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« L’Âge des casernes : histoire et mythes du service militaire » Michel Auvray

L’Exception française

Le jeudi 22 octobre 1998.

Michel Auvray, auteur d’une Histoire des réfractaires en France. Objecteurs, insoumis, déserteurs, (Éditions Stock, Paris 1983), vient de publier un nouvel ouvrage portant comme indiqué en sous titre sur l’histoire du service militaire et sur les mythes associés.



C’est le samedi 3 octobre dernier qu’a été lancé l’A.P.D. (Appel de Préparation à la Défense), substitut au service national, ne concernant pour l’instant que les jeunes garçons avant d’être, comme prévu dans les dispositions législatives, étendu aux jeunes filles. Jacques Chirac a profité de l’occasion pour se présenter comme l’homme qui a aboli le service militaire et Lionel Jospin est allé raconter ses souvenirs de « bidasse » dans une caserne.
C’est donc à point nommé que sort le nouvel ouvrage de Michel Auvray. La mort du service militaire, bien qu’annoncée depuis fort longtemps, a été longue à venir et la mise en place de l’A.P.D. est emblématique de ce que l’auteur nous présente comme l’exception française. La France est, en effet, le seul pays, parmi ceux où la conscription a été abolie, a avoir éprouvé la nécessité de lui créer un substitut, comme si le sevrage était trop difficile.
Ceux et celles qui ont lutté et luttent encore contre l’institution militaire ont pu mesurer combien la conscription était ancrée profondément dans les moeurs sociales et politiques ainsi que dans l’imaginaire collectif de nos concitoyens.

En 1989, le congrès de la Fédération anarchiste, réuni à Rennes, adoptait une motion prenant formellement position pour l’abolition de la conscription.

Autopsie d’une institution

Les réflexions de M. Auvray n’étaient pas étrangères à cette volonté affirmée, bien dans la logique d’un antimilitarisme à la fois militant et idéologique. Les réticences, parfois même la gêne, que nous avons eu à affronter en faisant campagne pour l’abolition de la conscription nous ont conduit à nous poser bien des questions. C’est à ces interrogations que Michel Auvray veut se (nous) donner les moyens de répondre. Pour cela il était nécessaire de mener un solide travail d’étude et d’analyse chronologiques du service militaire à travers les âges. Cette mise en perspective historique n’a de sens, cependant, que si elle se double d’une étude sociologique, voire même psychanalytique des rapports entre les citoyens et l’institution. S’appuyant sur une documentation étendue, l’auteur jalonne son parcours en passant au crible tous les mythes et les rites associés à un service armé qui évolue sans cesse en fonction des enjeux militaires, stratégiques et politiques du moment.

C’est une véritable autopsie sociale qui est ainsi opérée sur le cadavre encore tiède du Service national. L’armée étant, comme on dit, l’« école du crime », il était normal de procéder de la sorte. On sent chez notre « chirurgien de service » une jubilation certaine à disséquer ainsi l’institution mangeuse d’hommes.

Une analyse politique

Rien d’étonnant à cela puisque Michel Auvray a été objecteur puis insoumis, comme il prend soin de le préciser dans l’introduction de son ouvrage. C’est fort d’avoir annoncé la couleur, d’avoir précisé « Le lieu d’où l’auteur "parle" » qu’il peut se livrer à une analyse politique du phénomène étudié. Le grand intérêt de cet ouvrage, est qu’il nous apporte des éléments pour démêler l’écheveau, pour décrypter les rébus. Mythes et légendes sont en effet constamment entretenus par les politiciens de tous bords pour mieux servir leurs intérêts au gré des changements économiques, stratégiques, idéologiques et des revirements électoralistes. Et quand il s’agit de nous éclairer sur les discours des uns et des autres dans ce domaine, notre « politologue de service » s’en donne à coeur joie : les législateurs de tous poils en prennent chacun pour leur grade sans exception ni exemption !

La fin d’une époque

Exception française ou pas il est clair que nous vivons la fin d’une époque : l’heure de la mort du service militaire a sonné un peu partout, le siècle à venir débutera sous la botte des armées de métier. La conclusion de L’âge des casernes s’intitule « Le citoyen et le soldat ». L’auteur y finit de tordre le coup au formidable vecteur de collaboration de classe que fut la conscription. Outil à fabriquer du consensus au service de l’État, elle « n’a jamais été instituée, puis développée, que pour des motifs d’effectifs, des considérations budgétaires, dans un souci d’encadrement social. […] Aujourd’hui son déclin est général. »

Cette disparition n’a pas suscité d’émotion et encore moins de réactions au sein d’une population qu’on aurait pu croire plus attachée à cette institution. Elle a cependant ravivé de vieux débats notamment celui qui consiste à opposer l’armée de métier à l’armée de conscription, prêtant à cette dernière des vertus populaires et démocratiques.

Michel Auvray remet les pendules à l’heure en passant en revue les sales coups, les sales guerres commises avec la même efficacité, la même barbarie par des soldats professionnels ou amateurs. Une occasion de rappeler que le véritable problème n’est pas le mode de recrutement mais l’armée elle-même, ce chien de garde du pouvoir, avec au bout du fusil, la guerre.

Après avoir réglé le compte du mythe de l’armée populaire, l’auteur fini par ces mots : « L’obligation de servir par les armes et sous les armes une fois disparue, il est loisible de caresser l’espoir que s’ouvre une ère nouvelle des relations entre gouvernants et gouvernés ».

Moins énigmatique, je vous invite à dévorer cet ouvrage et à y puiser tout l’arsenal qui s’y trouve concentré pour en finir un jour avec une société qui ne conçoit la vie que dans le cadre oppressant de relations du type gouvernant-gouverné, ou commandant-soldat pour être plus précis.

Jérôme Varquez


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