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Il y a trente ans

le partage de Jérusalem
Le jeudi 18 décembre 1997.

La zone du Grand Jérusalem constituait un corps séparé dans le projet de partage de l’ONU en 1947. La ville devait être sous tutelle internationale et administrée par les Nations Unies. L’ensemble constitué par la vieille ville et la nouvelle ville aurait été une enclave internationale à l’intérieur du territoire de l’État arabe : « Les États indépendants arabe et juif ainsi que le régime international particulier prévu pour la ville de Jérusalem […] commenceront d’exister en Palestine deux mois après que l’évacuation des forces armées de la puissance mandataire aura été achevée et, en tout cas, le 1er octobre 1948 au plus tard. » (Résolution 181, 1re partie, section A, point 3.)

L’occupation de Jérusalem-Ouest en 1948, est suivie de sa condamnation par l’Assemblée générale de l’ONU, le 11 décembre (résolution 194) ; le 28 juin la région de Jérusalem-Est est intégrée à l’État d’Israël. L’Assemblée générale, de nouveau, condamne (4 juillet et 14 juillet 1967) ainsi que le Conseil de sécurité (21 mai 1968, 3 juillet 1969, 25 septembre 1971, 30 juin 1980, etc.). Tout cela n’impressionne guère les autorités israéliennes, qui décrètent le 30 juillet 1980 : « Jérusalem entière et réunifiée est la capitale d’Israël », ce qui provoque une résolution de protestation du Conseil de sécurité (20 août 1980), non suivie d’effet, évidemment.

Après le retrait des forces britanniques et lors de la guerre de 1948, l’objectif des Israéliens sera d’occuper militairement des dizaines de quartiers et de villages palestiniens et un couloir reliant la ville sainte au territoire israélien. C’est ce que fera l’organisation militaire du mouvement travailliste, la Haganah, dès le 15 mai 1948. C’est dans cette perspective également qu’eut lieu le massacre de Deir Yassine, qui se trouve précisément dans la banlieue de Jérusalem. La souveraineté israélienne va s’exercer sur les deux tiers de la ville arabe moderne et des villages de la périphérie ; seule la vieille ville et les lieux saints échapperont à l’occupation jusqu’en 1967.

Lorsque, en juin 1967 la vieille ville de Jérusalem est occupée par les Israéliens, puis annexée à Israël, on peut dire que le territoire est annexé, mais pas la population, à qui on autorise d’élire aux élections municipales un maire israélien, mais pas de participer aux élections législatives. Malgré des persécutions innombrables, fiscales, immobilières, policières, les habitants s’accrochent.

Une ville en forte expansion…

La ville de Jérusalem elle-même est peu étendue. Après avoir annexé la ville, les autorités israéliennes vont en étendre les limites le plus possible. Dans un premier temps il s’agira de grignoter peu à peu du terrain aux dépens des Palestiniens, par n’importe quel moyen, d’y implanter une population juive majoritaire, d’annexer les zones non habitées ou peu habitées qui se trouvent entre les villages avoisinants : le « Grand Jérusalem » devient un concept extensible au fur et à mesure des besoins d’extension de la politique d’implantation israélienne. « Dès 1967, l’objectif était d’annexer le maximum de territoires, avec le minimum d’habitants, ce que l’on voit clairement si on étudie la carte des limites municipales telles qu’elles ont été définies en 1967 » dit Jan De Jong, géographe du Centre palestinien d’information et de recherche géographique (source : L’Événement du jeudi). Ainsi, les limites administratives de Jérusalem déterminées par les autorités représente maintenant environ 20 % de la Cisjordanie, dans lesquelles le gouvernement Shamir a commencé à implanter les immigrants juifs d’Union soviétique.

Sarah Kaminker, une urbaniste israélienne, explique les choses très clairement : « Le scénario a été établi en 1967 : faire de Jérusalem une ville unifiée, mais dans laquelle la grande majorité de la population doit être israélienne. Ce fut un succès : la ville est désormais basée sur un seul groupe de population, avec des minorités isolées et dispersées. » (Libération, 11 mai 1995.) Alors qu’il n’y avait pas d’habitant israélien en 1967, ils dépassent aujourd’hui les Palestiniens dans la partie orientale, arabe, de la ville.

Dans cette stratégie de grignotage, les confiscations des terres ont joué un rôle clé. Un tiers des terres palestiniennes ont été saisies, depuis 1967, sous divers prétextes, par l’administration israélienne pour construire des logements, dont aucun n’a servi aux Palestiniens.

Les Palestiniens de Jérusalem sont contraints de recourir à des constructions « illégales » pour agrandir des logements qu’on leur interdirait de toute façon d’agrandir. Les autorités israéliennes ordonnent des destructions sans mise en garde, sans ordre préalable d’interruption de construire, sans plainte judiciaire. Certaines destructions sont ordonnées alors que le dossier est en cours de régularisation, voire parfois déjà approuvé. Le maire de Jérusalem, Ehoud Olmert (droite nationaliste, élu en novembre 1993) a signé 39 ordres de destruction en mai 1995, un record. Cette politique de judaïsation forcenée de la ville est faite sous la direction de son maire et du maire adjoint, Shmouel Meir, qui dirige le Forum pour Jérusalem, connu sous le nom de Commando juif. Le Forum pour Jérusalem s’était donné pour mission d’arrêter les démarches du Gouvernement travailliste à Jérusalem, et le processus de paix en général. Shmouel Meir affirma ainsi que « l’interruption des confiscations n’arrêtera pas la judaïsation de la ville. Nous œuvrons sur le long terme, il ne faut pas s’inquiéter de telle ou telle mesure. Notre forum travaille clandestinement parce que nous avons un gouvernement hostile à Jérusalem. Jusqu’à ce que le gouvernement change, il faut veiller aux intérêts du peuple juif à Jérusalem. C’est notre travail. Nous judaïsons la ville dans tous les sens : achat de maisons, activité politique, activité auprès des Juifs du monde entier. » (Courrier international, 22-28 juin 1995.)

