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André Devriendt, en hommage

Le jeudi 22 janvier 2015.

C’est en fréquentant les assemblées générales du Syndicat des correcteurs dans la première moitié des années 1970 que j’ai connu André Devriendt (1920-2014). Il y exerçait alors la charge de secrétaire. Précis dans ses interventions, l’homme apparaissait discret jusque dans ses emportements. Quand il lui fallait répondre aux diatribes de tel ou tel querelleur de tribune, et ça ne manquait pas, il avait toujours la colère maîtrisée. Comme s’il convenait d’abord, pour lui, de ne jamais se laisser aller à la surenchère verbale. D’aucuns y virent, alors, l’empreinte d’une faiblesse de caractère ; d’autres, comme moi, la marque d’une élégance ou d’une morale, au choix. La suite de l’histoire nous donna, je crois, raison.

Au jusant d’une vague rouge (et noire) qui avait emporté avec elle d’anciennes bien-séances et nourri, d’un même mouvement, quelques penchants pour la ferveur démonstrative, le Syndicat des correcteurs s’ouvrit, en ces années de l’après-68, à une nouvelle génération, la mienne, celle qui avait connu son heure de gloire — ou ce qu’elle croyait telle —aux pieds des barricades d’un printemps déjà sublimé. Culturellement, le choc fut parfois rude entre la vieille et la jeune garde militante. D’un côté, on croyait, à tort, avoir tout connu des flux et des reflux de l’illusion lyrique. Il s’en fallait de beaucoup. De l’autre, on s’imaginait, sans rire, avoir enfin atteint le Graal en pénétrant, par la porte dérobée du Livre, une CGT jusqu’alors vouée aux gémonies mais incarnant tout de même « la classe » — celle-là même qui, au moment de l’assaut final, s’était laissé « trahir » par ses dirigeants. En ces temps-là, la pensée était binaire, surtout du côté des jeunes pousses.

Dans ces circonstances quelque peu bousculées, le sage André Devriendt, qui avait alors la cinquantaine et vingt ans de syndicat au compteur, mit son expérience de pragmatique éprouvé au service d’une idée simple. Lui, qui n’avait jamais cru que, même de loin, 68 valait
36, eut l’intelligence de comprendre — assez vite — que, désencombrés de leurs manies gesticulantes, ces « gauchistes » de la dernière averse arrivés au syndicat et confusément libertaires pour certains pourraient, le temps de la décantation venu, s’investir, comme militants, dans la maison. Et c’était là la seule chose qui lui importait. Tout acquis à cette idée, il put compter — et comment ! —, à partir de 1972, date de renouvellement de son mandat de secrétaire, sur la complicité énergique de son adjoint et « fils spirituel » Jacky Toublet (1940-2002) , qui, lui, chevauchait à l’aise, en anarcho-syndicaliste conséquent, les deux cultures : celle de l’ancien mouvement ouvrier (la vieille et belle CGT des origines) et celle de 68, versant social évidemment. Les deux hommes, à vrai dire, se complétaient à merveille. De par son âge, son attitude, ses façons, André, l’anarchiste affable, incarnait l’image du père tranquille et fédérateur d’un syndicat très divers dans sa composition. Quant à son jeune et fougueux adjoint, Jacky, qui en était l’exact contraire du point de vue du caractère, il était toujours là, bouillonnant et inspiré, pour porter, chaque fois que nécessaire, le fer en assemblée. André, admiratif, disait de lui qu’il était tout à la fois un « bretteur » et un « fin politique », sa principale vertu tenant pourtant, à ses yeux, à cette capacité qu’il avait de ne jamais franchir, quel qu’en fût l’enjeu, la limite au-delà de laquelle l’unité du syndicat pouvait être menacée. Cette exigence qui ne cessa, en effet, d’inspirer Jacky, même aux moments les plus rugueux de ses futurs mandats de secrétaire, c’est probablement au contact d’André qu’il l’avait acquise.

