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Technologie qu’en faire, et comment ?

février 2019.

Sciences et technologies sont le cœur battant de la modernité. Soutenues par L’État, financées par le Capital, imaginées par les scientifiques, façonnées par les ingénieurs et imposées à tous, elles façonnent notre monde et nos représentations. Le retour de la science porté par les Lumières nous a libéré du poids des religions et des communautés d’appartenance. Les effets de la technologie issue des nouvelles connaissances sont bien réels, pour augmenter notre confort, améliorer notre santé et déployer notre mobilité. Toutefois on peut considérer que la baguette magique est aussi maudite, qui transforme en ressource tout ce qu’elle touche, qui assèche toujours plus notre relation au monde, aux autres et à nous-mêmes. Le monde de la technologie est devenu celui du Capital et de l’ingénieur, l’efficacité est sa seule boussole, l’optimisation son unique objectif. Il est vital de le repenser et d’en reprendre possession !

En ces temps d’accélération, il est utile de revenir à la source et questionner l’essence de notre addiction à la technologie. Cette question est première, et l’histoire nous a légués de nombreux mythes qui la travaillent, dont ceux de la Grèce classique, qui systématisa tant d’éléments constitutifs des sociétés européennes. Nul n’est besoin de « croire » à ces récits du monde, de gober telle doxa religieuse ; ces ressources affinées au fil des siècles, sont tout autant libres de croyances que de droit. Nous choisirons ici le mythe de Prométhée qui nous semble éclairer justement nos interrogations contemporaines relatives à la science et à la technologie.

Naissance bricolée de l’animal technologique

Peu nombreux et immortels, les divins occupants du Mont Olympe sombrent dans l’ennui. Ils demandent alors aux deux frères, Épiméthée et Prométhée, de créer les animaux. Tandis que Prométhée s’affaire à donner forme aux hommes à partir de blocs d’argile, son frère, plus pressé d’en finir, bâcle un peu le travail. Il crée les autres bêtes et leur attribue sans trop y réfléchir, dents, griffes, fourrure, carapace, poils ou plumes, etc. la vitesse, la férocité, la ruse ou l’entraide sont attribués aux bêtes nouvellement créées. Et à tel point que lorsque Prométhée a terminé son œuvre, il ne reste plus de qualités disponibles pour les humains ; toutes ont été attribuées ! Prenant sa créature en pitié, le titan s’enhardit et vole à Héphaïstos le feu, et à Athéna l’art. Le feu fournira à l’homme la maîtrise de l’énergie, tandis que les arts lui permettront d’inventer des objets, de créer musiques et poèmes, et in fine, déployer l’enquête scientifique. Ainsi naît la technologie, association de la science et de la maîtrise de l’énergie.

Le mythe nous dit que nous sommes L’animal technologique, pour survivre et nous reproduire nous imaginons et fabriquons nous-mêmes les succédanés des qualités et des ressources dont la nature ne nous a pas dotés. Si l’on veut distinguer l’homme des autres bêtes, c’est ici – et nos sociétés contemporaines le démontrent bien – qu’il faut regarder. Si, l’on reconnaît maintenant que, des termites aux grand-singes, en passant par les castors ou les oiseaux, nombre d’espèces ont développées des techniques, et pour certaines plutôt complexes, on constate également que, par son ampleur et sa sophistication, la production technologique humaine est sans commune mesure avec celle des autres espèces ; la différence est massive et d’ordre qualitatif.

Il faut donc une suite au mythe… Platon qui le reprend nous dit ceci. Les hommes ont en fait utilisé ces merveilleux pouvoirs pour se détruire, fabriquant des armes funestes qui endeuillent les destins et détruisent les communautés. Voyant cela, Zeus réunit l’assemblée des Dieux, afin de diagnostiquer le problème et concevoir une solution. Le diagnostic est rapide et sans ambiguïté : ces hommes manquent du sens de la mesure et de celui de la justice. L’Hubris – la démesure – est le problème des hommes, et l’injustice celui des sociétés humaines. En guise de remède, les Dieux décident alors d’offrir deux nouvelles qualités au humains : pudeur et respect de chacun, et sens de la justice. Et surtout, ils insistent : tous doivent en être dotés et tous devront être mobilisés pour organiser la vie de la cité.

