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Séquestration à l’envers à la Pitié Salpêtrière

Le jeudi 3 avril 1997.

Mardi 25 mars, 7 heures : les employés administratifs arrivant au travail constatent que l’accès aux bureaux est quelque peu gêné par des grévistes facétieux qui ont empilé tout ce qui leur tombait sous la main devant la porte. Qu’a cela ne tienne, la café est offert ! À 8 heures, c’est le directeur qui vient prendre acte de l’impossibilité de travailler. Discussion tout sourires avec les grévistes, qui réclament l’ouverture de négociations sur leurs conditions de travail : « Je suis bien obligé de me débrouiller avec le budget qu’on nous octroie. Discuter du problème, que je comprends tout à fait, de la réforme hospitalière, n’est pas de ma compétence, mais de celle de la direction générale de l’Assistance Publique. Je ne manquerais pas de transmettre votre mécontentement. En attendant, pouvez-vous laisser le personnel travailler librement, en guise de première négociation… » Bref, l’éternel refrain « Je vous ai compris, mais c’est pas moi c’est mon chef… » Ce à quoi les grévistes sont unanimes : en l’absence d’un interlocuteur réel, nous ne lèverons pas le siège....

Il ne reste à la direction qu’à faire venir un huissier pour constater de visu cette intolérable atteinte à la liberté du travail. Enfin, intolérable à ses yeux, les salariés ne s’étant pas fait prier pour rentrer chez eux ou pour se joindre aux grévistes…

Pendant donc que l’huissier officiait, Le Monde libertaire a pu interviewer à chaud trois des joyeux militants syndicaux adeptes de la séquestration à l’extérieur : Stéphane (CNT), Pascale et Jean-Luc (CRC).



Le Monde Libertaire  : À en croire les médias, à part le mouvement des internes, il ne se passe pas grand chose dans les hôpitaux de notre beau pays…

Jean-Luc  : C’est pourtant inexact. Il y a plusieurs hôpitaux qui connaissent des mouvement de grève depuis maintenant plusieurs semaines, comme Villejuif, Esquirolle. D’autres ont adopté des formes de luttes différentes, comme à Arpajon, où s’est monté un comité de soutien à l’hôpital public regroupant personnel et les habitants, et qui arrive à mettre 500 personnes dans la rue dans un coin pourtant paumé, un 21 décembre de surcroît !

Stéphane : En fait, la grogne est générale un peu partout en France. Mais elle ne se transforme pas pour autant en mouvement revendicatif systématiquement. Il faut dire que la plupart des mouvements dans ce secteur se sont soldés par des flops généraux, ce qui n’incite pas à l’action aujourd’hui.

M.L. : Et ici, à la Pitié Salpêtrière, comment ca se passe ?

Jean-Luc : Une première intersyndicale avait appelé à la manifestation de défense du service public du 6 mars de façon à peu près unitaire. Puis il y a eu celle du 14, pour laquelle notre unanimité était déjà entamée : FO, par exemple appelait de son coté à celle du 16… La CGT, elle, n’a pas réellement mobilisé non plus. Bref, constatant qu’une fois de plus nous ne pouvons pas compter sur les appareils syndicaux, nous essayons aujourd’hui de créer une dynamique des personnels nous même, au niveau local, par des actions comme celle d’aujourd’hui.

Stéphane : Les fédérations syndicales ne font pas leur travail de mobilisation, ou même d’information sur la réforme hospitalière. Ce n’est que lorsqu’elles risquent de se faire déborder par des syndicats non-institutionnels comme le CRC, ou la CNT, qu’elles réagissent. D’autant plus que leur base leur réclame des comptes…

Pascale : On leur sert de poil à gratter, ils ne peuvent plus squizzer nos AG par exemple…

Jean-Luc : Le monde syndical de la santé n’est guère brillant d’une façon générale sur ce problème. FO par exemple a joué ici à diviser le mouvement. Quand à la CFDT, la réforme étant due aux conséquences du plan Juppé, il ne faut rien attendre d’elle sur ce sujet… De plus c’est eux qui ont la main mise sur la CNAM.

Stéphane : Et la CGT a un rôle ambigu. Autant au niveau local on peut compter sur eux, autant il n’y a plus personne dès qu’il est question d’élargissement à un niveau plus vaste.

Jean-Luc : C’est le syndrome 88-91, c’est à dire deux mouvements où la CGT, comme les autres aussi d’ailleurs, n’ont rien, mais alors rien contrôlé du tout. Et pour la CGT, un bon mouvement est un mouvement qu’ils contrôlent. Donc ils freinent des quatre fers dès qu’on parle de coordination nationale des luttes, ça leur rappelle trop de mauvais souvenirs…

M.L. : Ce matin, c’était quand même une poignée de grévistes qui bloquaient la direction, alors que nous sommes dans le plus grand centre hospitalier d’Europe. Pourquoi la prise de conscience est-elle si faible ?

