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Un point d’histoire

Les origines de la Fédération anarchiste

par Henri Bouyé
Le jeudi 27 juin 1991.

Le hasard a voulu que me tombe entre les mains — tout récemment — le livre de Maurice Joyeux ayant pour titre Sous les plis du drapeau noir, édité par Publico. Etant données les libertés prises par son auteur en ce qui touche la vérité historique, notamment les origines et les débuts de la Fédération anarchiste, dans lesquels je suis personnellement et largement impliqué, je me sens obligé de relever silences et inexactitudes. Après les insuffisances de Maitron [1], avec cet ouvrage, de sérieuses mises au point s’imposent pour que les générations de militants et de sympathisants, tout comme les simples lecteurs de notre presse — actuels ou à venir — et même d’authentiques historiens puissent se faire une opinion basée sur des informations exactes sur ce qui s’est passé chez les anarchistes — ou dans leur « mouvance » — de 1939 au début des années 50.



Il s’agit de la Fédération anarchiste première manière, celle qui précéda l’actuelle FA, résultant de la rupture consommée au congrès de Paris de 1953 où, à la suite d’un vote largement majoritaire en faveur des thèses soutenues par Georges Fontenis, cela se traduisit par une orientation bien déterminée (lire Le Libertaire du 28 mai 1953). Au cours des mois suivants, l’organisation continue de s’appeler FA et ne deviendra Fédération communiste libertaire (FCL) que fin novembre 53 (lire Le Libertaire du 3 décembre 1953). En fait, il y eut départ des opposants, si bien que la FCL prétendit détenir légitimement le journal et le local (ce qu’elle fit sans partage) et eut posé problème en cas de scission véritable proclamée au congrès.

N’acceptant pas la nouvelle orientation ni le nouveau titre de l’organisation. de nombreux camarades, estimant ne pas pouvoir s’exprimer valablement au sein de celle-ci, se groupèrent en vue de constituer une nouvelle Fédération anarchiste. Parmi eux, évidemment, les plus acharnés des « anti-organisation » (reliquat d’un anarchisme essentiellement négateur), des pacifistes angéliques (ô combien énigmatiques !), des plumitifs des plus intarissables, des ténors des plus verbeux de l’entre-deux-guerres, mais aussi de solides militants — tous âges confondus — dévoués à la cause (on pense ici à Georges Vincey, qui pourtant de formation « individualiste », après s’être dépensé sans compter pour mettre sur pied la gestion de la première FA et de son journal, se remit à la tâche pour que celle qui allait lui succéder puisse démarrer dans les meilleures conditions possibles). Il y avait — entre autres — dans ceux qui œuvrèrent à la création de la FA, Maurice Joyeux, auquel les circonstances allaient permettre de pouvoir enfin satisfaire ses aspirations à devenir un « leader » le premier plan (étant entendu que ce dernier, en communion avec sa compagne, Suzy Chevet, a fourni un énorme travail au cours — et même après — la période concernée, même si celui-ci fut loin d’être toujours bénéfique pour le rayonnement de nos idées).

Ayant pris mes distances avec les deux « courants », celui animé par Fontenis (FCL) parce qu’il s’orientait vers un « renouveau » duquel l’anarchisme était de plus en plus absent, et l’autre (la nouvelle FA) dominé longtemps par les éclats de voix de Joyeux (même si Maurice Laisant en a été un moment le Secrétaire général) ; parce qu’il n’était qu’un mélange de tous les contraires et se satisfaisait volontiers de vérités premières et d’affirmations fracassantes. Ce qui ne m’empêcha pas d’entretenir des relations amicales avec des camarades ayant rejoint l’une et l’autre de ces deux organisations et explique que je ne sois pas dans une ignorance totale des pérégrinations de celles-ci.