Platon nous dit ceci : seule la société prise dans son ensemble peut comprendre les bénéfices et les risques de la technologie et peut décider de ses usages pour le bien tous. L’attribution du sens de la mesure et de la justice à tous, plutôt qu’à quelques groupes spécialisés, installe les conditions de possibilité de la démocratie. Chaque citoyen peut et doit contribuer à la définition des règles qui régiront la cité et en particulier de celles qui y feront entrer telle ou telle technologie. Pour le dire autrement Platon affirme que la possibilité de la technologie crée la nécessité de la démocratie. Une démocratie directe, bien sûr, car des représentants professionnels, fussent-ils élus, auraient tôt fait d’accroître leurs pouvoirs et les avantages qu’ils en retirent. Une démocratie informée, bien sûr, car se reposer sur les recommandations d’experts rassemblés en comités, ne mènerait qu’à une épistémocratie, produisant aussitôt de nouveaux biais en faveurs, cette fois, des « sachants ». La technologie est consubstantielle à la nature humaine et depuis la première pierre lancée, notre corps – nos mains et notre cerveau – s’est progressivement spécialisé pour imaginer et fabriquer des artefacts. Le fameux dessin de l’« homonculus » qui représente l’importance de chaque élément du corps dans le cerveau le montre bien : nous sommes Homo Faber ; on ne peut être absolument contre la technologie. Nous sommes Homo Faber, et notre destin est de devenir Homo Politicus.

Technologie et concentration du pouvoir

Nous sommes condamnés à maîtriser la technologie ou disparaître. Il nous faut comprendre ses effets indirects et ses coûts cachés, discerner ce que ses usages nous font perdre et les dangers qu’elle nous fait encourir. Il nous faut mettre en place l’organisation sociale nous permettant de décider selon les cas, de la mobiliser pleinement, de la contrôler vigoureusement, ou de l’exclure de nos existences. L’énergie nucléaire par exemple, toujours aussi mal maîtrisée et nécessairement hyper-centralisée, nous fait courir un risque existentiel, il faut l’abolir. La chaussure par contre, avec sa semelle, améliore notre confort, mais amoindrit notre contact avec le monde. Si l’on peut douillettement vouloir se chausser, il peut être également utile à notre équilibre psycho-physique de marcher pieds nus lorsque que cela est possible, afin de maintenir un contact direct avec une réalité qui nous constitue. C’est ce que font par exemple nombre de néo-zélandais. Le sujet nous semble donc être celui de la confiscation de la technologie par la classe dirigeante : la technologie qui augmente notre puissance d’agir, peut aussi la concentrer. Certaines technologies produisent une asymétrie de pouvoir entre ceux qui la possède et ceux qui n’y ont pas accès. Ainsi la matière symbolique dont est faite le langage, et dont le rôle premier a été de magnifier notre vie commune et nos capacités de coopération, a été travaillée par les démagogues [note introuvable] afin de mobiliser l’énergie collective au service de leurs propres objectifs ; ainsi l’argent et l’écriture ont rendu possible une accumulation des richesses et du pouvoir sans précédent ; ainsi l’invention des hoplites et de la phalange [note introuvable], en Grèce classique, a rendu possible l’empire athénien ; ainsi le précédent millénaire a vu l’Europe, forte de ses vaisseaux et de ses canons, envahir, asservir puis coloniser nombre de peuples et territoires sur plusieurs continents. La liste est bien longue, mais l’énumérer ne mène nulle part ; il nous semble qu’il soit vain de nous en prendre à la technique – en tant que telle – mais qu’il faille plutôt réellement devenir Homo Politicus, organiser la cité de telle façon que chacun, chaque communauté, soit à même de comprendre ce qui vient, de dire ce qui est bon et ce qui ne l’est pas et de choisir ce qui est à prendre et ce qui est à laisser.

