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Á propos de Cesare Battisti

Le jeudi 27 mai 2004.

« L’extradition de Cesare Battisti constituerait une injustice profonde pour l’homme, un affront à l’honneur de notre pays (sic) et de ses citoyens, une faute gravissime au regard de l’Histoire », écrit Fred Vargas dans le dossier qu’elle présente pour la défense de Cesare Battisti [1]. Ainsi la Justice laisse parfois dans l’Histoire des hontes indélébiles quand elle se couche devant le politique. Ce qui se passe aujourd’hui à propos de Cesare Battisti, vingt-cinq ans après les faits, et qui provoque chez l’intéressé « un sentiment d’incrédulité et d’impuissance », pourrait bien l’illustrer à nouveau.

D’abord les faits

Cesare Battisti, membre italien des Prolétaires armés pour le communisme (PAC), est arrêté en juin 1979. La justice italienne ne retient alors contre lui que son appartenance au petit groupe armé. Mais suite à des lois d’exception, à des témoignages négociés avec des repentis (le principal accusateur retrouve sa liberté), on lui colle sur le dos tous les actes des Pac, une soixantaine de braquages et quatre homicides, et il est condamné à la prison à vie (1988).

Entre-temps, il s’est évadé de prison le 4 octobre 1981, a gagné le Mexique où, pendant neuf ans, il vit en faisant des petits métiers. Il écrit et fonde une revue d’art influente, Via Libre. Il participe à la création du Festival du livre de Managua et organise la première Biennale latino-américaine de l’affiche à Mexico.

Il a donc été jugé par contumace, sans pouvoir se défendre. Il dément les accusations.

Fort de l’asile politique accordé par Mitterrand aux réfugiés italiens qui ont rompu avec la violence politique, Cesare Battisti (c’est son cas) se réfugie en France en octobre 1990, et se présente devant la justice. À l’époque, la France estime que les lois spéciales adoptées en Italie lors des années de plomb « allaient à l’encontre de la conception française du droit ».

La cour d’appel de Paris le déclare non extradable, le 29 mai 1991.

Lionel Jospin confirme l’attitude de la France en 1998 après l’application des accords de Schengen par Rome (lettre aux avocats de la défense des réfugiés italiens).

À Paris, Cesare Battisti devient un écrivain de romans noirs. Son premier roman Les Habits d’ombres est publié par Gallimard (série noire) en 1992. Depuis, il a publié une dizaine de livres, de nombreuses nouvelles. Il est marié, a des enfants. Est reconnu, apprécié dans son milieu. Participe aux principales manifestations littéraires, à des signatures, des débats, des ateliers d’écriture. Bref, il a une vie publique et, personnellement, je le considère comme un ami précieux. C’est un homme franc, généreux, pacifique.

Pendant quatorze ans, personne ne s’interroge sur son passé. Lui et ses compagnons de lutte se sont parfaitement intégrés dans la société française.

Alors, que se passe-t-il ?

Il y a d’abord un contexte politique, avec le jeu de deux grands voyous, Berlusconi et Chirac, qui tous deux échappent curieusement à la Justice et qui, en difficulté, se servent de la voix sécuritaire hideuse de la rue pour des vues personnelles.

Cesare Battisti apparaît alors comme un pion dans ce jeu de con.

Il devient en Italie l’« assassin », le monstre « sanguinaire » « au sadisme glacial », tuant de « sang froid »… Pourquoi l’hystérie italienne déborde-t-elle ici ? Pourquoi la presse française se fait-elle l’écho de cette haine ? (La participation de la plupart des intellectuels italiens au lynchage médiatique, à l’hallali, est navrante.)

En France, une droite hargneuse parade. Il y a le pharamineux gouvernement Raffarin un, deux, trois. Avec des types dangereux qui ont des bottes et des chemises brunes dans la tête (Attention !). Il y a Sarkozy, cul et chemise avec Berlusconi (comme par hasard). On devine chez Sarkozy, roquet de l’ordre, une volonté liberticide. Et il y a Perben. Avec son air de schlague. Je l’imagine à l’école, déjà faux-cul. L’ai vu à la télévision (« France Europe Express »), sans qu’aucun participant ne manifeste son dégoût, accuser sans sourciller Cesare Battisti d’être un criminel, d’avoir tiré lâchement dans le dos d’un père de famille et s’être approché pour l’achever à terre… Répercutant la propagande, les déformations, les mensonges, les descriptions imaginaires du gouvernement italien, comme l’accablant dossier de Fred Vargas le démontre.

