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Conférence du 10 octobre

Un Sommet de régression sociale

Le mercredi 8 octobre 1997.

Que faut-il attendre de cette fameuse Conférence nationale sur l’emploi, les salaires et la réduction du temps de travail ?

Peu de surprises. Un gouvernement ne se risque jamais à ouvrir une telle réunion sans l’avoir largement cadrée. Les positions des différents protagonistes sont connues. Le débat a déjà eu lieu. Pour ainsi dire, les jeux sont faits.

En tous cas, certainement pas de bonnes surprises. Rendu public début octobre, un sondage de la SOFRES pourrait bien constituer une sorte de prophétie auto-réalisatrice, légitimant par avance le résultat de cette grand-messe de la négociation sociale. Chacun le sait, les sondages sont manipulables à volonté…

Dans celui-ci, on apprend que les salariés appelleraient de leurs vœux, en gros, tout ce que désire le patronat. Ainsi, ils seraient favorables à une annualisation du temps de travail (61 %), contre seulement 25 % qui s’affirmeraient favorables à une réduction de la durée du travail décidée sur le plan national. Parmi ces salariés « représentatifs », on en trouve 75 % pour trouver acceptable (tout à fait acceptable : 28 %, acceptable sous certaines conditions : 47 %) de réduire leur temps de travail de 10 % et leur salaire de 5 %. Ils seraient seulement 24 % à juger ce « marché » inacceptable. Péremptoirement, un grand quotidien n’en déduit que ce qui lui convient et généralise en titrant à la une : « Les Français acceptent une baisse des salaires pour travailler moins [1]. »

L’enjeu déterminant : les salaires

Dans le programme du PS pour les dernières législatives, il est écrit en toutes lettres : « nous proposons de ramener progressivement la durée légale du temps de travail de 39 heures à 35 heures, sans diminution de salaires ». Le 16 septembre, Jospin a pourtant clairement condamné comme « antiéconomique » l’idée de « trente-cinq heures payées trente-neuf ». Ce pauvre Jospin mérite donc toute notre compassion : le P.S. ne compte dans ses rangs que de bien piètres économistes et semble élaborer son programme sans même le consulter…

Plus sérieusement, Jospin affirme défendre l’intérêt général pour justifier ses prises de positions. Ce n’est pas surprenant, les défenseurs de l’ordre établi se sont toujours drapés dans « l’intérêt général ». Ce qui est bon pour General motors le serait forcément pour tous…

Déjà en 1836, Nassau W. Senior, économiste de son état, assénait des sentences définitives à la mode Jospin. Invité par les fabricants de Manchester à les défendre contre une loi « scélérate » il « démontra » que le profit des capitalistes provenait de la douzième heure de travail quotidienne des ouvriers : « Si les heures de travail étaient réduites d’une heure par jour, le profit net disparaîtrait [2]. »

Malgré le soutien déterminé que lui apporte Jospin, le patronat ne semble pas partager « l’optimisme » affiché par le sondage de la SOFRES. Non sans une certaine dose de lucidité, le CNPF estime, par la voix de Gandois, que « la majorité des salariés ne demandent pas la réduction de la durée du travail et qu’ils ne veulent pas sacrifier un franc pour celle-ci ».

Le patronat est bien placé pour savoir que les conflits sociaux portent majoritairement sur les salaires. Cela n’a rien de surprenant, une étude de l’INSEE souligne que le salaire net moyen ne cesse de baisser en France depuis plusieurs années. -1,3 % en 1996, -0,3 % en 1995, -1,2 % pour 1993 et 1994. Dans ce contexte, on voit mal comment nous pourrions accepter de bon gré une nouvelle chute de nos revenus. Et ce d’autant plus que ce nouveau sacrifice ne sera pas demandé aux cadres mais à tous ceux, ouvriers et employés, qui appartiennent à ces 50 % de salariés qui touchent une rémunération nette inférieure à 8 600 francs et auxquels devrait concrètement s’appliquer cette réduction du temps de travail.

Partage du travail : partage de la misère

Dans l’histoire du mouvement ouvrier, le combat pour la réduction du temps de travail a suscité de gigantesques mobilisations. Faire reculer l’esclavage pour avoir simplement un peu de temps pour vivre apparaît comme une revendication élémentaire parfaitement légitime.

Après plusieurs décennies de luttes, une loi de mars 1919 instaurait enfin, en France, la journée de huit heures. Dans la même logique de liberté, la grève générale de 1936 contraignit le Front populaire et le patronat à céder sur les congés payés et, formellement, sur la semaine de quarante heures. Ce sont ces luttes incessantes, et elles seules, qui ont permis de faire reculer la bourgeoisie pour lier intimement réduction du temps de travail et progrès social.

À contrario, le débat actuel sur le partage du travail s’inscrit dans une toute autre logique. Sur un plan idéologique, on cherche à culpabiliser les salariés qui auraient encore la chance d’avoir un emploi. Sur un plan plus concret, le patronat et l’État utilisent le rapport de force actuel, résultant d’un chômage massif et donc objectivement défavorable aux salariés, pour tenter de nous imposer de nouveaux reculs en termes de flexibilité et de précarité du travail.

Des conférences au sommet, du type de celle du 10 octobre, ont une fonction simple : elles visent à faire entériner les choix patronaux par les confédérations syndicales, ou au moins par certaines d’entre elles, en particulier la CFDT. Anarchistes, nous refusons clairement cette logique qui vise à « accompagner » les restructurations du capitalisme sur le dos des salariés.

Pour 1997, les prévisions de bénéfices des grandes entreprises françaises sont en forte progression et devraient même battre des records historiques. Pour celles cotées au CAC 40 [3], leurs profits devraient atteindre cette année 122 milliards de francs.

Aujourd’hui, il est possible d’obtenir à la fois d’importantes hausses de salaires et une réduction conséquente du temps de travail. Mais, pour arracher ces concessions au patronat, il faudra l’y contraindre par un mouvement social dur et massif. Hors de tout contexte de lutte, discuter « à froid » avec l’État et le patronat ne peut rien amener de bon.

Patrick
groupe Durruti (Lyon)


[1Le Monde du 2 octobre 1997.

[2Le Monde diplomatique, septembre 1997.

[3Le CAC 40 regroupe les quarante plus grandes sociétés cotées à la Bourse de Paris.


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