Technologies de la force : essor des États

Les territoires gérés sur le mode stato-capitaliste, nous semblent au contraire cumuler toutes les difficultés et exposer leurs populations à tous les dangers. S’il doit malgré tout prendre soin de sa population qui peut parfois le contraindre à se soucier de son bien être, l’état est avant tout une construction belliqueuse. Jaloux de ses frontières, il est également avide d’étendre son emprise et doit entretenir une force d’attaque efficace et obéissante. L’agressivité de l’OTAN, par exemple, démontre que les 50 millions de morts de la dernière grande guerre et la stabilisation d’une large partie des frontières européennes n’ont pas conduit au désarmement. Les militaires le savent depuis bien longtemps, la technologie peut décider de l’issu d’une guerre. Aux USA, premier marchand d’arme mondial, c’est l’armée qui décide des directions scientifiques et initie les premières expérimentations techniques. En France la Direction Générale des Armements finance nombre de travaux de recherche et bourses de thèse. Ce sont les recherches en physique théorique qui ont ouvert la voie à la folie atomique, et c’est à la demande des scientifiques que les militaires étasuniens ont financé les recherches conduisant à l’horreur nucléaire. Trop habitués, nous ne voyons plus cette situation monstrueuse : nous vivons dans un monde où il ne suffit que d’une personne, un chef d’État un peu plus détraqué que ses collègues, pour déclencher le grand holocauste. L’État et ses militaires utilisent en premier lieu la technologie pour tuer le plus vite et le plus grand nombre possible et ils n’auront pas de limite, même si parfois, à la mort, il préfèrent la terreur : Hiroshima, Nagasaki. On peut deviner la formidable puissance des lobbies militaires étasuniens et de leurs complices européens dans l’incroyable silence qui recouvre cet acte de terreur pure. Ce massacre de masse sans aucune comparaison dans l’histoire est le « grand oublié » de la dernière guerre et des procès relatifs aux crimes contre l’humanité. C’est comme s’il n’avait jamais eu lieu…

Du coté de la police, la situation n’est guère meilleure. Alors que sous couvert d’anti-terrorisme, les États détricotent les lois qui protègent leurs citoyens contre l’arbitraire, ils accélèrent le développement et la diffusion des technologies d’intelligence artificielle leur permettant de les surveiller, contrôler et si nécessaire emprisonner. Deux pays particulièrement avides de technologies sont les révélateurs de ce qui vient : la Chine qui a automatisé la surveillance des personnes, et des espaces publics, qu’ils soient physiques ou virtuels, pour reconnaître, ficher, classer et maintenant noter ses citoyens, et Israël qui fait de même pour exercer un contrôle toujours plus précis sur une catégorie de sa population : les Palestiniens. Les USA bien sûr ne sont pas de reste, dont la police des frontières utilise les technologies de reconnaissance faciale d’Amazon ou Microsoft pour faire la chasse aux immigrés venus du Mexique et d’Amérique Centrale. Mais si ces pays, parmi les plus agressifs, sont justement critiqués et montrés du doigt, ils ne représentent que la fine pointe d’un mouvement qui verra nombre d’états déployer sans vergogne les technologies de la surveillance de masse. Si elle est en retard, la France n’est pas non plus de reste, avec par exemple le nouveau déploiement du système de contrôle des frontières Parafe à base de reconnaissance faciale ou encore les premières expérimentations du même type dans certains commissariats de Lyon. Le cadre légal est maintenant en place et tandis que l’efficacité de la technologie croît chaque mois, son coût diminue d’autant. Quel chef, bien conscient de son manque de légitimité, de la colère et de la capacité de résistance de la population, refusera de déployer un panoptique qu’il n’aurait même pas osé rêver ?

Aucun.

Technologies du muscle : naissance du capitalisme

À coté de l’État – concentration de la force – le capitalisme – concentration de l’argent – est l’autre moteur de la technologie. C’est grâce à la technologie que le capitalisme a pris son essor au dix-neuvième siècle. La « Mule Jenny », inventée en 1779 en Angleterre pour automatiser le filage, a initié le mouvement de destruction de l’artisanat brutalement remplacé par les cauchemardesques usines de l’industrie qui s’inventait. Cette machine qui faisait le travail de dizaines d’artisans a scellé l’alliance des entrepreneurs et des capitalistes. L’entrepreneur qui manquait des fonds nécessaires à l’achat des machines et à la construction des usines allait tendre sa sébile aux détenteurs de capitaux qui ont vite compris les énormes profits qu’ils pouvaient amasser avec cette invention. En 1789, dix ans après son invention, l’Angleterre en comptait plus de 20 000 et la France déjà près de 7000. La machine avait déjà causé un niveau de destruction sociale difficilement imaginable. L’énorme et violente révolte des Luddites a duré des années, mais les artisans qui de nuit détruisaient les machines à coup de masses n’ont pu arrêter le tsunami. Le bris de machine fut vite puni de la peine de mort, et le déploiement massif de l’armée accompagné de « procès » collectifs n’auront eu raison de la détresse des artisans qu’au prix de près de six ans d’une véritable guerre civile. La puissance militaire de l’état associée à la force du profit alimentée par la productivité des usines, s’est avérée irrésistible. Elle était le fruit d’une automatisation des plus cyniques rendue infiniment profitable par l’exploitation sans vergogne des nouveaux prolétaires.

