainsi dans un tête à tête suicidaire avec sa propre personne, Jean-Pierre Chevènement prend le risque de les voir dépasser leurs propres limites. Alors qu’il lui serait si simple de régulariser !

Il est encore bien trop tôt pour tirer un bilan politique de la crise qui se déroule actuellement à Lille. Mais il faudra bien le faire et désigner clairement les responsabilités. Notamment celles de ceux qui, à gauche, ont préféré faire pression sur les sans-papiers plutôt que sur le gouvernement et ont ainsi prolongé d’autant le bras de fer. Les sans-papiers ne seront pas les seul-e-s à porter des séquelles dans cette affaire.

Bertrand Dekoninck. — groupe de la métropole lilloise


L’intégrale des textes afférents à cette lutte est disponible sur le web : http://atlas.bok.net/zpajol/


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