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Vers la révolution

juin 1968.

Cala va faire bientôt quinze jours que les étudiants occupent les facultés. Si on a pu dire qu’il régnait une certaine confusion, c’est dû au fait, en grande partie, que beaucoup de personnes sont là en « touristes » ; mais en réalité dès le début des commissions de travail se sont créées, des comités d’action ont vu le jour dans tous les arrondissements, sur tous les plans de l’activité humaine, de nombreuses rencontres ont eu lieu et auront lieu entre étudiants et ouvriers dans les facultés, dans les usines malgré l’interdiction formelle et physique des responsables de la CGT qui craignent un contact entre « leurs » ouvriers et les « aventuriers gauchistes ». Des tracts d’explication et de mise au point ont été distribués dans toutes les couches de la population et plus particulièrement dans les professions libérales et chez les artisans. Des meetings se sont tenus dans différents quartiers, et des affiches ont également mis la population au courant des événements.

Il est bien sût trop tôt pour se rendre compte si ce travail d’information, de propagande et de lutte est réellement efficace et correspond à un besoin, mais déjà le fait que la grande masse des travailleurs soit décidée à poursuivre la grève et les occupations d’usine, bien que les dirigeants syndicaux et particulièrement ceux de la CGT n’aient pas été favorables à cette « détermination de la base », peut faire penser que la voie prise actuellement est la meilleure possible et qu’il faut s’y engager à fond.

On voit donc que dans leur ensemble les éléments qui se sont précisés sont assez constructifs, et qu’il est important de les mettre en évidence de façon à montrer que le mouvement révolutionnaire qui s’est créé spontanément est en train de s’organiser et de déboucher sur des propositions pratiques. D’ailleurs le pouvoir ne s’y est pas trompé qui tend à rassembler toutes les forces politiques et syndicales traditionnelles, qui se trouvent dans la situation actuelle englobés dans la réaction, et qui désire ainsi, en prévision du prochain référendum, faire l’unité politicarde contre la « pègre », les « étudiants » et les « anarchistes ». Malheureusement pour lui il est peut-être trop tard, le mouvement est déjà fort avancé, l’allure générale prise paraît maintenant irréversible. Et ce qui est remarquable c’est qu’en fin de compte aucun parti politique n’a encore pu vraiment contrôler ce mouvement de révolte authentiquement révolutionnaire. Cela ne nous empêche pas de démasquer les manœuvres qui se déroulent en ce moment après la tentative de récupération du PC venant du PSU, chacun en a eu la démonstration lors de la manifestation du 27 au stade Charléty : le seul parti politique représenté à cette manifestation syndicale était le PSU. Coïncidence, quand on sait que le bureau de l’UNEF est PSU. Ansi Mendès et Rocard ont eu une présence remarquée. Mais n’oublions pas que le référendum est proche et que l’on peut envisager d’autres élections à plus ou moins longue échéance, alors on se place. Mais dans le fond je ne pense pas que le mouvement se laisse prendre au piège car chacun sait à l’intérieur que la réelle valeur révolutionnaire du mouvement se situe dans ce refus des structures traditionnelles. Jusqu’à maintenant le mouvement a su empêcher toutes les infiltrations partisanes, on l’a vut tout au début avec la tentative de prise en main par la FER [1], puis par la tentative de récupération du PC, et il paraît décidé à continuer dans ce sens. Si cela se révèle exact je pense qu’il a une chance de réussite, même si cette réussite, même si cette réussite ne se concrétise pas dans les jours, les semaines ou les mois qui viennent. Raisonnablement d’ailleurs on peut difficilement penser que nous puissions arriver assez rapidement au résultat que nous escomptons, bien que le mouvement depuis le départ ne manque pas de nous étonner.

Pratiquement comment pourrons-nous parvenir au but que nous nous sommes fixé, et d’abord quel est ce but ? Il est sût que nous abordons là un problème extrêmement important, le plus important d’ailleurs. En effet, si on laisse de côté le fait qu’il nous faut détruire ce qui existe actuellement pour construire ce que nous désirons et que nous admettons ce fait acquis — nous l’aborderons dans la suite de l’article — il nous faut, et c’est une obligation, définir ce que nous voulons.

Ce que nous voulons

Le but commun est le socialisme. Cette révolution sera une révolution socialiste. Seulement où apparaît la difficulté c’est lorsque nous voyons les différentes explications du socialisme. Outre la séparation formelle entre le socialisme autoritaire et le socialisme libertaire, il existe au sein du socialisme autoritaire de nombreuses déviations sans que l’on puisse dire exactement qui est la déviation de l’autre. Quant au socialisme libertaire il comprend plusieurs tendances mais son unité de finalité et sa richesse diversifiée lui donne une force incontestable qui supplée à son infériorité numérique dû à l’attachement au principe de la minorité agissante des socialistes libertaires.

