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Sans-papiers

Comment rester libertaire à l’ombre des flics et des cathos ?

Le jeudi 11 juin 1998.

Sans-papiers : entre précaires collectifs autonomes et répressions policières, entre associations humanitaires et petits récupérateurs politiciens, comment pouvons-nous faire vivre une solidarité politique ?



Le silence des agneaux…

Il nous faut d’abord saluer bien bas les prouesses des façonneurs professionnels d’opinion publique. Arriver à rendre les migrants, premières victimes du capitalisme, responsables des « problèmes économiques » [1]… c’est sans doute pas nouveau mais c’est quand même très fort… Le consensus « populaire » est à ce jour exemplaire ; comme l’est cette rhétorique qui transforme des victimes en responsables d’un système qui les écrase. Arriver à nourrir l’imaginaire du bon peuple avec la vision d’une France économiquement exsangue, menacée par des flots de parasites affamés… alors que chacun, tous les jours, a sous les yeux le spectacle d’une société dégoulinante de marchandises, où les « scandales financiers » explosent partout, où les industries de luxe prospèrent (le yatch se porte bien cette année).

Quel talent, ces hommes d’image et de sondages… La palme, quant au mensonge institutionnalisé (coloré alors d’humanisme bon teint), revenant à nos amis chrétiens de gauche ou fiers républicains roses : Ils sont bien braves ces immigrés, et c’est pas gentil de dire qu’ils nous sont inférieurs, mais que voulez-vous, « La France ne peut accueillir toute la misère du monde » [2]. Le gâteau est petit, il faut vous éliminer entre vous ou vous allez tous crever de faim… Merci aux Bilalian, Ruquier, et autres soporifiques « médiatiseurs » d’avoir bien rabâché la leçon à vos « chers-zauditeurs ». Ils ont désormais l’impression d’avoir toujours su cette vérité première : ce sont les étrangers pauvres qui créent misère et racisme [3]. Le message est unique et insistant : « Ils sont de trop ! »

Les collectifs de lutte semblent donc être dans une impasse : les gouvernements français de cette fin de siècle [4] sont fermement décidés à ne rien lâcher. Dans le milieu associatif, les militants s’essoufflent ou s’écœurent : chaque mini-victoire (et un p’tit lot de régularisations pour fêter les élections !) étant effacée par une nouvelle loi réactionnaire étranglant les sans-papiers. Et, année après année, les lois xénophobes et les déclarations racistes de nos « représentants » sont accueillies dans un silence de plus en plus oppressant… Plus l’exploitation sociale s’alourdit (licenciements, médecine à deux vitesses, coût prohibitif du logement, répressions policières…), plus on se recroqueville sur ce qui nous reste et plus on ferme les yeux sur les coups qui ne nous sont pas destinés… pas encore…

Anesthésier pour mieux saigner…

Cette purée mentale qui nous fait transformer la victime en responsable et l’exploiteur en sauveur (merci patron, merci l’État, pour mon contrat à durée déterminée) ; est le fruit d’un savant travail de lobotomisation progressive que nous devrions peut-être attaquer plus violemment et plus concrètement qu’en insultant périodiquement la « presse bourgeoise ». La peur du flic et la détresse financière sont d’une efficacité reconnue pour calmer les masses et embrumer les cerveaux, mais la société du spectacle (bonjour la coupe du monde !), la société de consommation (j’ai pas le moral, j’vais m’acheter une kangoo à crédit) a réussi ce tour de force de nous enfermer en nous faisant croire à notre liberté, d’empêcher des êtres humains de circuler en nous faisant croire que c’était pour notre sécurité !

Ouvrir les yeux sur cette réalité, est le premier pas décisif vers une nécessaire solidarité de classe. N’oublions pas qu’ils sont en train de nous marchander le droit de circuler, le droit de stationner, le droit de vivre quelque part sans travailler (Et l’État dit, « Tu travailleras à la sueur de ton front »), le droit d’y vivre en travaillant (visa touriste : « dépense et casse-toi ! »), le droit d’exister en somme ! Il est vrai que les entreprises ne circulent pas, elles, elles se délocalisent…

Les femmes guinéennes interviewées (cf. ML n° 1125) ne pouvaient, par exemple, imaginer une autre « force obscure » que ce méchant préfet, géographiquement bien situé, qu’elles accusent de « ne pas avoir pitié », alors qu’aujourd’hui comme hier, les préfets ne sont que de zélés serviteurs de l’État. À une échelle plus large, combien de milliers de précaires essaient désespérément de réformer, à leur niveau, une société qui ne vise que sa survie, et celle de ses serviteurs reconnaissants ?

Un (capitalisme) pour tous, tous contre un…

Ce sont nos droits les plus élémentaires que nous défendons en luttant avec les sans-papiers : le droit de ne pas avoir peur, en permanence, des contrôles d’identité, le droit de ne pas être emprisonné, tabassé, et expulsé (parfois vers une mort assurée). C’est un réflexe « d’autodéfense » mentale qui nous aidera à ne pas tomber dans le piège du : « Chaque problème a son spécialiste, son expert, et sa solution économiquement incontournable ».