Perben rétablit le nom des réfugiés italiens sur le fichier européen des personnes recherchées. Perben s’essuie les pieds sur l’engagement de la France. Perben déclare : « Il y a un changement d’attitude de la France, et je l’assume. » Perben rencontre le ministre de la Justice du gouvernement Berlusconi, Roberto Castelli ; ils se mettent d’accord sur une première liste d’extraditions. Le 25 août 2002, Paolo Persichetti, enseignant à l’université de Saint-Denis, est arrêté et aussitôt extradé. Le 10 février 2004, c’est au tour de Cesare Battisti d’être arrêté. Mais, cette fois, devant la mobilisation, Perben doit reculer.

Pour mieux sauter sur sa proie ?

Le 3 mars dernier, Cesare Battisti est remis en liberté surveillé, en attendant une nouvelle décision de la cour d’appel de Paris.

Le 12 mai, devant cette cour, l’avocate générale requiert l’extradition. Même si c’est contraire au droit français de remettre en cause l’autorité de la chose jugée, de réexaminer un dossier sans un fait nouveau. Eh bien, la Justice s’en fout ? La Justice n’est pas à ça près ? La Justice a déjà commis tant d’ignominies dans notre Histoire. L’avocate générale n’est pas à ça près. Elle prétexte la date de documents pour revenir sur un jugement, et a même l’élégance de donner le coup de pied de l’âne à l’accusé : « Je ne crois pas que la France soit un pays qu’il adore particulièrement et que, s’il devait le quitter, cela ne représenterait pas un trouble insurmontable. » L’avocate générale sait fort bien qu’en Italie la procédure ne prévoit pas de nouveau procès et que Cesare Battisti est condamné à perpette.

Décision le 30 juin. On en est là.

Je laisse maintenant la parole à Cesare Battisti.

« Comment puis-je contrer la rumeur qui m’accable : “criminel odieux”, “assassin”, “tueur”… Cet homme qui n’est pas moi porte mon nom dans les journaux, partout. Cet homme, ce meurtrier, je ne le connais pas. »

[J’ai été] « jugé en mon absence, sans possibilité de me défendre, sans avoir jamais pu parler à l’avocat. Dans ces conditions, je fus condamné à la prison à vie sur la parole dictée des “repentis”, qui furent acculés à négocier leur peine. »

Et : « Je suis venu ici parce que la France m’accordait un statut de réfugié […]. J’ai profité de l’occasion. Si aujourd’hui on me dit Battisti, il serait aussi bien ailleurs, je n’ai plus rien à faire […] Ailleurs, pour moi, c’est la prison à vie. »

Voilà. C’est simple. On ne peut revenir sur la parole donnée. L’extradition de Cesare Battisti serait une crapulerie, à nouveau. Après lui, d’autres réfugiés suivraient.

Inacceptable

Je le répète. Le climat actuel d’un côté et de l’autre des Alpes est inquiétant, déprimant. Et, dans ce contexte, Cesare Battisti est à la fois victime et symbole.

Que faire ? Nous ne pouvons que nous arc-bouter sur des principes intangibles : un non-réexaminable ne doit pas être rejugé, un non-extradable ne doit pas être extradé. Il y va de notre honneur, dit-on. Il y va surtout de notre avenir. Car les démissions d’aujourd’hui sont les prisons de demain.

En 1980, Henri Leclerc dénonçait un nouveau fascisme avec le projet de loi Peyrefitte « Sécurité et Liberté ». Aujourd’hui, c’est pire, les pitres ne se cachent plus, les pitres n’ont plus honte.

Le gouvernement plus que jamais, comme le dit Proudhon, est « étranger au droit, indifférent à toute idée morale ; c’est un simple instrument de force ».

Ne le laissons pas faire.

Il est encore temps de s’opposer à l’extradition de Cesare Battisti.

Jacques Vallet


[1La vérité sur Cesare Battisti, textes et documents rassemblés par Fred Vargas chez Viviane Hamy.





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