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Les fascistes à l’assaut de l’art contemporain

Le jeudi 24 avril 1997.

« Les artistes ont peur, ils se parlent dans le creux de l’oreille d’un croque-mitaine qui pourrait bien les empêcher de faire leurs petites saloperies. »

Francis Picabia



L’inquiétude gagne. L’industrie fasciste lance une M.A.P. (manœuvre d’agression publique) sur le conglomérat transnational de l’art contemporain, dont les actionnaires principaux se concertent afin d’organiser une minorité de blocage, espérant entraîner dans leur sillage les petits porteurs pour faire front au front.

Ces offensives que subissent les actionnaires, boursicoteurs de l’art contemporain, ne saurait nous concerner. Comment pourrions-nous soutenir ce milieu de l’art qui entretient dans son fonctionnement à peu près tous les symptômes détestables : hiérarchie, attributions de privilèges, jeux de rôles, attirance vers les médias et la pub, positions stratégiques à l’œuvre, compromissions de tous ordres et pognon ?

L’art a raté à trois reprises le train de ses utopies

En l’espace d’un siècle, le XXe, trois mouvements artistiques visionnaires nous ont donné les moyens intellectuels de transformation de la société dans un sens favorable à l’humanité. Le message et les conditions de cette transformation étaient les mêmes, d’un mouvement à l’autre : dépasser l’art et permettre à la société de se substituer à l’art pour se réaliser. C’est ce qu’ont énoncé les mouvements Dada, surréaliste et situationniste. Mais il y avait une contrainte de poids qui était la remise en question de tous les acquis qui en contrariaient la mise en œuvre. Ces trois mouvements artistiques n’ont eu de cesse de préparer les esprits à cette transformation, qui proposait au nom des dadaïstes la destruction des codes établis, au nom des surréalistes le « lâcher tout » et au nom des situationnistes la transformation ludique de la vie quotidienne. Tous ces mots d’ordre se sont placés dans une évolution consciente de la destination logique de l’art, abandon, transformation et dépassement. Ils impliquaient une prise de position politique radicale qui n’était pas du goût de ceux qui étaient visés, mis en cause, mais dont les pouvoirs et la science faisaient autorité, permettaient à l’art de se médiatiser, aux artistes de divulguer, de vulgariser et de communiquer leurs utopies, sans pour autant en favoriser les réalisations. Il faut dire que le mot d’ordre dadaïste, à l’origine de cette remise en question et de cette proposition de transformation du monde était en complète contradiction avec le système de pensée en cours et ceux qui décidaient du sort de l’humanité. Les dadaïstes face à cette situation se sont autodissous. Les surréalistes se sont plus ou moins compromis ou ont reproduit en interne ce qu’ils dénonçaient généralement, ce qui les amena à leur éclatement. Les situationnistes ont presque rejoint l’utopie avec les événements de mai 68, symbole de leur victoire et de leur échec. La condition de réussite, le passage de l’art à ses utopies réalisées était donc la remise en question d’une société injuste et manichéenne, qui concevait la coexistence de l’art et de la barbarie.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les artistes connaissaient ce passé et les engagements qu’ils impliquait, que l’art aurait du disparaître comme concept, comme produit, au profit du sentiment, du vécu de la réalisation d’un monde volontairement humain. Nous savons aussi que l’art n’était qu’un moyen, qu’un outil permettant cette réalisation et qu’une fois en cours, l’art devait s’abandonner à la vie. Tous les autres mouvements artistiques qui ont suivi ont ignoré cette destination de l’art et l’ont vidé de ses utopies. Aujourd’hui, l’art est contemporain comme jeu édulcoré d’un monde par lequel il a accepté d’être pétri. Il est un archaïsme en ce qu’il a été et reste un instrument de l’histoire et non sa force motrice. S’étonner aujourd’hui des attaques dont il est l’objet consiste à nier que ces attaques sont d’ordre formel. Les fascistes ne s’en prennent pas à l’ordre hiérarchique qui prévaut dans le milieu de l’art. Il est évident que le fascisme n’est pas opposé à l’art contemporain. Le FN n’est pas opposé à sa forme marchande, élitaire et privative. Il n’est pas non plus gêné par l’utopie, reléguée dans « les poubelles de l’histoire » depuis longtemps. Ce qui gène le FN, c’est de ne pas pouvoir y intégrer pour le moment sa propre imagerie, sa conception, comme les artistes futuristes fascistes italiens avaient pu s’intégrer dans le processus des avant-gardes des années vingt.