Technologies de la pensée : accélération du capitalisme

À peine deux siècles plus tard, c’est maintenant l’Intelligence Artificielle, fille illégitime de l’informatique et des neurosciences, qui est l’occasion d’une nouvelle et radicale course à l’automatisation et aux profits. Propulsée par l’Internet, le web et les mobiles, sa technologie profite d’une quarantaine d’années de recherche et d’ingénierie ayant conduit à l’informatisation des sociétés. Travail, information, jeux, loisirs et interactions sociales, l’informatique est partout et l’emprise de la digitalisation du monde ne fait que croître. Poursuivant le travail de cartographie des premiers géographes, le « digital » crée et met à jour en temps réel quantités de cartes actives et interactives qui représentent et doublent nos mondes physiques, et peut-être un jour en prendront la place. Ces artefacts imaginés par les scientifiques sont la matière première d’une nouvelle vague d’innovation, à laquelle le capitalisme s’est vite adapté, inventant au début des années 80, le « capitalisme d’innovation » qui injecte maintenant des centaines de milliards dans la course à la technologie. Parmi les dix premières capitalisations boursières mondiales, seule la dernière est une « pharma », sept sont des pionniers de l’intelligence artificielle, tels Amazon et Alphabet aux USA ou Alibaba et Tencent en Chine, et les deux restantes sont des hydres de la finance également pionnières dans l’utilisation de ces technologies. Le bras armé de ce nouveau capitalisme, le « capital risque », finance ce que l’on nomme « l’écosystème de l’innovation » qui réunit sous son ombrelle scientifiques, entrepreneurs et ingénieurs, afin de les propulser dans une course sans cesse accélérée à l’innovation technologique, elle même en cours d’industrialisation. L’entreprise est devenue le produit, et sa finalité, secondaire, n’est plus qu’un mal nécessaire ; il suffit de faire du neuf, de l’inédit.

