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Une « Indépassable » démocratie

état des lieux
Le jeudi 27 mai 2004.

Il fallait sans doute quelques pressantes raisons pour que des libertaires s’interrogent avec une telle acuité sur un sujet — la démocratie — habituellement dévolu à ses « progressistes » adeptes et/ou à ses « réactionnaires » contempteurs. Il en est, des raisons, et de deux sortes — externe et interne. La première, la plus évidente, tient à la nécessité de se pencher sur une époque — la nôtre — dont la principale singularité est de rejeter « hors des limites du possible », au nom d’une modernité démocratique prétendument « indépassable », tout projet authentiquement libérateur. L’autre, sans doute secondaire, mais motivante, c’est de comprendre pourquoi des libertaires conséquents ont pu, momentanément, se rallier, en 2002, à l’« imaginaire » citoyen pour vaincre un « fascisme » réellement inexistant.

Sur ce point, le douzième numéro de Réfractions — « Démocratie, la volonté du peuple ? » — ne s’attarde pas plus que nécessaire, mais l’étude de Bernard Hennequin — « Retour sur une grande confusion » — dit l’essentiel de ce réflexe démocratique dont firent preuve récemment certains anarchistes. Non pour l’accabler du mépris facile de l’orthodoxie — ce n’est pas le genre de la maison ! —, mais pour en saisir le mécanisme, autrement plus complexe, sans doute, qu’une simple et provisoire adhésion à l’air du temps. Ce débat — car il y eut débat, y compris dans l’équipe de Réfractions — révélait, au-delà des circonstances, bien des non-dits libertaires sur une démocratie triomphante fort à son aise dans le brouillage des pistes et l’invention de faux combats, l’essentiel étant, pour elle, de tenir à distance la question sociale et d’archaïser à jamais la bonne vieille cause de l’émancipation.

« Les premières années du XXIe siècle nous obligent à constater que nous vivons une époque frappée par une profonde régression de la pensée politique », indique, en ouverture de ce numéro, l’équipe rédactionnelle de Réfractions chargée de son élaboration. Et d’énoncer, comme autant de preuves de cette « régression », la culture du compromis, la sur-valorisation de la sphère privée, le recul de la pensée critique et l’apathie généralisée d’une « masse sans illusions, dépossédée de sa volonté souveraine » et livrée à cet imaginaire dominant, où la démocratie « représentative et de marché » incarnerait désormais tout à la fois la modernité, le droit, la raison et la fin de l’Histoire.

Structurée en trois parties « aux limites incertaines » — « Critique de la démocratie néo-libérale », « Retour sur la philosophie politique », « Situation et problèmes » —, cette dernière livraison de Réfractions vise loin. Il s’agit — rien de moins — de « s’attaquer à ce bloc imaginaire tout-puissant » qu’une moderne bien-pensance intellectuelle s’évertue de légitimer au prétexte que le totalitarisme guetterait, par force, toute subversion de l’ordre démocratique institué. Ainsi, Monique Boireau-Rouillé — « La modernité contre la démocratie ? » — souligne le rôle qu’a joué la pertinente critique anti-totalitaire — chez un Marcel Gauchet, mais plus fortement encore chez un Claude Lefort — dans la revendication actuelle d’une démocratie de plus en plus réduite à son acception libérale. De la même façon, sur une thématique parallèle, Miguel Abensour — « Lettre d’un “révoltiste” à Marcel Gauchet converti à la “politique normale” » — invite, au passage, à s’interroger sur les « dégâts » que provoqua « l’effet-Furet », y compris sur « des esprits indépendants » et qui n’avaient pas, eux, comme leur maître en « juste milieu », à se repentir d’avoir été staliniens. La question, il est vrai, est d’autant plus intrigante que la hargne que vouent les « thermidoriens » de fraîche date aux « révoltistes » de toujours — c’est ici Gauchet qui est visé, le même Gauchet qui vient de rejoindre la très chiraquienne Fondation pour l’innovation politique — repose finalement sur une pensée faible, mais doctoralement assénée : le modérantisme résigné, variante de l’éternelle soumission à l’ordre du monde et illustration de cette « montée de l’insignifiance » en « période de conformisme généralisé » qu’annonçait Castoriadis peu de temps avant sa mort. De glissement en glissement, donc, la démocratie représentative, qui n’était qu’une forme de régime — préférable, sans aucun doute, à d’autres par le degré de liberté qu’il consentait à ses opposants —, s’est finalement muée, crise des totalitarismes aidant, en modèle définitif de société (« le modèle consumériste anglo-saxon », précise à juste titre M. Boireau-Rouillé).

Reprenant les choses du début, Annick Stevens — « La démocratie vue par ses inventeurs » — et Eduardo Colombo — - « L’escamotage de la volonté » — voient dans la démocratie dite directe de l’Athènes classique une expérience riche d’enseignements, dont la trace se retrouve, pour E. Colombo, dans l’élan révolutionnaire de 1789, incarnation de la « souveraineté directe du peuple » avant que la bourgeoisie triomphante ne lui oppose « l’espace public de la représentation » et que Thermidor ne parachève son œuvre de « détournement » en fixant le lieu du pouvoir politique et l’« “imaginaire” de l’État moderne ».