Après ces quelques explications, venons-en maintenant aux origines de la Fédération anarchiste première manière. Elle est née du regroupement de militants. du rapprochement de courants anarchistes de l’avant-guerre, notamment de l’Union anarchiste (UA) et de la Fédération anarchiste de langue française (FAF). La première. la plus ancienne et la plus forte numériquement, avait pour journal Le Libertaire (hebdomadaire) et était de tendance et d’expression fortement teintée d’ouvriérisme. La seconde, moins ouvriériste et plus portée vers les débats d’idées, avait pour journal Terre Libre (mensuel) auquel collaborèrent Voline et Prudhommeaux.

Durant l’été 1940, après la défaite militaire de la France, toutes deux (déjà la mobilisation générale de 1939 les avait désarticulées) disparurent, comme toutes les formations qui s’opposaient au nazisme. Dès 1941-début 1942, et indépendamment des activités clandestines menées individuellement ou par petits groupes dans le domaine de la solidarité et de l’entraide : mise à l’abri des recherches policières pour les plus menacés — insoumis, Juifs et autres — fabrication de fausses cartes d’alimentation, assistance de camarades déjà poursuivis…, très vite est né l’espoir, tant en zone nord qu’en zone sud, de voir se réaliser un regroupement, se constituer une organisation fédéraliste des anarchistes effectivement structurée. Cela avec la volonté bien affirmée de ne pas revoir l’éparpillement ni les entreprises souvent fantaisistes d’avant 1940. Belles illusions…

Des rencontres de militants eurent lieu en province, dont une à Toulouse (pompeusement baptisée « congrès ») à laquelle participa Voline [2].

En région parisienne, dès fin 1941-début 1942, rencontres et véritables réunions clandestines se multiplièrent, et c’est sous l’impulsion de Louis Laurent, Georges Vincey, Georges Gourdain (arrêté par la Gestapo puis déporté à Buchenwald où il décéda en 1944) et moi-même que prit vraiment corps l’idée de la réalisation en période clandestine du tissu d’une nouvelle organisation anarchiste interrégionale devant se manifester publiquement au grand jour dès que cela deviendrait possible.

En 1941-1944, tant en zone sud qu’en zone nord, des imprimés anarchistes circulent clandestinement et sont distribués [3]. À Paris, un bulletin intérieur est tiré à la ronéo, Le Lien, qui deviendra, la guerre terminée, celui de la FA.

Dans le même temps, je fus chargé de faire une tournée dans le Midi pour prendre contact avec un maximum de militants, dans le but d’harmoniser les efforts des uns et des autres. Tâche fort ingrate, car des individualistes impénitents et des pacifistes prudemment attentistes (le tout dans le plus pur style des années 30) ne voyaient pas d’un très bon œil ce « messager » que, pour eux, je pouvais être d’une ère susceptible de devenir, pour nos milieux. celle de l’organisation !

Au cours de la même période, une brochure de propagande, Les libertaires et le problème social, œuvre collective et anonyme dont le contenu fut largement discuté, est écrite en vue de faire connaître les grandes lignes de la pensée anarchiste à travers les réalités de la vie quotidienne (en bien des points, elle ne serait plus valable aujourd’hui). Elle fut imprimée et diffusée en mars 1945. Une deuxième édition dut être tirée en août de la même année. et une troisième un peu plus tard.

En juillet-août 1944 : déroute des armées allemandes. Au cours de ce que les historiens ont cru appeler la « Libération de Paris » (derniers jours de l’occupation de la Capitale) des affiches imprimées durant la clandestinité (des expéditions en furent faites en province). « Retour de la Liberté », sous la bannière de la Fédération anarchiste, apparaissent sur les murs de la capitale et de la banlieue. Siège provisoire de celle-ci : rue de la Victoire, puis rue de Lancry, et enfin 145, quai de Valmy, siège pour longtemps de l’organisation et de son journal, Le Libertaire. dont le n° 1 de la nouvelle série (décembre 1944) sortira illégalement, car il n’eut l’autorisation de paraître que fin avril 1945. C’était là, sans doute, le prix à payer — un mini-purgatoire — pour notre non allégeance au gaullisme durant et après la période noire.