Mais le milieu de l’art contemporain, à bien y réfléchir, n’a-t-il pas les mêmes intérêts fondamentaux que les fascistes ? Le refus absolu de la résurgence de la vieille utopie de l’art qui n’est qu’utopie de l’homme vivant, débarrassé des multiples oppressions qui pèsent sur lui et des violences dont il est constamment la victime et débarrassé de tous les appareils, également quand il a pour nom art.

L’art soumis à la production, aux intermédiaires, aux institutions, aux intérêts particuliers et à la spéculation reste imbriqué dans une hiérarchisation de ses prérogatives et de sa présence dans le visible. Les situationnistes avaient dénoncé cette mystification de l’art et de son spectacle dans leur volonté d’anonymat, du rejet des droits d’auteurs et de la possible diffusion sans nommer les sources, c’est-à-dire la volonté de déprivatiser l’art et de lui enlever sa valeur marchande, spéculative et hiérarchisante. La question, encore aujourd’hui en suspens, n’est pas abordée dans ce conflit qui oppose art et fascisme.

Le fascisme est soluble dans la démocratie

Les élus FN le vomissent sur toutes les antennes, bave rageuse et aigre aux commissures : « le FN est un parti démocratique, qui sera élu démocratiquement. » Difficile à croire. Et pourtant le FN a raison. Refusant cette évidence, nous ne voulons pas convenir que le FN n’aura pas besoin d’une autre structure que la démocratie pour imposer sa pathologie. Ainsi, nous dédaignerons de voir ce qu’est réellement la démocratie, quels en sont les dangers pour l’homme, quels intérêts elle sert et qui en jouit.

La communauté artistique, néant politique, pour se prémunir des attaques qu’elle subit, se défend au nom de la démocratie. Comment peut-on être d’une telle naïveté ? Comment peut-on prétendre à une quelconque indépendance sans voir quel rôle joue la démocratie et quels liens elle a pu tisser avec le fascisme ? Comment ne pas avoir encore compris que le fascisme était l’avant-garde de la démocratie, que toute démocratie utilisait le fascisme à ses fins propres, quand sa légitimité était menacée et quand elle montrait au monde qu’elle n’était qu’un fantasme de liberté ? Comment ne pas avoir vu que, par conséquent, le fascisme était soluble dans la démocratie ? Comment ne pas avoir vu les liens de parenté entre l’actuel ministre de la Culture, également maire de la ville la plus réactionnaire, répugnante et mensongère de l’univers et la culture fasciste ? À aucun moment, en deux ans, il n’y au une levée de bouclier contre Douste, et maintenant on joue la pucelle effarouchée alors que le croque-mitaine montre ses crocs. Risible !

Un tel niveau d’inconscience est révélateur de deux choses : quel que soit le régime, l’art n’a plus d’avenir, ayant été détourné de sa logique destinée, il n’a de réalité que celle de la circulation spasmodique de son symptôme douloureux. Dure réalité ! Il est également révélateur de l’ignorance d’un autre possible et de son appartenance à la culture bourgeoise qui oscille entre démocratie et fascisme, comme bon lui semble.

L’art devait s’arrêter, dans son acception connue avec le mouvement Dada. Les surréalistes ont essayé d’enfoncer le clou, en vain. Les situationnistes ont réitéré avec insistance et véhémence. Rien n’y a fait. Les artistes ont continué leurs singeries et s’insurgent maintenant de ce qu’ils n’ont su évité.

Le destin de l’homme et les conditions de sa libération sont ailleurs que dans les afféteries d’artistes et la cabale menée par le FN contre l’art contemporain sera vite réglée par la nouvelle catastrophe qui va nous tomber sur la gueule la semaine prochaine et ainsi de suite de semaine en semaine. Comme d’hab ! Et les artistes continueront à faire leurs petites saloperies, à se démener pour continuer d’exister comme producteurs de faux semblants et d’en récupérer les dividendes.

Et l’art, petit déchet, continuera de flotter sur un océan de merde.

Thierry Cheverney





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