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Ras la coupe !

Le jeudi 11 juin 1998.

Depuis le temps qu’on l’attendait… Les différentes équipes nationales sont arrivées, il y a quelques jours, chacune avec leurs lots de scandales. Bien évidemment les médias jouent leur rôle de filtrage, de désinformation afin de ne pas gâcher le plus grand spectacle mondial de cette fin de siècle.

Parmi ces scandales, le plus choquant nous vient des États islamiques. L’équipe d’Iran, au cours de sa phase de préparation en Bretagne, a réussi à imposer la loi coranique dans plusieurs lieux qui les accueillaient. Dans les hôtels, ce sont des hommes qui doivent servir à table, les femmes quant à elles sont en cuisine ou dans les chambres ! À Pornic (50 km de Nantes) les habitants apprécient de moins en moins la venue de l’équipe des États-Unis et de ses services secrets. Pendant quatre jours (du 21 au 25 juin), on annonce qu’une ou deux plages seront interdites au public. Les habitants seront munis de laissez-passer avec pour certaines rues avant et après le passage de l’équipe des inaccessibilités. Quant au staff technique, il lui a semblé que le terrain était trop petit de 20 cm, les travaux ont été réalisés au frais des contribuables ! L’Angleterre pour la détente de ses joueurs a, quant à elle, réclamé la construction d’une piscine privée au coût de 700 millions de francs… Les footballeurs arrivent comme des rois en « pays » conquis. Cette conquête du capitalisme footballistique mondial s’accompagne très logiquement d’un redéploiement des forces de l’ordre, beaucoup plus sensibles dans les villes d’accueils. Depuis deux à trois semaines les militaires ont pris pied dans les gares et expulsent les quelques SDF qui gâchent le paysage. Au-delà d’une revigorification du plan Vigipirate, c’est aussi des services tels que le RAID, le GIGN qui vont être mobilisés. Dans chaque département accueillant la coupe du monde, un juge est nommé afin d’intervenir par comparution directe en cas d’incidents. Même le maire de Lens dénonce ce phénomène : « Nous ne ferons pas la fête dans une ville en état de siège. [1] » Des cellules de détention existent aux abords de tous les stades. Le message dans la presse est clair : l’image de la France est en jeu ! On craint le hooliganisme alors que celui-ci ne fait qu’exprimer le dilemme, la contradiction qui existe entre des groupes sociaux en bas de l’échelle sociale et condamnés à y rester et la culture sportive qui exalte le succès. La dramatisation, la théâtralisation du match de football fonctionne souvent sur le symbolique (« À mort l’arbitre »…) mais peut passer à tout moment à l’acte…

À côté de cette forme de militarisation, les médias quasiment dans leur intégralité, maintiennent une véritable chape de plomb. À peine quelques syndicats, très (et trop) catégoriellement, menacent d’une intervention pendant la coupe que c’est un tollé général dans la presse qui crie avec tous les libéraux au scandale. On ne peut pas nuire à cet événement : du PCF qui publie un numéro spécial de L’Humanité d’informations sur la coupe au FN qui a toujours soutenu l’idéologie réactionnaire et inégalitaire du sport de compétition.

Objectifs avoués et critiques libertaires

À travers cette coupe, les capitalistes savent très bien où ils vont. Dans un premier temps la commercialisation de ce spectacle à l’échelle de la planète répond à deux objectifs :

  • la massification de cet « opium », de cette nouvelle religion (qui a moins d’un siècle) est un outil d’unification interclasses très opportun pour les tenants du pouvoir ;
  • un enjeux financier direct.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La FIFA pèse 1200 milliards et l’objectif, dans les huit années à venir, est de tripler ce chiffre d’affaire. Mais les chiffres les plus gros nous viennent du privé. Le sport, par exemple, explique en partie la réussite d’une multinationale comme Coca-Cola : cette marque est plus connue en France que Chirac lui-même. Cet événement est donc une aubaine. Les chambres de commerces sont sur le pied de guerre : « C’est une opportunité extraordinaire et les responsables sportifs cherchent donc à organiser la concurrence, à structurer la compétition pour créer le maximum d’incertitude afin que les spectateurs soient toujours aussi nombreux et aussi présents dans les stades » [2].

Dans un contexte de luttes (chômeurs, sans papiers…) on peut comprendre la faiblesse des réaction contre la coupe, même si on le regrette. Quelques associations se sont crées (COBOF, la coupe est pleine…) sans représenter une force suffisante pour imposer un réel débat. Mais malgré la « pensée unique » qui règne sur la coupe, les organisateurs du CFO (Comité français d’organisation) sont inquiets. Guy Drut, ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, exprime cette inquiétude : « […] La vente des billets est un succès, mais il n’y a pas cette fierté d’accueillir des étrangers et de leur montrer notre pays, que l’on serait en droit d’attendre. [3] » L’inquiétude s’accentue quand on envisage une défaite rapide de l’équipe de France : l’image populaire du football français face aux caméras du monde risque d’être ternie. La mobilisation générale autour du slogan « Bienvenue au monde » décrétée autant par Chirac que par Jospin risque de devenir un pétard mouillé par rapports aux ambitions énoncées.