Il y a lieu de préciser qu’au cours de la période clandestine, nous ne nous sommes jamais intégrés à un mouvement de résistance officielle quel qu’il fût, mais nous avons eu des relations excellentes, suivies, souvent fraternelles, avec des responsables (le plus souvent socialistes ou socialisants) qui l’avaient rejointe [4], ce qui a permis aux uns et aux autres de précieux échanges de services dans la dangereuse situation du moment.

En octobre 1944, la guerre n’est pas terminée, mais la France n’est plus occupée par l’armée allemande depuis août de la même année, et son « gouvernement provisoire » présidé par le Général de Gaulle, et antérieurement installé à Alger, siège maintenant à Paris.

Les retrouvailles entre militants s’étant multipliées, de nouveaux groupes se constituèrent. de nombreux sympathisants, jeunes et adultes, entrent en relation avec nos milieux. Première rencontre à l’échelon inter-régional à Agen. D’aucuns ont parlé d’un « congrès », mais le terme est exagéré. Il est procédé au passage en revue des événements passés et présents, et à un examen de ce qui a été fait ou est en cours pour favoriser le rayonnement de l’anarchisme. À ce moment, Maurice Joyeux est toujours inconnu de nous tous. Je suis confirmé dans mes responsabilité au secrétariat de la « commission administrative provisoire », chargée de coordonner les groupes [5], assurer la parution du Libertaire (mensuel qui deviendra par la suite bimensuel) et de préparer un premier congrès, prévu à Paris pour octobre 1945.

En avril-mai 1945, Le Libertaire est autorisé à paraître et touche en une seule livraison le contingent de papier auquel il a droit, avec effet rétroactif partant de la date de demande d’autorisation (début septembre 1944). Si bien que nous nous trouvons avec un énorme stock de papier dépassant de beaucoup nos besoins, alors que c’est la pénurie et que celui-ci se vend très cher au marché noir. Tout le surplus est vendu au prix fort et, avec le bénéfice réalisé, sans plus attendre nous lançons Le Libertaire hebdomadaire. Ce fut une réussite. Distribué par Transport-Presse, il débuta avec un tirage de cent mille exemplaires. La vente se stabilisa à une moyenne satisfaisante après, évidemment, plusieurs numéros.

En octobre 1945, se déroule le congrès constitutif de la Fédération anarchiste à Paris, à la salle des Sociétés savantes. Les groupes participants sont plus nombreux par rapport à ce à quoi nous avions été habitués avant la guerre (il y avait aussi des individualités). Les débats sont difficiles, parfois houleux, entre ceux que n’effarouche pas la notion d’organisation effectivement structurée avec l’engagement personnel et la responsabilité collective qu’elle implique et ceux qui, au nom d’un anarchisme essentiellement négateur ne voient en elle que laminage de la liberté et de l’expression individuelle avec pour corollaire l’étouffement de la personnalité. Les vieux clichés ont la vie dure ! Étaient présents, également, des camarades anarcho-syndicalistes [6].

La commission administrative existante est complétée et reconduite sans changement notable. Je suis nommé secrétaire général de l’organisation. L’année suivante, Georges Fontenis est nommé secrétaire général au congrès de Dijon [7].

Après ce petit rappel historique, revenons au livre qui l’a suscité. Selon son auteur, Maurice Joyeux, je ne serais pas apparu, on ne m’aurait pas vu au cours des séances du congrès constitutif de la Fédération anarchiste d’octobre 1945 à Paris. Et pourtant, j’y fus désigné comme secrétaire général ! Fallait-il que les congressistes soient bornés, ou étonnement anesthésiés pour prendre pareille décision sans m’avoir vu ni entendu ! Nous sommes ici dans l’absurde. Il aurait joué, lui, Joyeux, un rôle capital dans les premiers pas de la FA issue de la clandestinité ? Or, quand il s’est présenté à nous, celle-ci avait plus que dépassé le stade des tâtonnements et n’avait pas attendu après lui pour exister. Elle avait son local, son bureau de correspondance, sa librairie, une permanence (assurée d’abord par la camarade Rachel Lantier), elle se manifestait déjà publiquement par la parole et par l’écrit.