Technologie et Startups nations sans frontières

Devenue « startup », l’entreprise n’est plus qu’un simple support, il ne s’agit que de l’acheter dès son plus jeune âge – c’est le rôle du « Seed Capital » – de la faire croître ensuite, avec du « Development Capital », puis de la mondialiser au plus vite avant ses inévitables concurrents, en y injectant les centaines de millions ou les milliards du « ScaleUp Capital », pour la revendre ensuite avec une forte plus-value. Quant aux grands groupes industriels, structurellement incapables d’innover, ils s’organisent pour cueillir les fruits mûrs : ils nomment des « directeurs de l’innovation », créent des « innovation labs », favorisent « l’intra-preneuriat », et mobilisent surtout millions ou milliards pour acquérir – puis le plus souvent étouffer... – les startups qui les sauveront peut-être de leur bureaucratie immobiliste. Le capital est aux startups ce que les stéroïdes sont aux body-builders, et les entrepreneurs sont équipés d’œillères. L’unique objectif est « la sortie », la vente au plus haut prix de l’entreprise, par entrée en bourse ou cession à un grand groupe. Et cet argent diffuse largement au sein de l’écosystème ; en amont des startups, les scientifiques trouvent l’accès à des contrats leur permettant de compenser des dotations étatiques, jamais assez importantes par rapport à leurs ambitions. Les entrepreneurs y trouvent un mélange d’aventure et de liberté inexistant dans les grands groupes, et pour un nombre croissant, l’occasion de faire fortune au prix de cinq à quinze ans de travail acharné. D’autres, plus proche de l’état d’esprit des inventeurs, veulent démontrer au monde la valeur de leur « vision », montrer que seuls contre tous, ils avaient raison. Les ingénieurs, enfin sont pour nombre d’entre eux, profondément formatés à se penser « l’élite » du pays. Conditionnés tout au long de leur formation à la docilité, au respect quasi militaire de la norme et du chef, ils trouvent tout à la fois dans les startups, un confortable entre-soi, les moyens de se réaliser en faisant au mieux ce qu’ils ont appris à l’école et l’accès direct aux tranches des 10 à 1 % des personnes aux revenus les plus élevés. Tous sont aiguillonnés par l’État et le Capital. Les capitalistes bien sûr n’y voient qu’une nouvelle source de profit, et pour les plus audacieux la possibilité de prendre part à la nouvelle génération d’entreprises d’envergure mondiale qui imposeront bientôt leurs conditions de prix et de services [note] . Les états les plus puissants mettent en place progressivement et à bas bruit, une société panoptique à l’intérieur, et une domination à l’extérieur, leur assurant l’accès aux ressources des autres pays. Les petits pays ou ceux, comme en France, dont les classes dirigeantes n’ont compris que tardivement l’accélération croissante de la technologie, réalisent progressivement que nombre de dimensions de leur souveraineté leur échappent. Ils produisent alors, en mode panique, les stratégies improvisées et les annonces les plus agressives de plans d’investissement dans l’innovation. A ce titre, notre nouveau Napoléon « le petit » s’est avéré d’une médiocrité sans nom ! Sa « Startup Nation » est en fait le nom que s’est donné Israël dans le cadre de la promotion internationale de ses technologies de guerre mises au point par ses immigrés russes et européens. Incapable de trouver ne serait-ce qu’un nom adapté aux caractéristiques de notre pays, ce président a peu de chances de soutenir efficacement les ingénieurs qui forment pourtant la base de son socle électoral. Et son incompétence nous conduira de fait vers une vassalisation complète aux USA, ou peut-être plutôt à la Chine, qui après s’être implantée en Afrique et au Maghreb accélère depuis deux ans le déploiement de ses entreprises et de ses capitaux en France et en Europe.

Technologies et oligarchie

Dernier élément, on a connu une époque où quelques hauts fonctionnaires, compétents, intègres et « fiers » de servir le pays, pouvaient à l’occasion s’affronter aux grands industriels, décider d’un Plan, et leur en imposer les modalités. Ce temps est révolu ; on ne peut plus discerner les dirigeants de l’État de ceux du Capital et des grandes entreprises. Formés au sein des mêmes écoles, « fils et filles de » fréquentant les mêmes lieux de plaisirs – restaurants, opéras, « ressorts » des Alpes ou bout du monde – partageant une culture commune maintenant planétaire [note] . Alternant entre la banque, la politique et l’industrie au gré des opportunités, ils forment un seul et même corps, aux frontières poreuses, mais prioritairement occupé à défendre ses privilèges et intérêts. Emmanuel Macron, bien entendu, est l’archétype de cette population qui sait que, grâce à la technologie, le pouvoir d’un groupe humain peut-être fonction inverse de sa taille. L’« en-même temps technologique » Macronien est celui de la disparition de la frontière séparant finances publiques et intérêts privés. Les mêmes sont tantôt d’un coté, tantôt de l’autre. Un temps ministre, directeur ou membre d’un cabinet, ou encore dirigeant d’un institut ou d’une pépinière de startups financée par l’État. Tantôt membre d’un fonds de capital risque, d’une société de Conseil Stratégique, président du conseil d’administration ou scientifique d’un grand groupe, ou encore directeur des Affaires Publiques [note introuvable]. Ce milieu homogène et incestueux est cimenté en continu par les innombrables colloques, séminaires et déjeuners ou dîners de travail ; par les longues réunions au sein des ministères qui parfois mobilisent également des scientifiques et des ingénieurs – les fameux « experts ». La technologie est entre ces mains pas très propres. On trouve bien aussi, il faut le dire, dans ce milieu marécageux quelques fonctionnaires de l’ancienne école, qui malgré l’arrogance propre à la noblesse d’État, fille de l’ancienne noblesse de robe, sont désireux d’être utile. On trouve des chercheurs passionnés de recherche, explorant les univers mathématiques avec la même vigueur que nos lointains ancêtres, les pieds nus, parcouraient les terres et les mers. Des ingénieurs ou des designers soucieux des usages qui seront faits de leurs travaux, et qui parfois se lèvent et s’engagent, comme on l’a vu récemment chez Google, Amazon ou Microsoft, pour exiger que l’entreprise annule tel ou tel contrat passé avec l’armée étasunienne ou avec la police des frontières. Mais pour l’essentiel la technologie est piloté par ceux qui la financent, au service des intérêts de personnes dont les guides sont aveugles à l’intérêt collectif et se nomment, égoïsme radical, esprit de lucre, soif de prestige et appétit de pouvoir.