Néanmoins nous devons profiter de cette manifestation pour avancer quelques axes critiques :

  • contre une société où le spectacle crée un folklore qui efface les souffrances, les consciences contre un système inégalitaire ;
  • contre l’aspect financier. Alors que l’on accorde des miettes aux chômeurs comment ne pas dénoncer les 20-30 milliards d’argent public investis et les quelques dizaines milliards dont va bénéficier le privé ;
  • contre l’aspect organisationnel. Comme le souligne la campagne de notre fédération (affiche…), il faut mettre en avant l’irrationalité du slogan « La France accueille le monde » alors que « la gauche expulse ». La réalité de la coupe du monde illustre bien ce que l’on dénonce depuis des décennies : alors que les pauvres, les exploités, les sans-papiers sont refoulés aux frontières, les capitaux circulent de plus en plus librement.

Sport et libéralisme font bon ménage !

Au-delà de ces trois axes fondamentaux que nous devons mettre en avant pendant un mois, nous ne pouvons éviter d’aborder la collusion étroite qui existe entre le sport de compétition et l’idéologie libérale et réactionnaire. Le Pen par ces propos illustre ce lien : « Notre monde égalitaire n’aime pas la philosophie même du sport, c’est l’émulation, c’est le classement, c’est la hiérarchie du résultat, c’est la volonté de vaincre [4] ». Quel que soit le plaisir que l’on peut prendre en regardant ou en participant à un sport de compétition, on doit reconnaître que le sport n’est pas neutre politiquement. Il faut se distancier de l’attache sentimentale que l’on peut avoir pour regarder de plus près ce qui se trame dans le sport. Ce regard peut être facilité si l’on aborde le sujet par l’histoire. Or le premier constat que l’on fait, c’est la jeunesse du sport de compétition qui avant le développement du capitalisme existe à peine. Avant le XIXe siècle le sport a une fonction principalement militaire ou relève du pari. Au cours du XVIIe siècle, on parie sur des chevaux, on parie sur des courses à pied. Naissent les fondements du sport moderne : records, mesure et compétition. L’aristocratie voit dans cette pratique sportive une possibilité de sauver sa morale et sa vision du monde : « Le sport produit une élite plus ouverte avec des valeurs hiérarchiques proches de l’aristocratie » (Pierre Coubertin). Le sport a une vocation éducative : enseigner la discipline, les valeurs de l’effort, de la souffrance… Mais le sport moderne (de spectacle et de compétition) se développe réellement avec la société industrielle et capitaliste. Le football apparaît en France en 1897, en Allemagne en 1900, en Suède en 1904, en Angleterre en 1863… Le début du XXe siècle va connaître un affrontement entre les aristocrates, les partisans d’une morale sportive et les capitalistes défendant un sport spectacle. Les premiers présents dans l’olympisme défendent la pureté de l’acte sportif : « Le spectateur est devenue une plaie, il abaisse le niveau moral du sport man [5] ». Les capitalistes voient dans la construction du sport spectacle deux intérêts :

  • Le sport réduit la distance entre différentes classes sociales et permet un mélange, une mobilité culturelle, en créant autour des usines, des villes, des régions, des nations des possibilités d’identifications.
  • Le sport spectacle est aussi une réponse au développement des loisirs et du temps libre : il vaut mieux que les ouvriers de Peugeot aillent au stade de foot de Sochaux qu’à la Bourse du Travail et adhérent au syndicat.

Ce n’est pas un hasard si les groupes industriels ont construit de nombreux stades au côté des usines en recrutant dans un premier temps des joueurs ouvriers : de Liverpool à Manchester à la fin du XIXe siècle, de Peugeot à Sochaux, des Houillères à Lens, du textile à Lille… dans la première moitié du XXe siècle. Si le patronat investit toujours dans ce domaine, c’est par rapport à l’image que le sport de compétition véhicule : l’esprit d’entreprise. Grâce en partie au sport, l’entreprise et sa direction reflète l’emblème de la réussite, de l’efficacité, de l’envie de vaincre. Car le sport véhicule dans son système et son fonctionnement les valeurs de l’idéologie libérale : compétition, classement, rendement, le corps au service du groupe et de la productivité… Et à l’occasion de cette coupe du monde, nous ne pouvons pas éviter cette critique. Comme le titre la brochure Ras la coupe ! [6] : « Le sport est essentiellement anti-égalitaire, le sport est hiérarchie, sélection, discipline et aristocratie. » Le sport reflète de par son mode de fonctionnement le productivisme : on utilise le corps, on le presse, voire on le dope, et une fois utilisée on le jette !

Régis Balry
groupe de Nantes


[1Télérama du 27/05/1998.

[2Manière de voir, n° 39.

[3Idem.

[4L’Équipe du 15/02/1986.

[5Revue Olympique du CIO (Comité International Olympique).

[6Groupe FA de Nantes, « Ras la coupe ! », Éd. du Monde libertaire, 20 FF.





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