En ces temps difficilement imaginables aujourd’hui, où, dans la presse parisienne, le rapport des forces était tel que toute revendication, ou presque, se voyait rapidement satisfaite — un arrêt de travail (ou sa simple menace) suffisait à faire plier l’adversaire de classe, comme on ne dit plus —, l’offensive d’Émilien Amaury, patron de choc du Parisien libéré, contre les ouvriers du Livre sonna l’heure de la mobilisation générale. C’était en mars 1975. L’enjeu était clair. Le boutefeu Amaury, cavalier émérite mais par trop présomptueux — la preuve : il mourut des suites d’une chute de cheval (forcément syndiqué) pendant le conflit —, prétendait en finir, à la hussarde, avec le Livre, sa convention collective, ses us et coutumes, ses bureaux de placement et le reste. L’attaque était donc frontale, et c’est frontalement que le Comité intersyndical du Livre parisien (CILP) — où André représentait le syndicat — engagea la résistance avec la ferme volonté de vaincre.

Il est évidemment impossible de retracer ici ce qui fit toute la singularité de cette lutte de longue haleine — vingt-neuf mois tout de même —, mais on ne saurait ignorer que son principal mérite consista sans doute à se réapproprier, avec succès, d’anciennes méthodes d’action directe inventées par la CGT syndicaliste révolutionnaire des origines, celle dont se voulait précisément l’héritier le Syndicat des
correcteurs. C’est évidemment dans cette tradition, désapprise depuis trop longtemps par le syndicalisme plan-plan, que s’inscrivirent les multiples assauts « illégalistes » d’un conflit qui en fut assez friand : « rodéos », occupation de Notre-Dame, déversement de dizaines — voire de centaines — de milliers d’exemplaires du Parisien libéré « jaune » sur le bitume de Réaumur ou des Champs-Élysées, interventions sur la Grande Boucle, occupation du paquebot France, etc.

Cette lutte prolongée inaugura aussi, pour un temps du moins, au sein du Livre, un vrai moment démocratique où les procédures délibératives débordèrent, pour une fois, le cadre strict de la seule instance habituellement habilitée à décider de la marche à suivre des affaires, à savoir le Comité inter. Ce fut un temps où les assemblées fleurirent et où les bouches s’ouvrirent. Si l’on ajoute à cela que, durant toute la durée du conflit, deux ans et demi donc, les salaires des travailleurs du Parisien libéré furent pris en charge par leurs confrères de la presse parisienne qui, à cette fin, versaient, chaque mois, 10 à 12 % des leurs à leur syndicat respectif, on aura une idée, même légère, de ce que cette lutte historique engagea de détermination, de constance et d’imagination.

Quand, lors de conversations privées, André évoquait, bien longtemps après les faits, ce conflit du Parisien libéré auquel il s’était tant donné et qui l’avait tant marqué, il avouait parfois, lui le modeste, une vraie fierté : celle d’avoir su y inscrire, à sa place — mais en bonne place —, le Syndicat des correcteurs et, ce faisant, de lui avoir permis de gagner pour longtemps, par son implication militante du moment, le respect des autres catégories du Livre. Et nul ne saurait contester, en effet, que, dans cette lutte, l’engagement actif et déterminé de militants, pour la plupart jeunes, du Syndicat des correcteurs changea du tout au tout l’idée que s’en faisaient les autres catégories du Livre — et plus encore leurs militants communistes, autrement dit ses bataillons les plus disciplinés, mais aussi les moins paresseux quand il fallait « aller au charbon ». C’est donc là, au cœur des nuits de « rodéos » et dans la fraternité des risques solidairement partagés, que la présence constante d’activistes du Syndicat des correcteurs contribua à modifier radicalement la réputation de la collectivité professionnelle et syndicale tout entière, qui passa d’un coup de la catégorie vague d’« anarcho-rigolos » à celle, nettement plus enviable dans la lexicologie viriliste du combat de classe, de « durs à cuire ».