Jean-Luc : La division syndicale y est pour quelque chose. Il est sur qu’une unité marge a toujours un effet synergique, mais tant pis, on fera avec ce qu’on aura… Et le personnel est mal informé de ce qui est en train de se préparer, les syndicalistes leur paraissent crier au loup un peu vite. Quand au niveau national, l’État a réussi un joli coup : au lieu d’adopter des mesures de restriction uniformes, comme cela avait toujours été le cas jusqu’ici, il a appliqué des mesures budgétaires différentes pour chaque région. Celles où il y a le plus de perte seraient celles pour lesquelles il y aurait le moins de problèmes, comme en région parisienne par exemple. D’où une parcellisation de la riposte.

Pascale : Mais la prise en conscience des problèmes se fait quand même, de façon progressive. En fait, elle a commencé à se faire via les restrictions de congé de cet été, car les budgets affectés aux remplacements temporaires ont été divisés par trois… Et ces carences de personnels vont en accentuant. Ainsi, c’est 120 qui ne seront pas remplacés cette année ici, sinon par des CES. Et quand un poste est remplacé, c’est avec deux mois de retard, ce qui fait autant d’économisé à l’administration. C’est le développement de la flexibilité.

M.L. : En fait, sous couvert de restrictions budgétaires, cette réforme amène un changement beaucoup plus radical à l’hôpital, à savoir l’introduction d’une gestion de type libérale, et la fin du service public de la santé.

Jean-Luc : En effet, cette réforme n’est jamais que la conséquence logique du plan Juppé de décembre 95, appliqué aux hôpitaux. Il faut réduire les déficits publics, donc on diminue les budgets, ce qui signifie suppression de lits pour les malades, suppression de postes pour les personnels et surcroît de travail.

Stéphane : Et c’est le secteur privé qui récupère les malades au bout du compte. Jusqu’ici, on avait déjà des services qui marchaient en partenariat avec le privé, et des cliniques subventionnées, ce qui leur permet de profiter des moyens humains et financiers du service public pour faire du fric. Cette réforme va officialiser une situation déjà scandaleuse.

Pascale : Aujourd’hui pour qu’un service hospitalier puisse fonctionner, il lui faut être agréé par le ministère. Ce qui donne à ce dernier un contrôle absolu. En effet, plutôt qu’augmenter le budget hospitalier qui en a besoin, les pouvoirs publics préfèrent le fermer et agréer un service privé dans une clinique voisine ! Les maternités en sont l’exemple criant : à part dans les fortes métropoles toutes les petites maternités ont fini par fermer, ce qui fait qu’aujourd’hui il faut parfois faire plus de 100 km pour trouver un tel service dans le public. Par contre, les cliniques en font leurs choux gras.

M.L. : comme la SNCF ferme ses gares de peu de trafic, pour ne garder que les gares TGV, en somme… Et quel lien avec le mouvement des internes ?

Stéphane : Leur mouvement est très corporatif. Ils sont internes aujourd’hui dans la fonction publique, demain ils seront praticiens libéraux. A partir de là, il n’y a pas tellement de liens avec nous, qui défendons le service public. Leur revendications ne portent que sur une partie de la réforme hospitalière, celle qui veut obliger les médecins d’une région déficitaire au niveau de la sécurité sociale à régler collectivement une partie de la note. C’est cette responsabilité collective qui les dérangent, ils ne veulent pas avoir à payer eux pour les autres…

Pascale : À leur dernière AG, un de leurs porte-parole a déclaré ne pas vouloir entendre parler des budgets hospitaliers, mais il n’a pas fait l’unanimité. En fait, il y a bien débat entre eux à ce sujet, mais ils ne veulent pas ajouter de nouvelles revendications aux leurs, de peur de briser leur unité.

M.L. : Quelles sont vos perspectives actuelles quand à la lutte ?

Pascale : Nous souhaiterions monter une manifestation nationale pour fin mai, et construire un collectif national. Ceci va à l’encontre de la CGT, qui elle souhaite faire quelque chose pour le 3 avril, et fera tout pour freiner une structuration nationale autonome. C’est pour cela que le mouvement doit venir des salariés, qui pourront l’imposer à leur centrales syndicales respectives.

Stéphane : À nous de mettre les fédérations nationales devant leur responsabilités !

M.L. : Et pour les barricades devant le bureau de la direction ?

Ensemble : Qu’ils se démerdent, ce n’est pas nous qui irons les enlever !

Guillaume — groupe Louise Michel (Paris)


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