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Autour des 80 ans de la Révolution Russe

L’anarchisme, une implantation profonde

Le jeudi 23 octobre 1997.

Nous n’entendons pas faire l’historique du mouvement libertaire russe. En 1917 ce mouvement était très présent. Il convient cependant de rappeler quelques faits, dont certains étaient inédits ou peu connus du public jusqu’à ce qu’Alexandre Skirda publie son livre, Les anarchistes russes dans la révolution russe [1].

Lorsque la révolution éclate, le mouvement ouvrier russe n’est pratiquement pas organisé. Les syndicats sont interdits, les militants traqués par la police. Les ouvriers qui travaillent dans l’industrie, très concentrée, n’ont pas de tradition et commencent à peine la lente élaboration vers une pratique et une théorie autonomes, qui ne peuvent être que le résultat de dizaines d’années de luttes et d’expérience. Les anarchistes russes furent les seuls à militer pour la révolution sociale avant octobre 1917, alors que les partis d’obédience marxiste, bolcheviks compris, entendaient se limiter à l’instauration d’une république démocratique bourgeoise.

« En 1917, les anarchistes furent, comme dans la révolution précédente, les seuls défenseurs de la révolution sociale. Ils se tenaient constamment et obstinément sur la voie de la vraie révolution sociale, malgré leur faiblesse et leur manque de préparation au point de vue de l’organisation. En été 1917, ils aidaient invariablement, par la parole et par l’action, les mouvements agraires des paysans qui enlevaient les terres aux seigneurs. Invariablement, ils étaient avec les ouvriers lorsque, longtemps avant le « coup d’octobre », ceux-ci s’emparaient, en différents endroits de la Russie, des entreprises industrielles et s’efforçaient d’y organiser la production sur les bases de l’autonomie ouvrière. » [2].

Il faut garder à l’esprit que le caractère « prolétarien » du mouvement révolutionnaire russe dans son ensemble doit être relativisé. À l’époque où en Europe occidentale, et en France en particulier, ainsi qu’aux États-Unis, entre 1890 et 1910, s’élabore dans le mouvement ouvrier industriel une doctrine et une pratique qui sera qualifiée d’anarcho-syndicalisme, cela fait peu de temps que les serfs ont été émancipés en Russie (1861). La classe ouvrière russe a fait son apparition dans les centres urbains, mais, à l’aube de la révolution, les ouvriers ne sont qu’environ trois millions.

Les théories socialistes se développent, mais attirent surtout l’intelligentsia, avec les conséquences que cela comporte : soit l’avant-gardisme dirigiste de ceux qui pensent que le prolétariat ne peut de lui-même acquérir la conscience révolutionnaire, soit le spontanéisme et le refus de toute organisation chez ceux qui parent la classe ouvrière de toutes les vertus.

De l’essor des organisations anarchistes…

Le syndicalisme révolutionnaire, d’apparition récente en Europe occidentale, commence cependant à s’implanter au début du siècle [3]. Les premiers soviets apparus en 1905 semblaient confirmer le modèle d’organisation préconisé par Bakounine. De nombreux militants tentaient d’adapter à la Russie le modèle de la C.G.T. française d’alors (notamment Maria Korn, Georgi Gogeliia-Orgeiani, Daniil Novomirski [de son vrai nom Iakov Kirillovski]). Ces militants avaient cependant conscience que leur propagande « n’était pas adaptée aux conditions spécifiquement russes ». Selon Novomirski, un militant d’Odessa, dans le sud, les syndicats devaient assurer la poursuite de la lutte économique quotidienne en même temps qu’ils préparaient la classe ouvrière à la révolution, après quoi ils deviendraient « les cellules de la future société des travailleurs » (Novomirski). En attendant, la minorité agissante dans les syndicats, dont la fonction était de servir de « pionniers » dans la lutte révolutionnaire, devait empêcher les syndicats de devenir les instruments des partis politiques. Les ouvriers anarchistes pensaient qu’il fallait créer dans les syndicats des cellules chargées de combattre l’« opportunisme » socialiste.