Le Syndicat des correcteurs doit beaucoup à André pour avoir tenu fermement la barre en cette période où — il en convenait aisément — la longueur et l’âpreté du conflit favorisèrent aussi, chez certains adhérents, des comportements peu glorieux. Pour preuve, quelques-uns d’entre eux durent parfois se faire tirer l’oreille pour s’acquitter de leur devoir de solidarité envers les grévistes du Parisien libéré. La justification invoquée par les radins de base relevait toujours du même prétexte : la main-mise des « cocos » sur le mouvement. Ce qui contraria davantage le placide André, c’est que ce discours ne manqua pas d’être relayé par quelques ténors d’assemblée, dont une poignée d’anarchistes historiques du syndicat qui, soudés par un anticommunisme pour le coup réellement primaire, trouvaient des excuses aux grippe-sous. Quand on sait que, par ailleurs, certains militants d’influence de la Fédération anarchiste, à laquelle appartenait André, se gardèrent, de leur côté et pour de petits intérêts de boutique, de condamner les « jaunes » de FO qui faisaient tourner la nouvelle imprimerie d’Amaury implantée à Saint-Ouen, on peut comprendre que la moutarde ait pu lui monter plus d’une fois au nez. Y eut-il, comme l’ont colporté certains camarades bien intentionnés de l’époque, convergence objective entre l’anarcho-syndicaliste André Devriendt et les militants communistes du Livre ? C’est possible, mais, si convergence il y eut, elle était évidemment liée aux circonstances du moment, à la chaleur de la lutte, à la nécessité de l’unité. Ce qui n’est pas discutable, en revanche, c’est que, pour lesdits communistes — on disait « stals », alors —, son adhésion au Parti eût évidemment été saluée comme une belle prise et qu’ils y pensèrent. On en veut pour preuve l’anecdote suivante, que racontait André. C’est Krasucki lui-même, et pas moins, qui, patelin, se chargea de la démarche. La question fut simple : « Et pourquoi ne viendrais-tu pas chez nous ? » ; la réponse d’André
aussi : « Pour n’avoir pas à en repartir, Henri. » Et André continua de militer au Livre et à la Fédération anarchiste, ce qui était bien assez pour lui.

Quand sonna l’heure de la fin du conflit, en août 1977, le camarade secrétaire, rotation des mandats obligeant, n’était plus aux affaires depuis mars. Il était retourné à la base et avait repris son labeur de correcteur à la Sirlo-Figaro. Comme tout le monde, il fêta la « victoire ». Deux mois plus tôt, il était devenu administrateur (bénévole) de la Mutuelle de la presse et du livre, institution à laquelle il était très attaché et qu’il servit pendant quinze ans comme secrétaire, vice-président, rédacteur en chef du Mutualiste et membre du centre médico-pédagogique La Mayotte. Par la suite et parallèlement, il s’investit dans la section des retraités du Syndicat des correcteurs, dont il fut, de nombreuses années durant, secrétaire et responsable de son bulletin, Entre nous.

L’anarchisme, André l’avait découvert, comme c’est souvent le cas, à la faveur d’un hasard. Ouvrier sellier-garnisseur, il tomba sur un exemplaire du Libertaire en rénovant l’intérieur d’une bagnole de bourgeois. C’était en 1947. Sitôt lu, le novice, conquis, ressentit l’urgence de se mettre en quête de la bande du quai de Valmy, siège du brûlot. L’accueil fut chaleureux, fraternel, sans complication. Quelques mois après, il fondait le groupe d’Enghien-les-Bains de la Fédération anarchiste, où il résidait, et, plus tard, celui d’Alfortville qui fut, sa vie durant, son port d’attache. Militant sérieux, ponctuel, raisonné, André manifestait peu de goût pour les embrasements dialectiques dont le milieu était friand. Sa nature le portait plutôt à s’impliquer dans les combats qui lui semblaient justes, l’anticolonialisme notamment. Quand, à la faveur d’un conflit interne aux effets dévastateurs, la Fédération cessa, en 1950, d’être « anarchiste » pour devenir « communiste libertaire », André lâcha la proie pour l’ombre, en s’activant, avec d’autres opposants, à reconstruire une nouvelle « fédération anarchiste ». Elle vit le jour en 1953 et se dota d’un organe de presse, Le Monde libertaire, dont André fut l’administrateur de 1959 à 1963. En 1958, il fut nommé permanent de la « librairie générale » du Monde libertaire, dont il avait été l’un des initiateurs et qui ouvrit ses portes 3, rue Ternaux, dans le onzième arrondissement de Paris.