On pourrait se demander jusqu’à quel point nous ne faisons pas le jeu de ce système pervers en nous focalisant sur un groupe de personnes aux intérêts immédiats bien spécifiques (des papiers !), avalisant ainsi le distinguo complètement artificiel qu’ils ont créé entre victimes du capitalisme. Que deviendraient ces sans-papiers si demain, dans une minute d’égarement, Jospin-Chirac décidait leurs régularisations massives ? Avec de beaux enfants bien sains, pour payer taxes et retraites des vieux [5]. Sans formation, sans argent, sans logement ? Des gagne-misère, comme les autres… oui mais, du coup avec les autres !

Car diviser pour mieux régner, on n’a jamais inventé mieux, or le combat des sans-papiers, c’est le nôtre : un jour ou l’autre, tous ceux et toutes celles qui se battent contre la logique financière capitaliste se verront refuser le droit de circuler librement, le droit de manifester, le droit de prendre la parole… La solidarité avec les sans-papiers est aussi une solidarité de classe. Nous refusons le « cas par cas » social, nous n’acceptons pas qu’on prenne une bouchée aux sans-papiers pour la donner aux RMIstes, etc. Nous ne nous gargarisons pas d’idéologie et nous savons fort bien que le quotidien d’un sans-papiers est plus pénible que celui de son collègue Martin : c’est pourquoi, anarchistes, nous réclamons pour les sans-papiers, sans état d’âme, cartes de dix ans et droit de vote !

Mais, pas plus qu’un collectif de sans-papiers musulmans squattant une église ne nous amènera à une indulgence épisodique envers les sexistes et les religieux, pas plus nous n’accepterons qu’on pose l’existence de sans-papiers comme un problème « humanitaire ».

Que faire…

Toutes et tous dans la même galère, c’est ensemble qu’il nous faut repousser les Debré-Chevènement et autres fossoyeurs républicains de la liberté et de l’égalité. Une société libertaire est l’alternative que nous défendons et nous n’attendrons pas un quelconque grand soir pour la faire vivre : jour après jour, dans ces collectifs comme ailleurs, ne cloisonnons pas les luttes, ne les hiérarchisons pas : sexisme, antisémitisme, et prosélytisme religieux sont autant de poisons que nous ne saurions oublier de voir, « le temps de régler tous les problèmes de régularisation ».

Tous ces problèmes apparaissent parmi les soutiens aux sans-papiers. Ainsi à Nantes, par exemple, au début de l’occupation de l’église Sainte-Thérèse, les cathos se sont faits omniprésents, et avec eux, leur bondieuserie, leur charité, leur pitié, leur paternalisme aux relents colonialistes… Mais comme l’occupation dure (déjà un mois), la compassion faiblit et ils se font de plus en plus discrets. D’autant plus que des revendications comme « Des papiers pour toutes et tous » les titillent un peu trop. Puis, avec les parrainages, c’est une nouvelle mise en valeur de la gauche (plurielle et autre). Nos politiciens ont réussi à faire croire aux sans-papiers que le parrainage va les régulariser systématiquement (il semble surtout que cela permette à certains parrains et marraines d’augmenter leur auréole médiatique). Dans ce cadre, les libertaires, présents quotidiennement depuis le début, ont fort à faire et essaient d’appliquer leurs idées d’égalité et de solidarité avec les migrants.

La création de comités « anti-expulsions », fait récent, peut marquer un vrai renouveau dans la lutte, et ce d’autant plus fortement qu’on commence à voir des syndicats s’y investir ! Leurs droits sont nos droits reprennent-ils ! C’est ainsi que le 1er mai, à Nantes, a vu la CGT [6] laisser défiler devant elle le collectif des sans-papiers : saine façon, pour tous, de transformer les flons-flons d’une « commémoration » en réelle manifestation politique.

Quand les passagers d’un vol Air France se sont solidarisés des sans-papiers expulsés vers le Mali, ça a provisoirement tiré d’affaire ces sans-papiers, ça a clairement été une décision d’individus libres (quant aux passagers), et ça peut généralement contribuer au réveil de neurones anesthésiés.

Il est hors de question de tomber dans le piège du Zorro blanc sauvant la veuve et l’orphelin basané : les droits des sans-papiers, ce sont les nôtres ; leur exploitation n’est que le premier chapitre de ce qui attend toute une classe sociale, et nous nous défendons nous-même en nous solidarisant avec eux. L’action directe est une réponse indispensable à la répression contre les sans-papiers, mais indispensable également est la mise en perspective de ce combat avec notre lutte contre une société basculant vers l’horreur économique.

Raymonde (groupe de Nantes)
Robert (Scalp/NoPasarán)


[1Entendez par là que les ouvriers ont les problèmes, tandis que Calvet ou Bouygues ont les économies…

[2Dixit Rocard.

[3Car le FN aussi n’existe que grâce aux immigrés, et aux irresponsables qui les soutiennent, c’est bien connu !

[4Qui prétend encore pouvoir les distinguer, ne serait-ce que sur le sujet de l’immigration, comme étant « de gauche » ou « de droite » ?

[5Les familles sont d’ailleurs plutôt moins « assommées » que les célibataires…

[6Et d’autres… mais pas la C.F.D.T. !


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