Maurice Joyeux insiste sur le rôle qu’il aurait joué dans la vie et la rédaction du Libertaire, dont il aurait rédigé les éditoriaux. Présomption ou erreur ? Peut-être confond-il les débuts du Libertaire, journal de la FA n° 1 avec ceux du Monde libertaire, organe de la FA n° 2, pour lequel chacun sait qu’il se dépensa beaucoup. À toutes fins utiles, précisons qu’à l’époque (de décembre 1944 à 1946) il n’écrivait pas beaucoup, il n’était pas encore « écrivain ». En passant, rappelons pour la petite histoire, que l’éditorial du Libertaire n° 1, daté de décembre 1944, fut écrit par Raymond Asso. auteur du recueil de poèmes Chansons sans musique, contenant les textes des chansons « Dans les prisons de France » et « Mon légionnaire ». alors très en vogue. Les éditoriaux des numéros qui suivirent furent presque toujours écrits soit par Oriol, Guennec, ou moi-même. Par ailleurs. si Georges Brassens fut un certain temps secrétaire de rédaction et metteur en page du Libertaire, c’est sur ma proposition mais aussi et surtout parce qu’il en avait l’envergure. L’« amitié » (?) qu’il aurait eu pour Joyeux n’y est assurément pour rien. Georges Brassens était entré en rapport avec moi bien avant que circulent les versions fantaisistes de son arrivée dans nos milieux, qui eut lieu à peu près en même temps que celle d’Armand Robin — auquel il était très lié — avec lequel Joyeux assure avoir été également en grande « amitié ». Il saute aux yeux que dans sa propension à faire état de la pléiade des célébrités du monde littéraire qui lui auraient accordé le privilège de leur amitié, Joyeux n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Tout problème de modestie — ou d’immodestie — mis à part, il apparaît que Joyeux a des défaillances, des trous de mémoire, mais, en contre-partie, une imagination plutôt fertile.

Il est grand temps de remettre les pendules à l’heure. Et il ne faudrait tout de même pas permettre, sous le prétexte un peu léger de ne contrarier personne, que la légende, aussi bien parée soit-elle, l’emporte sur l’Histoire. S’agissant ici d’une période nous ramenant jusqu’à un bon demi-siècle en arrière, dont les survivants sont — fatalement — chaque jour moins nombreux, il importe que ceux qui l’ont vécue en tant que militants dans nos milieux se manifestent, cela dans l’intérêt de la vérité historique. C’est ce qui m’a décidé (comme m’y ont poussé aussi de nombreux camarades plus jeunes que moi) à prendre la plume pour apporter ma contribution à celle-ci, aussi modeste qu’elle puisse être.

(Henri Bouyé


[1Jean Maitron, historien du mouvement ouvrier, auteur d’une Histoire du mouvement anarchiste.

[2Voline, on l’ignore souvent, était Juif et franc-maçon. il avait dû quitter Paris et se réfugier à Marseille, car, dans la Capitale, la chasse aux Juifs avait commencé dès l’arrivée des troupes allemandes…

[3Saulnière (dit Arru) assurait les contacts Paris-province. Il fut arrêté à Marseille. Il ne s’évadera qu’au printemps 1944, ce qui ne facilita pas la tâche !

[4Notre approche de ces milieux a toujours été bien perçue, avec beaucoup de respect pour nos positions et comportements. Notre contact avec eux a été grandement facilité par les relations personnelles et la participation commune aux luttes syndicales de 1936.

[5Mais aussi les individualistes géographiquement isolés.

[6Certains anarcho-syndicalistes avaient été à nos côtés pendant la résistance, ayant milité à la CGT-SR. Leur proposition tendait à la constitution d’un ensemble fédéré rappelant l’expérience espagnole.

[7À Dijon, il me fut demandé de demeurer secrétaire général. Je refusai, estimant qu’un responsable à cet échelon ne devait pas rester en fonction deux années consécutives. C’est sur proposition de Georges Vincey, Louis Laurent et moi-même que le congrès désigna Georges Fontenis.





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