Mais tout cela c’est de la théorie, et ce qu’il nous faut c’est que le problème se pose à l’envers. Actuellement nous avons une force socialiste et il reste, avec les composants de cette force, à construire un socialisme qui convienne à chacun. Il s’agit de faire et d’agir avec les éléments existants, et non en tirant des plans sur la comète sans tenir compte des réalités. Il existe déjà des grands points d’accord que l’on peut dégager et qui sont : la gestion directe, la libre participation de chacun donc dans toutes les entreprises collectives humaines, et également le fédéralisme comme structure politique, un fédéralisme qui est compris comme étant l’opposé et le contraire du centralisme étatique. Donc sur ces bases larges et en même temps précises nous pensons qu’il est envisageable de déboucher sur des propositions pratiques réalisables de suite. Déjà de l’intérieur des facultés autonomes nous voyons se dessiner une application pratique de ces principes, et nous devons constater avec plaisir qu’ils remplissent parfaitement leur rôle dans la mesure où chacun joue le jeu et en tenant compte de la réalité de l’homme, réalité de ses qualités mais aussi et surtout de ses défauts.

Voilà le contenu socialiste, la base plutôt, et qui existe à l’état embryonnaire dans les facultés autonomes et notamment à la Sorbonne. Le travail qui reste à faire maintenant consiste à coordonner tout cela de façon à créer une organisation et surtout des structures.

Comment construire ?

Il est évident qu’il serait aberrant de vouloir construire quelque chose sans au préalable l’avoir défini, et sans savoir situer cette construction par rapport à un état déjà existant. C’est pour cela que nous pensons, et on peut difficilement faire autrement, que la lutte première est celle qui consiste à détruire la société existante. Tant que n’auront pas disparu les tares actuelles, l’exploitation de l’homme par l’homme qui a créé l’inégalité économique, le pouvoir politique oppressif et tout ce qui découle de cet état de fait, on ne pourra rien construire de valable.

Il est impensable d’envisager de détruire cette société en voulant la miner de l’intérieur, en jouant son jeu. C’est elle qui nous bouffera, et l’échec du parti Communiste en est une preuve flagrante et irréfutable. C’est pour cela que la lutte commencée par le mouvement étudiant est authentiquement révolutionnaire, parce qu’il refuse le terrain de combat du capitalisme et propose son propre terrain. Ce terrain c’est la rue, les lieux de travail, les facultés, et même chez soi. Détruire c’est s’attaquer aux symboles, aux institutions : l’État, les partis politiques, les directions syndicales, la capitalisme, les représentants de l’ordre, etc. Et la société s’est laissée prendre au piège. Elle n’a pas eu d’autres parades que la répression, répression violente en comparaison des moyens mis en œuvre par les étudiants pour informer l’opinion de leurs désirs : tracts, affiches, meetings improvisés et refus de reconnaître des règlements qui sont tout simplement faits pour brimer les aspirations les plus légitimes des hommes (notamment en ce qui concerne le problème sexuel). C’est dans ce genre d’action du 22 mars qui, fidèle à son action, entend poursuivre la lutte révolutionnaire sans faire de compromis avec qui que ce soit.

Il est temps de reconnaître les révolutionnaires de fait des révolutionnaires de salon, les sincères des honnêtes, et les derniers événements ont ainsi obligé certains à jeter publiquement le masque (cf collusion PC-de Gaulle). Il est grand temps de choisir où est son camp.

La lutte révolutionnaire ne doit plus se résumer à de longues théories plus ou moins fumeuses mais elle doit consister à agir. Cette action devant se faire sur tous les plans, et devant être révolutionnaire.

Vers où ?

Il nous semble très important de continuer la lutte révolutionnaire sur les bases définies plus haut et aussi de faire en sorte que toutes les tentatives de récupération partisane échouent. De toutes façons, même en admettant que le mouvement s’arrête là par essoufflement, les barricades n’auront servi à rien, une brèche est ouverte, une voie est tracée. Nous savons que la répression sera sévère encas d’échec à court terme, mais nous saurons prendre nos responsabilités comme nous savons les prendre actuellement en dénonçant les provocateurs de la police, qui tentent de nous déconsidérer aux yeux de l’opinion publique.

Cependant le pessimisme n’est pas de mise. Les portes de la révolution sont entrouvertes, à nous de les ouvrir en grand.

Michel Cavallier

[1Fédération des étudiants révolutionnaires (trotskyste) ex CLR (Comité de liaison des étudiants révolutionnaires).


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