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Cinéma

À propos d’« Assassin(s) »

film de Matthieu Kassovitz
Le jeudi 29 mai 1997.

L’un des inconvénients du cinéma, c’est qu’il s’agit d’un spectacle et comme toute œuvre d’art, d’une technique. Qu’il faille filmer la misère, la violence ou les carrés de luzerne, il ne faut jamais nuire à l’esthétique. Le film de Mathieu Kassovitz n’échappe donc pas à la règle. Et entreprendre de filmer la laideur n’est pourtant pas une mince affaire. Œuvre choc, coup de poing dans la gueule, elle reste néanmoins un spectacle où le malaise s’installe et taraude dès les premières images pour ne plus lâcher le spectateur. Balles dans la nuque et canon dans la bouche, raffinement de l’exécution sommaire propre et sans bavure, tels en sont les ingrédients. Le sadisme au niveau du grand art.

Un vieux tueur blanchi sous le harnais décide de passer la main. Dénué de toute moralité, psychopathe pervers, simplement guidé par son goût du travail bien fait et son désir d’assurer sa succession, il va apprendre le métier à son cambrioleur de rencontre. L’intention de Kassovitz est louable et sympathique. Montrer que la violence quotidienne, incarnée par la télé est au moins aussi dangereuse et que ne pourront consommer que ceux qui le peuvent. Les autres sont rédhibitoirement exclus et condamnés à ne plus être que de vilains spectateurs. Et si le modèle est dangereux, il va par conséquent générer des comportements qui vont le reproduire. L’affirmer c’est peut-être découvrir qu’il fait jour à midi mais si nos références, à nous libertaires, sont aux antipodes de celles des héros du film, elles ne sont pas forcément évidentes pour un téléspectateur moyen, habitué à trois types de loisirs : l’antenne sur le toit, le câble et le satellite. Les apprentis tueurs vont donc se gaver de télé. Les paillettes d’un monde irréel et surréaliste, les niaiseries des sitcoms seront leur seule et unique référence culturelle. Les images, toujours les images. La cité pourrave, la misère et le chômage auxquels il faut échapper restent leurs seules certitudes.

La bande-son est omniprésente saturée de clips, de pubs, de coups. Voilà l’univers dans lequel les esprits doivent évoluer. Carcan sordide et glauque dans lequel les journées sont rythmées par un zeste de frustration et un soupçon de violence. Un rêve : la bohème et surtout montrer qu’on en a, bien au chaud et bien accrochées.

L’odyssée sera dramatique. Manipulés par le vieux tueur les initiés vont peu à peu se prendre au jeu. Cette fois, c’est pour de vrai. Comment peut-il en être autrement ?

Il ne s’agit bien sûr pas de tirer une morale au film. On a vu dans la vraie vie des jeunes péter les plombs jusqu’à « shooter des keufs » du côté du Cours de Vincennes. Ils n’avaient pas la même nourriture ceux-là, mais au moins la même rage. Celle de vouloir détruire un modèle, celle du refus radical et définitif d’accepter de vivre dans un univers non choisi mais surtout non conforme à celui auquel il faut se fondre. Un univers de strass mais quotidiennement gris, montré en exemple et quotidiennement exacerbé. Les héros de Kassovitz sont d’une autre trempe. Et la seule solution dans cette société qu’il leur propose, c’est de la détruire ou de la quitter. No future diront les uns, va mourir diront les autres. La télé est décidément un bien dangereux miroir. À nous de regarder de l’autre côté.

Émile Vanhecke


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