Le groupe anarcho-syndicaliste de Novomirski recruta entre 1905 et 1907 de nombreux ouvriers, mais aussi des intellectuels. Il y avait également dans ce groupe des marins, des dockers et des salariés du petit commerce.

Le mouvement anarcho-communiste recrutait également beaucoup, à Moscou dans les usines de Zamoskvoretchie et de Presnia, dans les usines des villes alentour ; des cellules organisaient des manifestations dans les grandes entreprises comme Zündel ou la Centrale électrique ; le groupe la Commune libre (Svobodnaïa kommouna) recrutait de nombreux adhérents chez les métallurgistes et les typographes.

Une Conférence des groupes anarcho-communistes de l’Oural avait appelé en 1907 à la création de « syndicats illégaux sans distinction de parti » et appelait les anarchistes à entrer dans les syndicats existants pour contrer l’influence des « opportunistes socialistes ». Aux États-Unis et au Canada, l’Union anarcho-syndicaliste des ouvriers russes des États-Unis et du Canada recrutait des milliers d’émigrés, dont une grande partie allait revenir en Russie en 1917.

Les premiers mois de la révolution voient le développement important de l’anarcho-syndicalisme. L’Union de propagande anarcho-syndicaliste Goloss Trouda (la Voix du travail) en Russie du nord (Pétrograd) publia un hebdomadaire puis un quotidien de l’été 1917 au printemps 1918. Les bolcheviks liquidèrent l’organisation en 1919.

En Russie centrale la Fédération des groupes anarchistes de Moscou publia aussi un quotidien. Le 12 avril 1918 la police attaque les locaux de l’organisation à l’artillerie, six cent anarchistes sont arrêtés. C’est la première fois qu’anarchistes et bolcheviks se combattent les armes à la main. « Enfin le pouvoir soviétique débarrasse, avec un balai de fer, la Russie de l’anarchisme » dira Trotski.

Mais l’organisation la plus importante fut la Confédération des organisations anarchistes de l’Ukraine, dite Nabate (le Tocsin), du nom de son journal. Elle éditait également la Voie vers la liberté, tantôt hebdomadaire, tantôt quotidien.

L’armée insurrectionnelle makhnoviste, qui publiait la Voix du makhnoviste, eut un rôle très important dans la lutte contre les nationalistes ukrainiens (Petlioura), contre les gouvernements fantoches à la solde des Austro-allemands après la paix de Brest-Litovsk (l’hetman Skoropadski), les généraux blancs Dénikine et Wrangel, et enfin contre l’armée rouge en 1920. La Confédération d’Ukraine fut l’embryon de la Confédération anarchiste panrusse qui tenta de réunir tous les libertaires avant de disparaître sous les coups des bolcheviks.

…à leur rôle prépondérant dans la lutte révolutionnaire

À partir de 1920, et particulièrement après Kronstadt, en mars 1921, il n’existe que des groupes isolés fuyant la répression.

Il convient de préciser que les libertaires russes et ukrainiens ont toujours subordonné leur ligne politique aux impératifs de la lutte contre la réaction. En Ukraine, où les anarchistes étaient la plus grande force révolutionnaire, l’armée insurrectionnelle makhnoviste s’allia aux bolcheviks et supporta le plus gros des efforts militaires contre les Blancs.

Des dizaines de milliers d’anarchistes payèrent leur tribut à la révolution, beaucoup d’entre eux avant octobre 1917, comme Matiouchenko, le meneur de l’insurrection du Potemkine, un anarcho-syndicaliste exécuté en 1907.

Pendant la guerre, les militants étaient soit en prison, soit en exil : aux États-Unis, une organisation d’ouvriers libertaires, éditant un quotidien, regroupait 10 000 personnes.