De fait, la politique d’expulsion ou de destruction s’accompagne d’achats de maisons palestiniennes ou de terrains, souvent grâce à des intermédiaires arabes qui revendent aux Israéliens les biens ainsi acquis parfois à des prix exorbitants. Une telle politique n’est possible que grâce au soutien actif d’une partie de la diaspora, et de riches hommes d’affaires. La venue au pouvoir de la droite accélérera ce processus. Les terres ou immeubles ainsi achetés se trouvent dès lors sous souveraineté israélienne. Le processus inverse - l’installation de Palestiniens en Israël - est évidemment interdit.

Huit nouveaux quartiers ont surgi tout autour de la ville arabe, une véritable ceinture de béton. L’une des méthodes d’annexion insidieuse consiste à décréter « zone verte », c’est-à-dire inconstructibles, certaines terres arabes. En théorie les zones vertes sont destinées à garantir aux Palestiniens la possession de leurs terres. En fait, cela consiste à « y empêcher les constructions jusqu’à ce que la municipalité en ait besoin pour des logements juifs » déclare Sarah Kaminker.

Les travaillistes s’étaient engagés à ne plus exproprier de nouveaux terrains à Jérusalem-Est pour y installer des colons juifs. Nétanyahou a décidé ne pas appliquer cet engagement. En réalité, si le gouvernement travailliste avait mis quelques restrictions à la confiscation de terres palestiniennes à Jérusalem, ces confiscations n’avaient en fait pas cessé.

Nétanyahou déclara en août 1996 : « Un gouvernement dirigé par nous n’appliquera pas les accords signés par le gouvernement d’Itzhak Rabin » (Libération, 2 juin 1996), ce qui démontre une volonté délibérée de dislocation méthodique du processus de paix. Ainsi, le 27 août 1996, les Palestiniens apprennent la démolition d’un immeuble de plusieurs étages construit avec des dons internationaux pour héberger une crèche, un centre pour handicapés, une maison de retraite dans la partie arabe de Jérusalem. La judaïsation forcée de la partie arabe de Jérusalem vise explicitement à vider la ville de ses habitants arabes.

Le même jour encore est annoncée par le ministre de la défense la construction, en territoire occupé, de 1 800 logements réservés aux citoyens israéliens juifs. Ce projet est présenté comme l’« extension naturelle » d’une colonie proche de Ramallah, le centre administratif et économique de l’autonomie palestinienne en Cisjordanie occupée.

Une politique appuyée par les États-Unis

Les Palestiniens de Jérusalem ont eu la possibilité, qu’ils ont largement refusée, de devenir citoyens israéliens. Cela équivalait en effet à une reconnaissance de l’annexion. Ils se sont contentés du statut de « résident de Jérusalem ». Aujourd’hui, le nombre de Palestiniens de Jérusalem qui demandent la citoyenneté israélienne s’accroît : plus de mille demandes ont été acceptées en 1994. Cette évolution inquiète les dirigeants palestiniens car elle est révélatrice de la perte de toute illusion sur l’issue des négociations. En outre, elle affaiblit la position des dirigeants palestiniens dans les négociations, et accroît la fermeté des autorités israéliennes.

En réalité, ce sont les autorités israéliennes qui devraient s’inquiéter, à long terme. En effet, le principal problème de l’État d’Israël est d’ordre démographique. Le rythme d’accroissement de la population palestinienne d’Israël est beaucoup plus important que celui de la population juive. L’intégration de Palestiniens en Israël risque d’accélérer ce processus, qui aboutira dans cinquante ans à une situation où les Juifs en Israël seront minoritaires.

L’attitude de l’administration américaine devant le processus de grignotage des terres palestiniennes est significative. En mai 1995, sous le gouvernement Rabin, les autorités israéliennes ont confisqué 53 hectares à Jérusalem-Est. Un projet de résolution, très modéré, du Conseil de sécurité a été bloqué par un veto américain, le 17 mai. L’ambassadeur américain aux Nations Unies, Madeleine Albright, expliqua que le veto ne signifiait pas une approbation de l’expropriation, mais constituait une opposition à l’immixtion du Conseil de sécurité dans le « processus de paix » au Proche-Orient. En d’autres termes, l’ONU ne doit pas se mêler de ça, seuls les États-Unis peuvent avoir leur mot à dire. Le statut de Jérusalem doit faire l’objet de négociations bilatérales entre les deux parties, sans ingérence de la communauté internationale, ce qui est une façon de dire : avec la seule ingérence des États-Unis, qui sont un soutien inconditionnel d’Israël. C’est l’intervention des représentants palestiniens à la Knesset qui a empêché ce projet de confiscation de réussir.

De confiscation en annexion, la « capitale éternelle » d’Israël s’étend jusqu’à presque toucher Ramallah au Nord, Béthléem au Sud et Jéricho à l’Est. On voit que les positions du gouvernement travailliste de Rabin n’étaient guère différentes dans la pratique de celles de Nétanyahou aujourd’hui.

Raoul Boullard


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