C’est sur ce « transfert de la souveraineté du peuple à la puissance déléguée » que repose encore aujourd’hui cette démocratie où « la liturgie du suffrage universel est la forme publique par laquelle le peuple abdique rituellement sa souveraineté ». Rejoignant E. Colombo sur ce point, Louis Janover — « La démocratie comme science-fiction de la politique » — voit dans cet exercice électoral légitimant, éternellement recommencé, l’« acte de dépossession » par excellence. « C’est par la voix des urnes, écrit-il, que le peuple est invité à faire entendre à ses maîtres qu’il se complaît dans son état. » Ainsi, cette démocratie représentative aurait bien des traits communs avec la « tyranypocrisie » des Niveleurs, un art consommé de faire admettre au peuple qu’il doit élire ses maîtres au lieu d’agir.

Un certain réductionnisme tend à faire des anarchistes soit des « anti-démocrates », soit des « ultra-démocrates ». La question — complexe — des rapports entre anarchisme et démocratie occupe — on s’en doute — une importante place dans ce numéro de Réfractions. E. Colombo situe la singularité de l’anarchisme, y compris par rapport à la démocratie directe, dans son refus de la « loi de la majorité ».

S’il conserve, de la démocratie, le « principe fondamental de la volonté du peuple », il s’attache à défendre toujours et fermement l’autonomie du « sujet de l’action ». Pour Daniel Colson — « La force radicale de l’anarchie » —, l’anarchisme ne saurait, cependant, seulement être compris — sauf à l’enclore dans le champ du politique — comme un « au-delà de la démocratie » reposant sur des « procédés techniques » respectant l’autonomie individuelle et collective du sujet. C’est ailleurs qu’il faut chercher sa radicale différence, dans sa volonté d’« abolir tout organe et toute procédure de pouvoir institué », dans sa prétention à défendre « la capacité des êtres à penser et à exprimer eux-mêmes, directement, à partir de leur expérience et de leur subjectivité, toutes les nuances des rapports qui les unissent et qui les opposent ».

De son côté, Alain Thévenet — « Un bateau ivre… » — explore à sa façon, parabolique et nautique, la piste du tronc commun (les Lumières) et de la « mésentente » entre une démocratie au singulier et un anarchisme au pluriel, avec, en fin de course — nous y sommes ! — une interrogation sur l’avenir incertain d’un monde où la première n’émerveille plus que Blandine Kriegel et Luc Ferry et où le second (toujours pluriel) doit encore prouver sa capacité à offrir une alternative aux « naufragés » du « bateau ivre ».

Car, plus largement, la question est bien celle d’un réinvestissement libertaire de l’imaginaire dominant, celle d’un assaut conceptuel contre l’ordre des idées, celle — éminemment difficile — du devenir possible, et souhaitable, de nos sociétés telles qu’elles sont, et non telles qu’elles ont été.

Sur ce dernier aspect des choses, Claude Orsoni — « Le monde moderne et la recherche de la démocratie » — nous offre une étude stimulante d’où il ressort qu’aucune référence historique ne saurait nous éviter de penser, qu’aucune « doxa » anarchiste n’apporterait de réponse convaincante à nos interrogations d’aujourd’hui et que tout serait, par conséquent, à ré-inventer. Pour lui, aucune certitude n’est désormais admise, sauf que la démocratie connaît une crise profonde — et pas seulement de représentation — et que, précise Claude Orsoni, « le développement du système capitaliste néo-libéral, en extension et en sophistication, entraîne du même coup des conflits et des résistances qui doivent, qu’elles le veuillent ou non, prendre des formes alternatives ou étrangères aux impératifs contre lesquels elles se dressent ».

L’espace manque pour évoquer en détail d’autres travaux, comme ceux d’Antoine Bevort (« La démocratie ou l’art de l’action collective »), de Fabio Ciaramelli (« Crise de la démocratie, nature humaine et servitude volontaire »), d’Alain Brossat (« La plèbe. Des infâmes et des anonymes »), d’Eugène Enriquez (« L’homme du XXI siècle : sujet autonome ou individu jetable ») ou encore de Dominique Rousseau (« La démocratie continue ou comment remettre l’État à sa place »). Toutes ces contributions, complétées de notes de lecture, font, pourtant, de ce douzième numéro de Réfractions — dont la réputation est acquise depuis longtemps — une livraison de grande cuvée, qu’il faut lire et faire lire. Elle prouve, en tout cas, qu’au-delà du nécessaire ressassement de ses vieilles gloires et de l’indispensable travail de mémoire sur ses combats passés, les libertaires savent aussi penser le monde, ce monde, celui qu’il est plus urgent que jamais de vouloir transformer. Malgré tous les bétonneurs d’horizon et leurs clôtures conceptuelles.

Freddy Gomez





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