Peut-être est-ce en ces lieux que Louis Louvet (1899-1971), alors secrétaire du Syndicat des correcteurs et animateur de Contre-
courant
, s’enquit un jour, à sa manière, des aptitudes en matière orthographique du compagnon libraire, puis, rassuré, s’enhardit à lui demander : « Et pourquoi ne deviendrais-tu pas correcteur ? » Ce qu’on tient pour certain, en tout cas, c’est que, ici ou ailleurs, cette question lui fut bien posée, fin 1959, et qu’André s’y laissa prendre. Comme d’autres avant lui et autant après. En novembre 1960, il entrait au syndicat, fut envoyé chez Laugier (Imprimerie Montmartre) — où il exerça trois années durant un mandat de secrétaire du CE —, puis chez Larousse (Montrouge). Entre-temps, il était entré au comité syndical en 1965. Trois ans plus tard, il devenait secrétaire du Syndicat des correcteurs. Juste avant la grande tempête festive d’un printemps étudiant qui fut aussi, surtout, ce qu’on oublie souvent, la plus grande grève ouvrière de notre histoire.

À partir du moment où il accéda à des postes de responsabilité au sein du Syndicat des correcteurs, André s’appliqua, en anarcho-syndicaliste conséquent, à ne pas confondre les genres. Il continua d’être adhérent de la Fédération anarchiste, mais sans mandat. En mai 1990, à soixante-dix ans donc, il accepta, par amitié, de reprendre du service à la Fédération anarchiste, devenant directeur du Monde libertaire en remplacement de Maurice Joyeux, malade. Sept ans plus tard — et pour clore, ou presque, sa mission —, il se vit convoquer devant la XVIIe Chambre du tribunal correctionnel de Paris, ès qualités de responsable de publication, à la suite d’une plainte pour « provocation au meurtre » déposée par un certain Le Pen Jean-Marie, qui n’avait pas apprécié un dessin signé Lasserpe publié dans les colonnes de l’hebdomadaire anarchiste. Informant de sa relaxe dans les colonnes du Monde libertaire du 12 juin 1997, Jacky Toublet s’exprimait ainsi : « Cette affirmation du sieur Le Pen contre l’ami Devriendt avait toutes les caractéristiques de la bouffonnerie sinistre, du grand-guignol plutôt, dans sa version saignante. Surtout lorsqu’on sait qu’André, entre 1952 et 1962, dans ces temps de honte pour la République française, colla d’innombrables affiches contre la guerre que la France menait contre les peuples de sa colonie et peignit des "Paix en Algérie" sur bien des murs de Paris et de sa banlieue. L’officier de parachutistes Le Pen, dans le même temps, se livrait à d’autres activités moins humanistes. »

En ces temps de déshérence où si peu subsiste de notre histoire commune, la noble figure d’André Devriendt devrait rester comme celle d’un homme qui fit lien, qui sut tenir sa place et qui fut capable de transmettre sans heurter. Toujours avec simplicité. « Flamand la Simplicité », c’était d’ailleurs le nom qu’il s’était choisi, en 1946, quand il fut reçu compagnon sellier-garnisseur à l’Union compagnonnique des devoirs unis. « Flamand », parce qu’il était de parents belges originaires de Flandre. « Simplicité », parce qu’il y voyait une qualité devant être cultivée avec constance. Cette même constance qu’il mit à être un syn-dicaliste subtil et un anarchiste conséquent. Un anarcho-syndicaliste, en somme.

Fredy Gomez





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