Lorsque la révolution de février survient (23 février 1917 pour le calendrier julien), des milliers de bagnards sont libérés et les exilés reviennent : les effectifs grimpent. La Fédération anarchiste-communiste de Pétrograd compte dix-huit mille membres. Archinov, militant de la fédération de Moscou en 1917, estime le nombre d’anarchistes à quarante mille dans la seule Russie, sans inclure l’Ukraine, les pays Baltes, etc., c’est-à-dire des effectifs nettement supérieurs à ceux des bolcheviks. Lorsque le pouvoir bolchevik et Makhno négocieront une alliance militaire contre les Blancs, en octobre 1919, les makhnovistes exigeront la libération de deux cent mille libertaires.

Une conférence organisée par la Fédération anarchiste-communiste de Pétrograd le 9 juin 1917 regroupe les délégués de quatre-vingt quinze usines et unités militaires ; deux jours plus tard il y aura cent cinquante délégués. Cette conférence désigne un Comité révolutionnaire provisoire et les bolcheviks envoient des délégués. Il faut que le Comité central intervienne pour que les délégués se retirent.

Les anarchistes sont à l’origine de la création de la Garde rouge. Le 2 août 1917 a lieu une réunion du noyau d’initiative pour créer la Garde rouge, dont l’anarchiste Zouk est l’un des responsables. Les bolcheviks atermoient, et Zouk leur déclare : « Nous n’avons pas à tourner autour du pot. Il n’y a pas à attendre, il faut tout de suite commencer à taper sur les bourgeois. ».

Zouk commandait un détachement de deux cent Gardes rouges des chantiers navals de Schlusselbourg lors de la prise du Palais d’Hiver, dont un autre anarchiste, Zélesniakov, fut nommé commandant, après l’assaut. C’est Zélesniakov et ses gardes qui, plus tard, dispersèrent l’Assemblée constituante, initiative que les bolcheviks n’osaient pas prendre. Zouk et Zélesniakov moururent en combattant contre les Blancs.

Jusqu’à Octobre donc, anarchistes et bolcheviks travaillent ensemble sans trop de problèmes, les anarchistes collant bien plus près des masses que les bolcheviks et étant bien plus en avance qu’eux. C’est évidemment un fait que les auteurs léninistes passent sous silence, mais il n’est pas exagéré de dire que l’influence du Parti bolchevik dans la classe ouvrière au début de la révolution n’a pu s’enraciner que grâce à son adoption de mots d’ordre de caractère anarchiste.

René Berthier


[1L’ensemble des ouvrages d’Alexandre Skirda sont à consulter : Kronstadt 1921, prolétariat contre bolchevisme, éd. La Tête de feuilles, 1972 (épuisé) ; Les Anarchistes dans la révolution russe, La Tête de feuilles, 1973 (épuisé) ; Nestor Makhno, le cosaque de l’Anarchie, 1982 (épuisé) ; réédité sous le titre Les cosaques de la liberté, éd. Jean-Claude Lattès, 1985 ; N. Makhno, La lutte contre l’État et autres écrits, présentation et traduction d’A. Skirda, J.P. Ducret, 1984 ; Autonomie individuelle et force collective, Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours, 1987.

[2Répression de l’anarchisme en Russie soviétique, p. 31, éd. de la Librairie sociale, 1923.

[3Le terme « anarcho-syndicaliste » semble avoir été inventé par un militant russe, Novomirski. Les informations contenues ci-dessous proviennent de deux sources inédites citées par Alexandre Skirda : deux historiens soviétiques, S.N. Kanev : « questions d’histoire », 9, 1968, Moscou ; E.N. Kornooukhov : « L’activité du Parti bolchevik contre les révolutionnaires petits-bourgeois anarchistes dans la période de la préparation et de la victoire de la révolution d’Octobre », « Lénine, le parti, Octobre », 1967. (Cf. le remarquable ouvrage d’Alexandre Skirda : Les anarchistes dans la révolution russe, éd. La Tête de feuilles.)





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