Technologie : la solution est collective

Le choix ou le refus individuel d’une technologie n’est pas une option, ou alors, simplement défensive et uniquement d’ordre privé. Pour faire société, il faut partager les mêmes technologies – quand la plupart de tes relations utilisent l’Internet ou Facebook, la pente devient trop forte et, statistiquement, tu finis sur l’Internet ou Facebook. Mais dès qu’apparaît une classe dirigeante elle monopolise ces choix à son profit ; seules des sociétés égalitaires et anarchistes, conscientes du péril que font courir la concentration du pouvoir et de l’argent, nous semblent à même d’assurer que les technologies nous servent plutôt qu’elle ne nous détruisent et nous asservissent. Critiquer ou résister à telle ou telle technologie est certes nécessaire, et parfois vital, mais si l’on ne peut agir en amont, on est condamné à réagir et le plus souvent à reculer ; ça n’est qu’une position de repli. S’il est facile de critiquer les mésusages de la technologie – une posture souvent confortable – il nous paraît plus difficile de définir les critères d’acceptabilité des « bonnes technologies » et de s’assurer qu’ils soient prioritaires. On peut bien sûr en énumérer quelque uns tels que la robustesse, la simplicité de réparation, l’intelligibilité, la sobriété énergétique, le support à la décentralisation, l’impossibilité d’usages militaires ou policiers. Un long travail est également à faire, esquissé par quelques anthropologues, pour comprendre et modéliser les sociétés archaïques ou contemporaines qui prennent en charge explicitement les choix technologiques, pour formaliser les modalités démocratiques permettant de décider de leur adoption ou rejet. Quelques exemples toutefois sont sous nos yeux, indiquant la possibilité effective de ces modes d’organisation. En effet, tant au sein des peuples premiers que des Amish ou des éco-villages, on trouve des sociétés dont l’acquiescement ou le rejet des innovations technologiques font l’objet d’une procédure de choix explicite, et résultent d’une décision politique collective [note] plutôt que du libre cours de la compétition des marchés – pour l’argent – et des États – pour le pouvoir.

Les indiens Kogis de Colombie, par exemple, restent à l’écart de la société européanisée en protégeant tant bien que mal leurs territoires, mais leurs modes de vie intègrent certaines technologies qui leur sont très utiles.

Les Amish [note introuvable] , quand à eux, décident collectivement, chaque année et localement, au sein de chaque communauté, de l’intégration ou du rejet de telle ou telle technologie.

Ainsi, ils refusent tout à la fois l’électricité, le téléphone et les pensions de retraite de l’état et c’est à pied ou en calèche qu’ils se déplacent. Plus proche de nous, c’est sous la règle du contrôle extrêmement strict de leur empreinte énergétique que vivent les habitants des éco-villages, et son application est non négociable, qui peut commencer par l’auto-construction de sa maison de torchis.

La technologie, pour conclure, est au service de qui la finance, et si comme on l’a vu en introduction de cet article, elle est notre prolongement naturel, il nous faut absolument nous en approprier les choix. Ces choix sont à ce jour entre les mains des dirigeants des états et des multi-nationales, des multimillionnaires et des milliardaires, dont l’intérêt est de nous maîtriser et d’extraire de chacun d’entre nous l’énergie qui finance leurs projets déments. À l’échelle planétaire, il ne s’agit que de quelques dizaines de milliers de personnes, atteintes de la folie de l’Hubris et qui patiemment et méthodiquement font sauter les un après les autres, tous les verrous entravant leur démesure. A nous de mettre en œuvre les modes de vie et d’organisation nous permettant d’inverser cette folie et nous réapproprier les choix technologiques. C’est devenu urgent, tant il est maintenant évident que c’est notre avenir dans une planète habitable qui en est l’enjeu.

Nuage fou


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